Aux États-Unis, un plan fédéral prévoit l’élimination de près de 450 000 chouettes rayées sur trente ans. L’objectif : sauver la chouette tachetée du Nord, en voie de disparition dans les forêts humides du nord-ouest du pays. Mais cette décision, jugée à la fois cruelle et nécessaire selon les camps, bouleverse les alliances politiques et morales. Entre défenseurs de l’environnement, exploitants forestiers et élus conservateurs, la bataille autour de ces oiseaux symbolise l’impasse des politiques de conservation.

Un abattage massif envisagé pour protéger une espèce en danger

Les chouettes rayées (Strix varia), originaires de l’est du continent, se sont imposées dans les territoires de la chouette tachetée (Strix occidentalis), plus fragile et moins adaptable. Plus grandes, plus agressives et capables de se nourrir de proies variées, elles ont peu à peu chassé leur cousine du Nord-Ouest américain. Pour éviter l’extinction de cette dernière, le U.S. Fish and Wildlife Service (USFWS) a approuvé un plan d’abattage massif des chouettes rayées, à mener sur trois décennies. Ce sont ainsi 450 000 de ces oiseaux qui seront exterminés.

Selon l’agence, ce programme est la seule solution pour « empêcher la disparition de la chouette tachetée », inscrite depuis 1990 sur la liste des espèces menacées. Mais la méthode suscite une vive controverse. Le sénateur républicain John Kennedy, opposé au projet, a déclaré à E&E News : « Je ne pense pas que le gouvernement fédéral doive dire à Dieu, à la nature – quelle que soit votre croyance – que celui-ci peut exister, celui-là non ».

Certains militants des droits des animaux dénoncent une opération coûteuse, inhumaine et inefficace. Wayne Pacelle, président des organisations Animal Wellness Action et Center for a Human Economy, estime que « davantage de chouettes rayées voleront simplement vers les lieux d’où d’autres ont été retirées », rendant le plan voué à l’échec.

Des alliés inattendus pour un plan controversé

Si certaines personnes (politiques conservateurs, associations de protection animale) s’opposent à tuer ces 450 000 chouettes rayées, ce n’est pas le cas de tous. À commencer par les bûcherons, les écologistes, et les tribus amérindiennes, pour des raisons différentes. Le paradoxe est donc total.

Dans l’Oregon, la survie de la chouette tachetée influence directement l’exploitation des forêts publiques. Les terres gérées par le Bureau of Land Management sont soumises à des restrictions pour protéger cette espèce menacée. Pour les exploitants forestiers, si le plan d’abattage des chouettes rayées n’est pas appliqué, la population de chouettes tachetées continuerait de diminuer, et les limites sur les coupes de bois resteraient strictes, réduisant les ventes de bois. Travis Joseph, président de l’American Forest Resource Council, a averti dans une lettre au Congrès que l’abandon du projet créerait « des risques et des délais inacceptables pour les ventes de bois actuelles et futures ».

Du côté des écologistes, la position est plus nuancée. Tom Wheeler, directeur du Environmental Protection Information Center (EPIC), admet que la décision est difficile à assumer. « Cela nous place, il faut l’admettre, dans une position embarrassante. » Mais il ajoute que « notre plaidoyer pour l’élimination de la chouette rayée n’est pas fondé sur l’utilisation de la chouette tachetée du Nord comme un instrument contre l’industrie du bois ; ce que nous essayons de faire, c’est assurer la survie continue de l’espèce ».

Enfin, plusieurs tribus amérindiennes soutiennent également l’abattage sélectif. Dans une lettre au Congrès, l’Intertribal Timber Council rappelle que, « en tant que prédateur généraliste, la chouette rayée pose des risques pour un large éventail d’espèces forestières et aquatiques qui revêtent une importance sociale et écologique pour les tribus ».

Entre impératif écologique, contraintes économiques et dilemmes moraux, le sort des 450 000 chouettes rayées dépasse largement les cimes des forêts de l’Oregon : il cristallise les contradictions d’un pays incapable de choisir entre sauver une espèce, ou préserver l’équilibre d’un écosystème bouleversé par l’homme.

Article initialement publié le 6 novembre.