Au-delà de la prouesse technologique qui a permis de venir à bout d’un cryptage dit inviolable, le « craquage » par des policiers européens, en 2021, de la messagerie Sky ECC, a eu ceci d’instructif que les échanges découverts sur cette messagerie, réputée « la plus sûre du monde », ont « permis une plongée abyssale dans les arcanes de la criminalité ».
« Nous sommes tous des professionnels de la délinquance »
Dans la salle d’audience du tribunal correctionnel de Marseille, où sont jugés depuis lundi Karim Harrat, considéré comme l’un des plus importants narcotrafiquants français, et trois cadres présumés d’un trafic international de drogue, la représentante du parquet ne découvre pas les contraintes et autres soucis logistiques qui président à toute entreprise, y compris lorsqu’elle est criminelle : « Ici, nous sommes tous des professionnels de la délinquance, même les prévenus. » Mais du côté des enquêteurs comme de la justice, on s’était « résigné à intercepter des messages de plus en plus codés ».
Telle une pierre de Rosette, hacker Sky ECC, sur laquelle les prévenus « se sont sentis libres de parler en clair, ce que nous n’espérions plus depuis un certain nombre d’années », bercés sans doute par « un rêve de clandestinité », a permis de déchiffrer tout « ce qu’on soupçonnait ». Et la magistrate de dérouler les deux pans de son réquisitoire : la structure du trafic – révélée grâce aux échanges sur la messagerie cryptée – et la mégalomanie de son démiurge qu’elle désigne sans ambages comme étant Karim Harrat, quand bien même le Marseillais de 37 ans nie avec vigueur tous les faits qu’on lui reproche, et jusqu’au surnom du « Rant » (pour Rantanplan, le berger allemand de la bande dessinée Lucky Luke, NDLR).
« Il est le chef de cette organisation mafieuse »
Outre que ce surnom va fort mal à l’homme assis derrière le box vitré des prévenus, également poursuivi dans quatre affaires d’homicides qui lui vaudront de comparaître bientôt devant des cours d’assises – des assassinats qu’il conteste et pour lesquels il reste présumé innocent – revendiquer le sobriquet serait, selon la procureure, un aveu : « Le surnom du Rant le rallie à toutes les autres procédures. S’il reconnaît qu’il est le Rant, il y a des enjeux encore plus importants, des échéances lourdes », assène la magistrate, faisant allusion aux 80 ans de prison que Karim Harrat s’est ému de risquer la veille, à la barre. « Mais il nie une évidence tant les éléments apportés attestent incontestablement l’attribution de ces téléphones […] il est le Rant, il est le chef de cette organisation mafieuse parfaitement hiérarchisée, pilotée depuis l’étranger », tranche-t-elle.
Sur Sky ECC, énumère la magistrate, « parce qu’on se sent à l’abri de toute interception, c’est sans fard qu’on passe des ordres, gère les commandes et les moyens de les acheminer, qu’on recrute, menace d’éliminer ceux qui trahissent, manquent à leur devoir ou parlent trop, qu’on trouve les moyens de continuer à faire tourner le business malgré le coronavirus, qu’on s’assure du silence des uns, qu’on donne le go pour éliminer les autres ». Et la parquetière de faire mine de s’interroger : « Pourquoi se donner ce mal, ce stress quotidien ? Pour l’argent ! Et pour l’aura. Il faut montrer qu’on est le plus grand, le plus fort, qu’on tient la ville de Marseille ».
« Ce dossier est une mauvaise compilation de procédures »
Jetant un coup d’œil sur les retranscriptions qu’elle connaît par cœur, la magistrate cite des messages qu’elle attribue à Karim Harrat : « Elle (Marseille, NDLR) m’appartient. Personne ne peut m’arrêter. Je veux tout le monde au garde à vous, même le gérant« .
« Dans ce dossier, c’est la folie des grandeurs qui a transpiré tout le long », estime-t-elle, en relevant « les quantités pléthoriques de cannabis et de cocaïne » ventilées sur Marseille et la région niçoise, l’absence de justificatifs susceptibles d’expliquer le train de vie de Karim Harrat qui s’était exilé un temps « à Dubaï » avant son extradition du Maroc en 2023, et l’accumulation d’éléments qui, « mis ensemble, ne peuvent constituer une coïncidence ».
La peine maximale de 10 ans de prison avec une mesure de sûreté des deux tiers et une amende de 500 000 euros ont été requises contre Karim Harrat. Le parquet a requis sept ans de prison contre trois autres prévenus, cadres de l’organisation, interlocuteurs et relais marseillais de Karim Harrat, dont l’un avait introduit sur la place marseillaise la technologie Sky ECC auprès des narcotrafiquants.
« Une mauvaise compilation de procédures »
À leur tour, ses trois défenseurs ont réclamé la relaxe de Karim Harrat, qui s’était décrit mardi comme un simple « voleur de cartes bleues », victime de la « propagande de ‘Tatoo' », un ancien trafiquant qui l’a dénoncé devant les magistrats, « et des journalistes qui l’ont reprise ». « Il est scandaleux d’accoler les surnoms du Rant ou du Rant 2 » à leur client sur la base de « rumeurs » et de propos d’un « trafiquant qui, devant les juges, distribue les rôles et commente les assassinats à Marseille », a asséné Me Philippe Jacquemin. « Ce dossier est une mauvaise compilation de procédures qui n’ont pas encore été jugées, qui n’ont pas fait leurs preuves, afin d’attribuer à Karim Harrat le pseudo du ’Rant' », a déploré Me Karim Morand-Lahouazi. Ou encore, « un puzzle incomplet de l’accusation avec des pièces qui ne s’emboîtent pas », selon Me Fabian Lahaie. Au sujet du surnom de « Rant » associé à Karim Harrat, « la légende urbaine devenue légende médiatique ne doit pas devenir une vérité judiciaire », a insisté celui-ci. Le jugement sera rendu ce jeudi 29 janvier à 11 h 30, a annoncé le président.