L’objectif est brutal, assumé, presque abstrait tant il donne le vertige: viser 50.000 soldats russes tués chaque mois. C’est le nouveau cap fixé par le ministre ukrainien de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, qui veut faire de cette cadence infernale un instrument stratégique pour épuiser l’adversaire. «L’objectif est d’imposer un coût insoutenable à la Russie, et ainsi d’imposer la paix par la force», a‑t‑il expliqué devant des journalistes mardi 20 janvier.
Ce chiffre ne sort pas de nulle part. Mykhaïlo Fedorov assure que l’armée ukrainienne documente déjà près de 35.000 morts russes par mois, un nombre qu’il dit confirmé par des vidéos recueillies sur le front. Dans le même temps, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, avançait une estimation plus basse –«20.000 à 25.000 soldats russes» tués chaque mois– mais les deux ordres de grandeur convergent sur un point: Moscou mène cette guerre à un coût humain écrasant, insoutenable pour la Russie.
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Cette fuite en avant s’inscrit dans la transformation du conflit depuis 2024-2025, rappelle Business Insider. La Russie a relancé ses offensives sur plusieurs secteurs de la ligne de front, avec des assauts d’infanterie engendrant des pertes massives pour tenter de s’emparer de villes-clés comme Pokrovsk. En décembre, le commandant en chef ukrainien, le général Oleksandre Syrsky, se félicitait pour la première fois d’avoir, en un mois, fait plus de tués et de blessés côté russe que le nombre de soldats mobilisés par le Kremlin sur la même période. L’Ukraine cherche désormais à transformer ce rapport en véritable point de bascule.
Pour Mykhaïlo Fedorov, la logique est assumée: ne compter que les morts, pas les blessés, et viser le cœur de ce qu’il décrit comme une économie de guerre qui traite «les gens comme une ressource». «Si nous atteignons le chiffre de 50.000, nous verrons ce qui arrive à l’ennemi», résume‑t‑il. Derrière ce calcul macabre, une logique simple: si la Russie perd chaque mois plus d’hommes qu’elle ne parvient à en recruter, l’appareil militaire finira par se gripper.
Le recrutement s’essouffle
Le problème pour Moscou est qu’il ne contrôle plus totalement le récit de ses pertes. Officiellement, le Kremlin ne communique ni sur ses morts ni sur ses blessés, mais les estimations se multiplient: le ministère britannique de la Défense évoquait début janvier au moins 1,2 million de pertes cumulées –morts et blessés– depuis février 2022. Dans le même temps, des médias indépendants russes comme Vertska signalent un essoufflement du recrutement de soldats sous contrat, avec une baisse d’environ 25% des engagements à Moscou en 2025, selon des données issues de la mairie. Les primes massives, le recours aux détenus sortis de prison pour rejoindre le front et le recrutement officieux d’étrangers semblent montrer leurs limites.
Côté ukrainien, la montée en puissance de cet objectif de 50.000 ennemis tués s’appuie sur une mutation très concrète de la manière de faire la guerre: la centralité des drones. Mykhaïlo Fedorov a annoncé sa volonté de redéployer davantage de personnel vers ces unités, alors que ces engins sont aujourd’hui crédités de 70 à 90% des pertes infligées sur le champ de bataille. La politique ukrainienne priorise donc la rémunération des équipages, l’industrialisation des FPV explosifs et l’optimisation d’une économie de guerre low cost.
À 32 ans, Mykhaïlo Fedorov est le plus jeune ministre de la Défense de l’histoire de l’Ukraine et il arrive avec un profil qui tranche: celui d’un ancien ministre de la Transformation numérique, plus habitué aux start‑ups qu’aux états-majors. Sa nomination s’est accompagnée de promesses de réformer la structure des forces et la distribution des ressources vers les unités combattantes. Son discours sur les «50.000 morts par mois» dit quelque chose de cette nouvelle génération de dirigeants de guerre: une manière très froide d’assumer que, dans un conflit d’attrition, la ligne de front s’appréhende aussi et surtout de manière mathématique.
Reste une question que ni les chiffres ukrainiens ni les projections occidentales ne permettent encore de trancher: où se situe exactement le point de rupture de la Russie? L’URSS a supporté pendant neuf ans environ 15.000 morts mensuels lors de la guerre en Afghanistan, rappelle Mark Rutte, mais dans un contexte politique et démographique très différent. En visant 50.000 morts par mois, Kiev parie que la société russe de 2026, même sous contrôle autoritaire, ne pourra pas absorber indéfiniment de telles pertes.