Vladislav Sourkov est l’un des architectes de la construction du pouvoir poutinien. Parfois qualifié de « marionnettiste du Kremlin » ou « d’éminence grise », il est désormais en retrait.
Pas facile de trouver la trace d’une photo de Vladislav Sourkov datant de moins de cinq ans. Un signe de la perte d’influence de l’ancien conseiller de Vladimir Poutine dans la machine étatique russe. Depuis 2020, cet ancien publicitaire est en retrait du pouvoir, mais continue de distiller sa pensée dans les médias occidentaux, en publiant des textes ou en donnant ponctuellement des interviews. L’homme de l’ombre, habitué aux coulisses du Kremlin, a surtout pris la lumière à travers le livre Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli, grand prix du roman de l’Académie française, adapté au cinéma dans un film d’Olivier Assayas, en salle mercredi 21 janvier.
Pour son personnage de Vadim Baranov, interprété par Paul Dano dans le film, l’écrivain italo-suisse a reconnu s’être librement inspiré de la vie de Vladislav Sourkov. Et de fait, plusieurs éléments de biographie peuvent être mis en parallèle. Comme Sourkov, le personnage de « Vadia » dispose d’une formation théâtrale, a travaillé pour la chaîne de télévision ORT ou encore écrit des récits sous pseudonyme. Les deux sont également des experts de l’intrigue et de la manipulation politique.
Mais il existe aussi des différences notables. Le personnage de Giuliano da Empoli n’a pas d’origine tchétchène comme Vladislav Sourkov. Surtout, le livre a largement contribué à renforcer la légende de l’ancien conseiller de Vladimir Poutine (Jude Law dans le film), devenu tour à tour dans les médias le « marionnettiste du Kremlin » ou le « Raspoutine moderne ». « La légende est essentiellement occidentale. En Russie, il n’est pas du tout considéré comme un personnage mythique sur lequel il y aurait un mystère », explique à franceinfo la politologue Anna Colin Lebedev, spécialiste de la Russie.
« Il fait partie de l’histoire politique du poutinisme sans y jouer un rôle central. »
Anna Colin Lebedev
à franceinfo
Pour la chercheuse, la figure romanesque du « mage du Kremlin » brouille la compréhension de la politique de la Russie. « On la réduit à des personnages qui jouent un rôle central, des conseillers de l’ombre, alors qu’il s’agit d’un système avec une pluralité d’acteurs, des rationalités en termes de postes et de ressources financières à en tirer », poursuit la spécialiste.
Par ses écrits et ses propos, Vladislav Sourkov a lui-même cherché à forger le mythe. Dans une interview accordée à L’Express en mars 2025, il se vante d’avoir inspiré Donald Trump et se félicite de sa réussite dans la mise en place du pouvoir poutinien : « C’est simplement le modèle le plus efficace pour notre pays. J’ai mis dix ans à le construire et regardez : il fonctionne », fanfaronne-t-il. « Il s’est construit un mythe comme s’il était le seul idéologue du Kremlin, c’est sa carte de visite, il fait du marketing », observe la géopolitologue Carole Grimaud auprès de franceinfo. « Mais il n’est pas le marionnettiste qu’il aimerait être et on voit qu’il est quand même assez mégalomane. »
Alors qui est vraiment Vladislav Sourkov ? Né en 1964 en ex-URSS, il a grandi dans un milieu modeste à Skopine, une petite ville de l’oblast de Riazan située à environ 250 km de Moscou, d’un père tchétchène qu’il n’a pratiquement pas connu, selon l’enquête publiée en 2011 dans le magazine russe The New Times. Bon élève, il se montre passionné par la musique, notamment celle de Pink Floyd et de Deep Purple, et s’essaye à l’écriture de poèmes et de nouvelles. Il part étudier au début des années 1980 à l’Institut moscovite de l’acier et des alliages, avant de bifurquer vers une faculté de mise en scène théâtrale, mais il ne termine pas ses études, écrit la chercheuse Cécile Vaissié sur le site Desk Russie.
Puis, le jeune homme entame une carrière professionnelle comme garde du corps du futur oligarque Mikhaïl Khodorkovski, avant de gravir très vite les échelons jusqu’à se retrouver à la tête du département de la publicité de la banque Menatep, fondée par ce même Khodorkovski. Il occupe différents postes de relations publiques, notamment au sein de la chaîne de télévision ORT, et commence à côtoyer les milieux politiques de la Russie post-soviétique des années 1990. « C’est là où il s’est assez fortement démarqué. Il a notamment fréquenté beaucoup d’oligarques », note Carole Grimaud.
Vladislav Sourkov entre alors dans l’arène politique en étant recruté en 1999 par l’administration présidentielle de Boris Eltsine. Au même moment, Vladimir Poutine est nommé Premier ministre avec l’idée d’en faire le futur homme fort du Kremlin. « Sourkov a aidé à la succession d’Eltsine, il a œuvré pour faire de Vladimir Poutine un présidentiable », poursuit Carole Grimaud. Il devient dans la foulée l’un des conseillers de Vladimir Poutine. Le maître du Kremlin est confronté dès sa prise de pouvoir à la seconde guerre de Tchétchénie, qui va causer la mort de 100 000 personnes et constitue « le moment fondateur du régime poutinien », estime dans L’Express l’eurodéputé Raphaël Glucksmann. « Sourkov est au cœur de cette émergence sanglante. Il attire le regard, car il ne ressemble pas aux autres proches de Poutine », note aussi l’élu social-démocrate.
« Ce n’est pas un ancien du KGB. C’est un érudit, qui se flatte d’avoir lu des philosophes français comme Derrida ou Deleuze ou d’aimer le rappeur américain Tupac. »
Raphaël Glucksmann
à « L’Express »
Dans la machine du Kremlin, Vladislav Sourkov se concentre sur la politique intérieure et met en place des concepts, comme la « démocratie souveraine ». Cette idée postule que la démocratie ne saurait être plus importante que la souveraineté et justifie le système autocratique actuel. « Une overdose de liberté est mortelle pour un Etat », confie-t-il en 2021 au Financial Times. « Il est l’architecte de bien des choses qu’on retrouve encore aujourd’hui dans le système politique russe », confirme Carole Grimaud. Depuis son bureau du Kremlin, le conseiller tire les ficelles du jeu démocratique.

Le président russe Dmitri Medvedev et son conseiller Vladislav Sourkov (tous deux à droite) rencontrent les dirigeants du parti Russie unie à Gorki, près de Moscou, le 19 octobre 2009. (DMITRY ASTAKHOV / RIA NOVOSTI / AFP)
Il convoque ainsi chaque jeudi les responsables des principaux médias pour « des réunions d’information », révèle The New Times. Il déteste les journalistes, qu’il voit comme des « provocateurs professionnels devant être isolés le plus loin possible de l’endroit où se prennent les décisions », raconte dans un livre la journaliste russe Yelena Tregubova. « Il crée des partis systémiques, s’emploie également à torpiller ceux qui pourraient représenter un danger », ajoute Carole Grimaud. Par exemple, dans la perspective des législatives de 2003, il fonde le Parti des retraités pour aspirer le mécontentement des personnes âgées, avant de dissoudre le mouvement. Il crée aussi en 2005 un mouvement de jeunesse ultranationaliste pro-Poutine, nommé Nachi (« Les nôtres »). « L’idée est de détourner l’énergie révolutionnaire contre un autre ennemi : l’Occident et ses valeurs décadentes », écrit dans Stratégies le communicant Raphaël LLorca.
Quand Dmitri Medvedev devient président de la Russie en 2008, Vladislav Sourkov est confirmé dans ses fonctions de numéro deux de l’administration présidentielle. Il poursuit la mise en place de cette « démocratie souveraine » et mène une politique de séduction des artistes. « Cette forme de soft power correspond aux goûts de l’ancien publicitaire : celui-ci s’intéresse au théâtre expérimental, se rend régulièrement en avion à Salzbourg pour y voir un opéra, et affiche dans son bureau, à côté des photographies de Poutine et de Medvedev, de Che Guevara, Obama et Bismarck, celles de John Lennon, Jose Luis Borges et du poète Joseph Brodsky », explique Cécile Vaissié.
Mais le système de Vladislav Sourkov s’essouffle et « cesse de fonctionner lors des grandes manifestations organisées en Russie en 2011 et 2012, après la victoire de Vladimir Poutine aux législatives », rappelle Carole Grimaud. Il est alors démis de ses fonctions, mais ne quitte pas les cercles du pouvoir. Il devient conseiller du président russe concernant les régions « de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, deux territoires géorgiens dont l’indépendance autoproclamée n’est pas reconnue par la majorité de la communauté internationale », poursuit Cécile Vaissié. Puis il joue un rôle dans l’annexion illégale de la Crimée en 2014, avec toujours une « stratégie de la confusion », rappelle Carole Grimaud : « Est-ce que c’est une guerre ? Un acte d’agression ? C’est la confusion totale. » Quelques jours après l’annexion, Vladislav Sourkov écrit sous pseudonyme une nouvelle intitulée Sans ciel, traduite par Le Grand Continent, et qui se termine sur ces mots : « Nous allons vaincre ou périr. Il n’y a pas de troisième voie. » Pour le conseiller de Poutine, « l’Ukraine est une entité politique artificielle » qu’il faut partager « en ses fragments naturels », comme il le répète en mars à L’Express.
Pour autant, le « Machiavel russe » n’est plus du tout aux manettes au moment de l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Il a été remplacé par d’autres ingénieurs du pouvoir et contraint de quitter son poste de conseiller, sans explications. « Il a eu des idées que le pouvoir politique a jugées un temps brillantes et a mises en œuvre, et puis le vent a tourné », estime Anna Colin Lebedev. Il était devenu « trop odieux », confie lui-même Vladislav Sourkov au Financial Times. « Quand quelqu’un occupe une certaine fonction et que les gens parlent de lui pendant si longtemps en le qualifiant de marionnettiste, d’étrangleur de la démocratie, le gouvernement doit parfois se débarrasser de ces personnes, poursuit l’ancien publicitaire. Elles doivent être remplacées afin qu’elles cessent d’irriter la population. »