Dans le Dorset, au sud de l’Angleterre, l’Old Thatch ressemble au cliché parfait du pub britannique: poutres en bois, toit de chaume du XVIIᵉ siècle, feu de cheminée qui crépite. Mais derrière l’image de carte postale, ce pub est devenu l’épicentre d’une fronde politique inédite. Ici, comme dans plus de 1.400 établissements à travers le pays, les élus du Labour sont désormais officiellement persona non grata: un boycott ciblé pour protester contre une hausse annoncée des impôts locaux sur les commerces.
Tout est parti de l’annonce, fin 2025, d’une réforme des «business rates», cet impôt annuel sur les locaux commerciaux, combinée à la fin progressive d’allègements accordés pendant la pandémie. Selon UKHospitality, les pubs doivent s’attendre à une augmentation moyenne de 15% de cette taxe dès cette année, soit environ 1.400 livres de plus par établissement (1.600 euros environ), avec des hausses cumulées de 4.500 livres (5.200 euros environ) en 2027‑2028, puis 7.000 livres supplémentaires l’année suivante (un peu plus de 8.000 euros). Dans un secteur déjà laminé par le Brexit, le Covid, l’inflation et l’explosion des coûts de l’énergie, la pilule passe mal, rapporte le New York Times.
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C’est dans ce contexte qu’Andy Lennox, patron de l’Old Thatch et propriétaire de huit pubs et restaurants, a repris l’idée d’un ami restaurateur, James Fowler, qui avait placardé sur la vitrine de son établissement, The Larder House, un message interdisant l’entrée aux députés travaillistes. De fil en aiguille, plus de 1.400 pubs et restaurants adoptent le même type d’affiche, souvent un autocollant «No Labour MPs» (Pas de députés travaillistes). «Nous les avons mis en fuite», fanfaronne Lennox, convaincu que la pression a contraint le gouvernement à revoir sa copie.
L’opération coup de poing a rapidement attiré l’attention des médias, au point de devenir un symbole des difficultés de la restauration britannique. Pour James Kennell, universitaire spécialiste du secteur, le problème tient aussi à la façon dont le pouvoir regarde l’économie: «Le gouvernement veut parler d’investissements importants, où un ministre peut se rendre, enfiler un casque de chantier et se tenir devant une usine», explique‑t‑il, rappelant que les cafés, pubs et restaurants restent pourtant des employeurs majeurs et des lieux centraux de sociabilité. Par contraste avec la France, l’Italie ou l’Espagne, où les métiers de l’hospitalité jouissent d’un certain prestige, le Royaume‑Uni tendrait à les traiter comme des variables d’ajustement.
Face à la colère des patrons, le Trésor avait d’abord tenté de minimiser l’ampleur du choc, assurant que, grâce à ses mesures d’accompagnement, «la facture totale du secteur n’augmentera que de 4% l’année prochaine». La ministre des Finances, Rachel Reeves, a promis «plus d’aide pour nos pubs et pour le secteur de l’hospitalité» et expliqué à Davos que la situation des pubs était différente du reste du secteur, laissant entendre des mesures spécifiques à venir. Andy Lennox, lui, prévient déjà qu’un geste uniquement ciblé sur les pubs, sans inclure les restaurants, ne suffira pas à lever le boycott. Il plaide pour une baisse de la TVA de 20% à 13% pour l’ensemble de la restauration.
Des clients solidaires
Cette stratégie du bannissement n’est pourtant pas sans susciter de critiques. D’un point de vue pratique, d’abord: le Labour compte 404 députés, et peu de patrons sont en mesure d’en reconnaître plus de quelques‑uns. Sur le fond, ensuite, exclure une catégorie entière d’élus de lieux qui sont aussi des espaces de vie de quartier interroge la conception même du débat démocratique.
Dans une vidéo tournée devant The Larder House, le député local de Bournemouth East, Tom Hayes, dénonce une dérive : «C’est la période de Noël, censée être une période joyeuse. Mais The Larder House et d’autres entreprises qui affichent un autocollant “No Labour MPs” sur leur vitrine sapent la culture inclusive que les chefs d’entreprise locaux ont contribué à nourrir», plaide-t-il.
Sur le terrain, beaucoup de clients se rangent derrière les tenanciers. À l’Old Thatch, Karen Rawlings, 61 ans, qui tient une entreprise de garde d’animaux à proximité, assume le bras de fer: «Oui, frappez-les là où ça fait mal: ils ne peuvent pas boire une pinte», lâche-t-elle, avant de reconnaître le coût économique d’une telle décision. «C’est dommage qu’ils aillent aussi loin, car ils font fuir les clients, mais si cela permet de faire passer le message, tant mieux.»
Derrière ce conflit très britannique se joue une question plus profonde, et plus internationale qu’il n’y paraît: que vaut un pub, un bar ou un café aux yeux d’un gouvernement obsédé par les grandes usines et les annonces d’investissement record?