Dans la Jewel House de la Tour de Londres, le grand ménage n’attend pas le printemps. David Vyvyan Thomas démarrait chaque année en janvier la liste de ses tâches officielles avec pour mission d’astiquer – avec une infinie douceur, cela va sans dire – les joyaux de la Couronne britannique. Avec quel produit miracle procédait-il ? Tout bêtement de l’eau savonneuse, pour éviter les dommages que causeraient des produits abrasifs sur ces symboles du pouvoir.
La reine inaugurant la nouvelle Jewel House de la Tour de Londres, en 1994. © Dempsey Sean/PA Photos/ABACA
David en profitait pour intervenir aussi sur des manœuvres de conservation ou de réparation, décidées le mois précédent lors de l’inspection annuelle de ce trésor national. Des tâches hautement délicates, confiées exclusivement au joailler officiel de la Couronne – le seul en dehors du monarque autorisé à manipuler ainsi ces joyaux –, qui se déroulent toujours de nuit, après la fermeture des lieux au public, et lui demandaient une bonne dizaine de jours de travail minutieux.
Les joyaux de la Couronne britannique photographiés en 1969. © Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty ImagesJoailler de la Couronne, une mission historique
Nommé par Élisabeth II à l’été 1991, après cinq années passées dans la maison Garrard, David Thomas est le septième à occuper cette fonction prestigieuse depuis la création du poste de « joailler de la Couronne » par la reine Victoria, en 1843, pour Sebastian Garrard. Né au pays de Galles en 1942, petit-fils d’un horloger joailler, David découvre ce monde à 17 ans. La mort soudaine de son père le pousse à mettre un terme à ses études pour rejoindre Londres et la maison Collingwood, où il commence par apprendre à nettoyer l’argenterie dans les sous-sols. Deux ans plus tard, il fait ses premiers pas aux ateliers de création. Une révélation. Il grimpera les échelons un par un jusqu’à prendre la direction de Collingwood à la fin des années 1970. Il est alors le joailler fétiche des familles royales de Norvège, de Malaisie, de Jordanie. Et attire l’attention (et les jalousies) de la concurrence.
David Thomas avec l’actrice Sharon Stone pour l’ouverture de la boutique Garrard Beverly Hills de Los Angeles, en juillet 2007. © Eric Charbonneau/WireImage/Getty
Seule une maison de haute joaillerie royale elle aussi parviendra à le débaucher de chez Collingwood. Ce sera Garrard. Poste à pourvoir : être formé par le joailler de la Couronne d’alors, William Summers, dans la perspective de prendre sa suite à son départ en retraite. David et William se connaissent, ils sont voisins dans le Kent et bons amis. David accepte le challenge en 1986, il sera formé par son mentor pendant cinq ans. Le joailler de la Couronne a sous sa responsabilité l’entretien et la conservation des joyaux d’État, mais aussi des cassettes personnelles des altesses de la famille. David a ainsi servi Élisabeth II et les siens en tant que titulaire à ce poste de 1991 à 2007. Mais comme le note le Times dans la nécrologie qu’il lui consacre, son histoire avec les Windsor avait commencé bien avant, et s’est prolongée bien après.
Une rencontre tranchante avec Charles III
Difficile d’imaginer la pression qu’il a eue sur les épaules ce jour-là… La première fois que David Thomas rencontre celui qui n’était alors que le prince Charles, le joailler est appelé au palais de Buckingham en urgence suite à un accident de polo de l’héritier du trône. Nous sommes à la fin des années 1970. Blessé au bras gauche lors d’un match, le prince doit être libéré de la chevalière flanquée du cimier du prince de Galles qu’il porte à l’annulaire.
Le prince Charles et sa chevalière lors d’un match de polo, en 1978. © John Scott/Princess Diana Museum/Getty Images
À David la charge de couper soigneusement l’anneau adoré sans endommager le petit doigt royal – or, comme chacun le sait, les doigts de Charles ont tendance à gonfler. La mission sera parfaitement accomplie, au point que le prince de Galles décernera peu après à David son Royal Warrant, ou mandat royal, le précieux label de fournisseur officiel.
Au côté de Diana de son mariage à sa mort
En 1981, Charles confie à David Thomas la réalisation d’une alliance en or gallois pour son mariage avec lady Diana Spencer. Invité à la cérémonie en la cathédrale Saint-Paul, David, qui travaillait déjà depuis de nombreuses années avec la famille Spencer, restera le joailler personnel de Diana jusqu’à sa mort, en 1997.
Diana et Charles tout jeunes mariés, au balcon de Buckingham le 29 juillet 1981. © Terry Fincher/Princess Diana Archive/Getty Images
Autrement dit, c’est aussi à lui qu’est revenue la mission de cataloguer sa collection privée de bijoux en vue de la succession… Passeront ainsi entre ses mains ceux qu’elle portait au moment de l’accident : une montre tâchée de sang, un bracelet de perles cassé et une seule boucle d’oreille. L’autre sera retrouvée par les enquêteurs encastrée dans l’habitacle du véhicule sous la violence du choc.
Queen Mum, la reine mère Elizabeth, arrivant à une garden party après les courses d’Ascot. © Tim Graham Photo Library via Getty Images
Cinq ans plus tard, quand survient la mort de la reine mère Elizabeth en 2002, à David encore de dresser la liste et un état des lieux de sa collection personnelle de bijoux. Queen Mum avait assuré un jour que sa cassette ne comptait « pas grand-chose ». L’inventaire de ses quelques breloques, en réalité des centaines de pièces dont la plupart n’avaient jamais été correctement répertoriées, demandera à David sept longues semaines de travail. « Pas grand-chose ».
Les conseils d’Élisabeth II et la fin de l’ère Garrard
Pour chaque ouverture du Parlement, David Thomas supervisait bien sûr l’escorte, à bord du carrosse de la reine Alexandra et dans une procession millimétrée, de la couronne impériale d’État, l’épée d’État et le bonnet royal d’hermine, les précieux regalia, jusqu’à Westminster et la Chambre des Lords.
La couronne impériale d’État en route pour la Chambre des Lords et l’ouverture du Parlement, en 2006. © Tim Graham/Getty Images
C’est lors des préparatifs de l’une de ces cérémonies fastueuses qu’il rencontre Élisabeth II pour la première fois. La reine lui donne alors un précieux conseil : toujours veiller à ce que le diamant Cullinan II et ses 317 carats soient orientés en direction des chevaux, puisqu’il a été serti pour être présenté sur la bande avant de la couronne impériale. Un détail auquel Sa Majesté tenait beaucoup.
Arrivée de la couronne impériale d’État à Westminster pour l’ouverture du Parlement, en 2002. © Anwar Hussein/Getty ImagesLa bague de fiançailles de Meghan Markle, c’est lui aussi
Lorsqu’il prend sa retraite en 2007, à 65 ans, la reine fait David Thomas membre de l’ordre royal de Victoria en signe de reconnaissance de son travail et pour les services rendus. En revanche, la maison Garrard, dont la direction commerciale et artistique ont entre-temps changé, perd au même moment le titre de joailler officiel de la Couronne. Un petit séisme dans ce brillant univers après 164 ans de collaboration. David Thomas sera remplacé par Harry Collins, de la traditionnelle maison familiale G. Collins & Sons. Celui-ci tiendra ce poste jusqu’en 2012, avant que lui succèdent Martin Swift jusqu’en 2017, puis Mark Appleby, directeur de l’atelier Mappin & Webb, qui occupe toujours la fonction actuellement.
Le prince Harry et Meghan Markle le 27 novembre 2017, jour de l’annonce de leurs fiançailles. © WP#JRAK/WENN.COM/SIPA
En 2017, David sort de sa retraite à la demande du prince Harry, pour réaliser la bague de fiançailles de Meghan Markle. Ce sera son dernier joyau royal. Quand on le questionnait sur la valeur de ce bijou, composé selon la volonté du prince d’un diamant du Botswana et deux autres piochés sur une broche de la collection privée de sa mère Diana, son créateur répondait : « Les joailliers sont comme les médecins : nous ne parlons jamais de nos patients. » Son silence était d’or. Décédé le 18 janvier 2026 après avoir souffert de la maladie d’Alzheimer, David laisse derrière lui son épouse Vivienne et leurs trois enfants.
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