Si, dans certains cas, les premiers stades de l’infection
peuvent se traduire par une irritation de la peau ou de la fièvre,
souvent la maladie reste silencieuse pendant des mois.

Les manifestations cliniques qui surviennent ensuite sont
principalement liées aux centaines d’œufs produits chaque jour par
les femelles. En effet, si une partie est éliminée en même temps
que les matières fécales ou les urines (et peuvent donc à nouveau
contaminer les eaux), certains restent piégés dans les tissus. Des
lésions et des réactions inflammatoires se produisent, qui peuvent
avoir de lourdes conséquences.

Cependant, la bilharziose ne se manifeste pas de la même façon
partout. En effet, la forme de la maladie varie non seulement selon
l’espèce de vers parasites impliquée, mais aussi selon l’espèce
d’escargots qui les transmettent, ainsi qu’en fonction des saisons
de transmission, propres à chaque région, ou encore des mesures de
contrôle, très dépendantes des infrastructures locales.

Type de
maladie

Symptômes
Espèce
impliquée

Répartition
géographique

Schistosomiase intestinale – typiques: douleurs abdominales, diarrhée, et sang
dans les selles;

– atteintes avancées: hépatomégalie (augmentation du volume du
foie), parfois associée à une ascite (liquide péritonéal) et une
hypertension de la veine porte qui augmente le risque d’hémorragie;
une splénomégalie (augmentation du volume de la rate) peut aussi
être observée. Risque de cancer du foie aux stades tardifs.

Schistosoma mansoni Afrique, Moyen-Orient, Caraïbes, Brésil, Venezuela
et Suriname Schistosoma japonicum Chine, Indonésie, Philippines Schistosoma mekongi Plusieurs districts du Cambodge et de la République
démocratique populaire lao Schistosoma guineansis et S.
intercalatum (espèce voisine) Zones des forêts tropicales humides en Afrique
centrale Schistosomiase urogénitale – typiques: hématurie (sang dans les urines);

– atteintes avancées: lésions rénales, fibrose de la vessie et
de l’uretère, et risque de cancer de la vessie aux stades
tardifs.

Schistosoma haematobium Afrique, Moyen-Orient, France (Corse)

Dans certains cas d’infection aiguë, des manifestations
atypiques (paralysies) ont également été décrites. Chez les
enfants, l’infection se traduit par une anémie (car les parasites
se nourrissent des cellules sanguines de leur hôte) ainsi que par
un retard de croissance.

Pour éviter la transmission de la maladie, outre les gestes
individuels (voir encadré « Comment se protéger »), les
programmes locaux de lutte contre les escargots et de
sensibilisation communautaire sont essentiels, car ils permettent
de rompre le cycle de transmission du parasite. Dans les zones
endémiques, la participation aux campagnes de traitement collectif
au praziquantel permet en
outre d’éviter les formes chroniques.

Cette parasitose, bien que connue depuis longtemps, demeure
malheureusement d’actualité. Chaque nouveau barrage ou projet
d’irrigation, chaque communauté dépourvue d’assainissement créent
les conditions pour une transmission renouvelée. Une situation
encore aggravée par les modifications liées au changement
climatique en cours, ou au développement de certaines pratiques,
parmi lesquelles l’écotourisme, qui, en favorisant les voyages dans
des zones rurales ou naturelles parfois peu surveillées sur le plan
sanitaire, accroît le risque d’exposition à des eaux contaminées
par les schistosomes.

Au sein de notre laboratoire, et en collaboration avec des
centres de recherche en Europe, Amérique du Nord et Amérique du Sud
ainsi qu’en Afrique de l’Ouest, nous travaillons à comprendre la
dispersion des parasites et des mollusques vecteurs. Nous étudions
aussi la possibilité d’améliorer la résistance des escargots contre
le parasite, et nous explorons la possibilité de recourir à des
modifications épigénétiques et génétiques pour rendre les parasites
vulnérables.

Un parasite qui s’adapte aux activités humaines

Le cycle de la bilharziose repose sur trois éléments : le
parasite, l’escargot, et l’eau. Dès que ces trois conditions sont
réunies, la transmission est possible. Que ce soit dans les
campagnes brésiliennes, le Nil en Égypte, les rizières asiatiques
ou les rivières corses, la bilharziose s’adapte aux paysages
humains.

En Afrique de l’Ouest, comme au Sénégal et au Bénin, les
écosystèmes fluviaux et les températures élevées qui varient peu
tout au long de l’année constituent des habitats idéaux pour les
escargots appartenant aux
espèces Biomphalaria et Bulinus,
vecteurs des formes intestinale et urinaire de la maladie. Dans ces
régions, la transmission est observée tout au long de l’année. Elle
est plus importante au sein des populations ayant un contact
intense avec l’eau, comme dans la ville fluviale de Ganvié
(Bénin).

Photo de pêcheurs et habitants en pirogue dans la lagune de Ganvié, au Bénin. Ce type d’environnement, où l’eau douce est omniprésente et les contacts humains fréquents, constitue un terrain propice à la transmission de la bilharziose.

Pêcheurs et habitants en pirogue
dans la lagune de Ganvié, au Bénin. Ce type d’environnement, où
l’eau douce est omniprésente et les contacts humains fréquents,
constitue un terrain propice à la transmission de la
bilharziose. Ronaldo
Augusto, CC BY

Au Brésil, la forme intestinale prédomine. En général, les
escargots vecteurs, principalement Biomphalaria
glabrata, prolifèrent dans les réservoirs d’eau, les rivières
et les lagunes. Les épidémies surviennent principalement dans les
communautés rurales du Nord-Est et du Sud-Est, où l’accès à l’eau
potable et à l’assainissement de base est souvent insuffisant.

Cependant, il est surprenant de constater que des épidémies
peuvent apparaître dans les zones urbanisées, soit en raison de
systèmes d’assainissement défaillants, soit parce que des rongeurs
se trouvent à proximité de collections d’eau douce. Malgré le
succès des programmes de lutte, cette complexité fait de la
bilharziose une maladie dynamique, capable de s’adapter à
différents scénarios selon la région du Brésil considérée.

Ces deux images prises dans l’État de Tocantins, au nord du Brésil, présentent deux scénarios contrastés de schistosomiase. Deux environnements endémiques distincts sont représentés : l’un, situé dans un parc naturel, où la transmission est principalement

Ces deux images prises dans
l’État de Tocantins, au nord du Brésil, présentent deux scénarios
contrastés de schistosomiase. Deux environnements endémiques
distincts sont représentés : l’un, situé dans un parc naturel,
où la transmission est principalement maintenue par la faune
sauvage (photo de gauche). L’autre, en zone urbaine, se caractérise
par la présence d’habitations et une dynamique de transmission
dominée par les rejets de déjections humaines non traitées (photo
de droite). Ronaldo
Augusto, CC BY

En Asie, la situation est encore plus complexe. En effet,
l’espèce qui y sévit, Schistosoma japonicum, présente
une capacité particulièrement marquée à contaminer de nombreux
hôtes mammifères (elle infecte aussi bien les humains que les
bovins et les rongeurs). Le risque d’infection est renforcé par les
systèmes agricoles traditionnels, notamment la riziculture et
l’élevage bovin, qui favorisent des contacts étroits et durables
entre humains, animaux et milieux aquatiques (l’escargot
vecteur, Oncomelania hupensis, vit dans les rizières
et les zones humides). Cette situation complique fortement les
efforts de contrôle. Par ailleurs, chaque inondation peut ouvrir de
nouvelles zones de transmission.

Même dans les régions hors des zones tropicales, la bilharziose
peut surprendre. C’est par exemple le cas en Corse, ou des
touristes ont contracté la maladie après avoir nagé dans la rivière
Cavu, entre 2013 et 2022.

Des analyses ont confirmé la présence sur l’île
d’escargots Bulinus truncatus et du
parasite S. haematobium, probablement introduit par
des voyageurs en provenance de zones endémiques au Sénégal. Cet
épisode a révélé la vulnérabilité de certains écosystèmes
européens.


Dans une région endémique, le
geste le plus sûr est d’éviter tout contact avec les eaux douces
potentiellement contaminées. À gauche, on observe au moins huit
mollusques Biomphalaria dans une lagune
endémique au Brésil. Sur la photo à droite, de gauche à
droite : un spécimen de Biomphalaria
glabrata du Brésil, un de Guadeloupe, et
un Bulinus truncatus de Corse. Tous proviennent
du molluscaire du laboratoire IHPE. Chaque carreau mesure cinq
millimètres (Photo : Ronaldo Augusto).

Une menace ancienne dans des paysages
qui changent

Bien plus qu’une simple maladie tropicale, la schistosomiase est
un indicateur des inégalités socio-économiques et de la manière
dont nos environnements conditionnent notre santé. La comprendre,
c’est aussi comprendre la façon dont s’entrelacent infrastructures,
climat et comportements humains.

Mieux connaître cette maladie, et mettre au point des moyens de
lutte efficace devient d’autant plus crucial que le changement
climatique en cours favorise sa propagation. La hausse des
températures et les modifications des régimes de pluie créent de
nouveaux habitats propices aux escargots vecteurs. C’est aussi le
cas de la pression sur les ressources en eau, qui conduit souvent à
la création de barrages, de retenues artificielles et de systèmes
d’irrigation. Autant d’aménagements générant des zones d’eau calme
ou faiblement renouvelée, particulièrement favorables au
développement desdits escargots.

Conséquence : de nouvelles zones de transmission pourraient
apparaître là où le risque était jusqu’à présent considéré comme
nul. Des modèles prédictifs suggèrent déjà que certaines régions du
sud de l’Europe, notamment autour du Bassin méditerranéen,
pourraient présenter les conditions écologiques nécessaires à
l’établissement du cycle de transmission du parasite.

Il faut savoir que le parasite ne s’implante durablement dans
une région que si l’hôte intermédiaire est présent et si les
conditions climatiques sont favorables. Or plusieurs espèces
d’escargots vecteurs, dont Planorbarius
metidjensis et Bulinus truncatus, sont déjà
présentes dans certaines régions d’Europe méridionale, ce qui
explique un potentiel d’établissement localisé mais réel.

La réémergence de la bilharziose en Corse illustre comment cette
maladie pourrait cesser d’être perçue uniquement comme une maladie
tropicale négligée et commencer à être reconnue comme une infection
émergente, y compris dans les pays du Nord.The Conversation