« C’était un projet inédit, le seul dans le Var. » Et c’est la Ville de Draguignan qui a été retenue pour le mener à bien. Le 11 août 2022, à la demande du préfet de l’époque Evence Richard, un centre d’hébergement d’urgence pour déplacer les Ukrainiens ouvrait ses portes derrière la salle du Cosec. Celle-ci se situe au sein du complexe Henri-Giran. 1 150 m² de containers maritimes d’une capacité de 109 places étaient alors installés sur un terrain de 2 600 m², mis à disposition par la commune. Objectif ? Héberger des familles – parmi lesquelles de nombreuses femmes, enfants et des personnes âgées – ayant fui le conflit entre l’Ukraine et la Russie démarré en février 2022.
L’intégration de tous pour objectif
Si la guerre s’est malheureusement prolongée dans le temps, les portes du village, elles, se sont refermées le 31 décembre dernier (1). L’occasion pour les responsables du Centre communal d’action sociale (CCAS) de dresser le bilan d’une « aventure humaine » de plus de trois ans. « Le projet a été monté en quatre semaines, se souvient Lauryne Tollard, directrice de l’organisme. En tout, 87 familles se sont succédées jusqu’à la fin de 2025. » Adjoint délégué aux affaires sociales, Alain Hainaut revient sur une action qui n’a pas toujours fait l’unanimité au sein de la population locale. Cependant, « la réactivité de la commune face à la situation d’urgence a été félicitée par l’État », se targue-t-il.
Baptisé « Village Ukraine » par ses résidents, le lieu de vie était composé de surfaces mixtes allant du T1 au T5, d’une laverie, de bureaux administratifs et d’une salle commune « où se tenaient les cours de français obligatoires », précise la directrice.
Côté encadrement, une équipe de onze personnes a été recrutée pour cette mission d’urgence : coordinatrice, infirmière, travailleurs sociaux, traducteurs ont œuvré main dans la main au contact des réfugiés. Un lien collectif s’est ainsi créé pour atteindre comme seul et unique but, l’intégration de tous, quel que soit l’âge. « Nous avions une dizaine d’enfants allant de la primaire au lycée. Ils étaient inscrits dans les établissements scolaires de la ville et ont bénéficié pour certains d’enseignants spécialisés, explique Lauryne Tollard. Mais il y avait aussi des personnes retraitées en situation de handicap, et dont la santé a nécessité une prise en charge. »
Un dispositif de droit commun
Pour rappel, les réfugiés ukrainiens ont été accueillis dans le cadre « d’un dispositif de droit commun, valable pour n’importe quel citoyen », assure l’élu. Parmi eux, des malades aux pathologies parfois lourdes : « Nous comptabilisons trois décès… et une naissance », détaille la directrice du CCAS. Un partenariat avec l’association Promo-Soins a par ailleurs été instauré.
Une dizaine de familles a souhaité « repartir très tôt en Ukraine. C’était humainement difficile, elles ne savaient pas vers quoi elles s’embarquaient, il y avait beaucoup de méfiance », se souvient encore Alain Hainaut. D’autres ont pu bénéficier d’une insertion professionnelle grâce à l’aide de l’association Face-Var (2). Si pour certains le télétravail s’est mis en place, il n’a pas été possible pour d’autres de poursuivre l’équivalent de l’activité professionnelle qu’ils effectuaient dans leur pays d’origine. Beaucoup ont retrouvé un emploi dans les domaines du tourisme, de l’hôtellerie, de la restauration, du jardinage, etc..
Une quinzaine de personnes en Dracénie
Réparties sur tout le département du Var, 77 familles ont ainsi pu retrouver un logement de manière autonome. Une quinzaine de personnes vivent aujourd’hui sur le secteur de Draguignan. « La fermeture du village a été préparée, elle s’est effectuée sans demande de prolongation et sans que nous ayons eu besoin de mettre personne dehors », assure Alain Hainaut. Seules cinq personnes ont été réorientées vers le centre d’hébergement de Châteaudouble.
Quid en revanche du terrain qui a accueilli le village ? « Les containers qui ont fait office de logements sont toujours sur site, mais la mise en œuvre des retraits est en marche », précise Lauryne Tollard. Cette mission d’envergure a donc transformé la commune en terre d’accueil : « J’ai eu l’impression de remplir un devoir, c’était une belle aventure humaine, gérée par une formidable équipe », confie Alain Hainaut. La directrice du CCAS évoque une aventure professionnelle « enrichissante », malgré des remises en question. « Toutes les expériences sont positives, mais ça n’a pas été simple. La mission a été bousculante, difficile à mettre en œuvre. » Parmi les obstacles, la barrière de la langue pour les réfugiés, la vie en communauté « qui n’a pas aidé », ou encore un mode de vie divergeant : « Les Ukrainiens sont imprégnés de la culture soviétique, leurs valeurs diffèrent des nôtres », constate-t-elle. Mais à la question de savoir quel souvenir elle garde, elle répond sans hésiter : « Leur premier Noël ici. Nous avons été invités à célébrer ce moment avec eux. C’était un événement marquant… Des deux côtés. »
1. L’annonce de la fermeture du centre a eu lieu en février 2025, en raison d’une diminution des crédits accordés.
2. Elle active « la mobilisation des entreprises du Var en faveur de l’égalité des chances et de l’égalité de traitement, et contre les discriminations ».

Sophie Meunier : « On a appris à les connaître… et à nous connaître »
« C’étaient des proches, vous ne pouvez pas passer autant de jours avec des personnes sans avoir de liens forts qui se créent. » Sophie Meunier, 56 ans, a œuvré en tant que coordinatrice au sein du Village Ukraine durant trois ans et demi. « Aujourd’hui, ça ressemble à une coquille vide », livre-t-elle en arpentant les allées de cet ancien lieu de vie. Elle revient sur cette mission qu’elle a acceptée… sans hésiter. « On est venu me chercher, j’étais dans l’associatif, j’ai quitté un CDI pour un CDD d’un an, à la base. J’ai tout de suite ressenti le besoin de m’impliquer auprès de cette population qui avait vécu des épreuves lourdes et avait besoin d’accompagnement. »
Dès le 11 août 2022, date de l’ouverture du centre, une équipe pluridisciplinaire de onze personnes, « toutes rémunérées par le fonds européen », insiste la responsable, prend ses fonctions au cœur de ces logements atypiques. Parmi les premières difficultés, établir un rapport de confiance avec les familles hébergées. « Ça a été long et compliqué, se souvient la responsable. C’était une population qui avait souffert et qui était défiante. Ils venaient de partout en Ukraine, mais surtout des territoires annexés. » Elle découvre leur résilience : « Il y avait beaucoup de pudeur. Ils étaient réservés et fiers pour montrer la meilleure image possible. »
Un effondrement psychologique
Au vu de sa spécificité, le centre de Draguignan a pu accueillir des personnes en situation de handicap. « Nous avons également accompagné deux personnes vers la fin de vie », déplore-t-elle, émue. Mais fort heureusement, la vie d’un village, c’est aussi des naissances, et ce fut le cas avec l’arrivée du petit Tymofiil.
« Nous l’avons vu grandir ! », se réjouit Sophie.
Parmi les problématiques rencontrées, l’apprentissage de la langue et l’intégration à l’école pour les plus jeunes. « Les enfants s’en sont bien sortis. Car on ne rentre pas à l’école en Ukraine comme on rentre en France. On a eu des pépites ! », lance la Varoise en évoquant le parcours de Forman, qui poursuit aujourd’hui des études de kinésithérapie à Marseille. Puis elle évoque cet effondrement psychologique collectif, dès l’automne 2022 : « Ils n’avaient pas conscience de quitter leur pays pour une période si longue. » Au fil des mois, les familles constatent en effet que ce sera un aller sans retour pour un grand nombre d’entre elles.
« Nous avons beaucoup donné »
« Ça a été un long chemin. » Mise en place, la cellule psychologique s’avère nécessaire. « Certains ont tenté de rentrer mais sont restés bloqués à la frontière et n’ont pas pu revoir leurs proches. » Sophie Meunier ne peut retenir ses larmes : « C’est une expérience humaine qui nous a enrichis. Elle nous a appris à les connaître… Et à nous connaître. » L’équipe se démène alors pour organiser un Noël ukrainien : « L’isolement pendant la période des fêtes est encore plus terrible. On ne pouvait pas les laisser seuls. Le 25 décembre 2022, nous avons vécu une fête mémorable ensemble, et avec nos propres familles. » Repas, chorale, danse… « Le moment était fort. Ce sont les vraies valeurs de Noël. » Et un de leurs plus beaux souvenirs… Puis les habitants se sont très vite accommodés : « C’est devenu leur chez eux, leur village, beaucoup ont pleuré en partant. »
L’intégration professionnelle s’est faite progressivement. Certains ont pu valider leurs diplômes et trouver un travail équivalent. D’autres ont recommencé à zéro. « Donner, c’est recevoir. Nous avons beaucoup donné, il y a eu une véritable cohésion d’équipe. C’est ce qui a fait notre force, assure la coordinatrice. Il a fallu parfois faire la part des choses et laisser notre valise aux portes du centre pour la rouvrir le lendemain, histoire de ne pas oublier notre propre vie. J’ai pu donner un sens à ma vie professionnelle. La mission a été accomplie. Pas de regret, pas de nostalgie ! », termine l’humaniste Sophie Meunier.
« C’était les meilleurs moments »
Sur la petite table du salon, la photo d’Angelina, 11 ans, figure sur le calendrier de son club de gymnastique. Darya Hladkova, sa maman de 36 ans, est fière de montrer son adolescente épanouie. Avec ses deux filles et sa mère, elle a intégré le Village Ukraine en décembre 2022. « Ça a été très difficile pour mes enfants qui ont laissé leurs amis à Kharkiv. À cause de la difficulté de la langue, je ne savais pas si elles allaient s’adapter en France. » Elle garde un très bon souvenir de la vie au centre d’hébergement : « C’était très bien car nous étions assistées. Je remercie nos travailleurs sociaux qui nous ont aidés à ne pas baisser les bras et à faire nos premiers pas ici. À présent, seules, c’est plus difficile. »
Divorcée, elle vit désormais dans un appartement à Draguignan, avec sa famille, et est employée chez Clarisse Environnement. « J’adore mes collègues de travail, ce sont de belles personnes très gentilles qui s’adaptent à moi. Je ne souhaite plus retourner dans mon paysJe ne souhaite plus retourner dans mon pays, des choses terribles s’y produisent encore. Ma ville est bombardée tous les jours, la fin de la guerre est encore loin ! », déplore la trentenaire.
« Je suis fatiguée de la guerre »
À 48 ans, Nataliia Yakunina, originaire de Donetsk, travaille comme agent de service à la ludothèque de Draguignan. « En Ukraine, j’étais assistante maternelle, sourit-elle. J’adore les enfants. » C’est en avril 2022 qu’elle arrive en France avec son fils Valentin, 18 ans, et son chien. « Mon fils est étudiant à la faculté de langues, à La Garde. Au début, j’ai beaucoup pleuré, c’était un cauchemar. Mais une fois au village, nous avons eu beaucoup de soutien, c’était les meilleurs moments. Il y avait des solutions à tous les problèmes, se souvient-elle, émue. Pendant trois ans, c’était ma famille ! Aujourd’hui nous devons nous débrouiller, c’est plus difficile. » Elle aussi n’envisage pas un retour au pays. « Je suis fatiguée de la guerre », conclut-elle.