Après le déclenchement de la guerre en Ukraine, les renseignements européens ont été largement pointés du doigt pour leur incapacité à croire en l’hypothèse d’une guerre. De leur côté, les renseignements russes ont, eux aussi, eu beaucoup de difficultés à anticiper et comprendre ce qu’il se passait sur le terrain si l’on en croit un rapport du Centre d’Analyse des Politiques Européennes (CEPA) – un think tank américain – rédigé par le journaliste russe Andrei Soldatov, expert reconnu des renseignements russes.

Les services russes n’avaient ainsi absolument pas anticipé la résistance ukrainienne et totalement sous-estimé la mobilisation occidentale dans le conflit. Pourtant, Poutine décide, à ce moment-là, de ne pas procéder à un « nettoyage » dans la hiérarchie des services russes, ce qui est pourtant un classique dans la tradition soviétique où les purges étaient quasiment automatiques en cas de défaillances.

« Les erreurs de février et mars 2022 étaient avant tout des défaillances du renseignement, et non de simples erreurs militaires. Les analyses politiques et opérationnelles transmises au Kremlin – notamment les hypothèses concernant la docilité des élites et de la société à Kiev, le rythme anticipé de l’effondrement du régime et la perspective d’une chute rapide – se sont révélées erronées », constate le rapport. Issu lui-même du KGB, Vladimir Poutine ne pouvait sans doute pas purger les services sans fragiliser son propre socle de pouvoir.

Loin d’être sanctionnés, le FSB, le GRU et le SVR sont au contraire chargés de la réponse du régime à l’échec militaire, avec un mandat stratégique élargi. Leur mission ? Compenser sur d’autres terrains ce que l’armée ne parvenait pas à obtenir sur le champ de bataille. Leur action ne se limite plus à la collecte de renseignement ou à des opérations clandestines ciblées : ils sont désormais chargés de mener une guerre globale et permanente contre l’Ukraine et l’Occident, mêlant sabotage, cyberattaques, désinformation, intimidation et répression extraterritoriale.

« Les services de renseignement pouvaient exercer des pressions au-delà des frontières sans déclencher de riposte militaire directe, décrit le rapport. Selon les calculs du Kremlin, seuls les services de renseignement russes pouvaient simultanément déstabiliser l’opinion publique occidentale, compliquer le soutien à Kiev et imposer des coûts aux services de sécurité et à l’industrie occidentaux. »

Cyberattaques, désinformation, espionnage… les multiples facettes de l’ingérence russe en Europe

L’Ukraine n’est donc plus l’unique théâtre d’opérations, les services sont redéployés vers l’Europe, les infrastructures critiques, l’influence politique, le sabotage et la désinformation. Les membres de l’association SOS Donbass qui ont été arrêtés à Paris fin 2025, sont, par exemple, soupçonnés d’avoir agi pour le compte des services russes : collecte d’informations économiques, propagande pro-Kremlin et ingérence sur le sol français. Cette affaire, suivie par la DGSI, illustre ainsi l’utilisation de structures civiles comme couvertures d’opérations de renseignement et d’influence.

Après l’échec initial en Ukraine, le rapport observe un resserrement autoritaire du pilotage. Les trois grands services (FSB, SVR, GRU) sont coordonnés de plus près par l’Administration présidentielle et le Conseil de sécurité, invités chaque semaine dans un cercle restreint de décision sur l’Ukraine et « le front occidental ». Les missions des services sont aussi largement redéfinies dans une optique de guerre globale.

Depuis 2022, le FSB est clairement placé au cœur de l’« appareil de guerre » intérieur et extérieur du régime, avec une mission prioritaire de protection du pouvoir et de prévention de toute dynamique de contestation assimilée à une trahison en temps de guerre. Il bénéficie d’un net renforcement de ses prérogatives : surveillance accrue de l’armée, des ministères et des régions, élargissement du champ pénal (par exemple sur la haute trahison, les défections, le soutien présumé à l’Ukraine) et recours plus systématique à la prison comme sanction quasi automatique contre l’opposition. A l’extérieur, son 5ᵉ Service prend un rôle structurant dans les opérations de sabotage et d’influence en Europe, coordonnant des réseaux d’agents et d’auxiliaires pour des opérations « sous le seuil », comme l’affaire des étoiles de David peintes à Paris en 2024, attribuée à une équipe pilotée par ce service.

Le SVR – équivalent de la DGSE – qui se présentait avant 2022 comme un service extérieur relativement « professionnel » et prudent, a vu son mandat s’élargir dans le cadre de la confrontation globale assumée avec l’Occident. La guerre a mis fin à l’ambiguïté d’un service essentiellement centré sur le recueil classique de renseignement : depuis l’invasion, le SVR est beaucoup plus offensif dans la guerre informationnelle.

Quant au GRU qui relève du renseignement militaire, il est passé d’un modèle déjà agressif à une architecture encore plus militarisée et spécialisée dans le sabotage et les opérations clandestines, avec la création ou l’extension d’un Service des activités spéciales (SSD) autour de l’ancienne unité 29155, chargé des opérations de sabotage en Europe.

Même les rivalités entre les services ont plutôt tendance à s’amoindrir. Avant 2022, les différentes composantes de l’appareil sécuritaire russe – armée régulière, GRU, FSB, Garde nationale, structures para-militaires – se livraient à une concurrence permanente : budgets, accès au Kremlin, prestige, contrôle des opérations.

La rivalité entre ces services n’a pas disparu ; mais elle est presque neutralisée par le contexte de guerre permanente qui réduit l’espace pour les jeux bureaucratiques classiques. Malgré leurs défaillances, la guerre a plutôt renforcé ces services, justifiant leur expansion et neutralisant toute remise en cause interne. Le rapport suggère même que la fin du conflit poserait plus de problèmes aux services que sa prolongation, compte tenu de l’état de guerre permanente dans lequel est plongée toute la Russie. Selon le CEPA, le renseignement est ainsi devenu l’outil central et indispensable d’une véritable « guerre sans fin ».