François Cubaynes est délégué général de Push Start, association professionnelle qui accompagne l’industrie du jeu vidéo en Occitanie. La sortie attendue du jeu « Cairn », après le sacre mondial de « Clair Obscur » est l’occasion de dresser l’état de santé d’une filière qui réussit, mais qui nécessite, dit-il, d’être toujours accompagnée. Entretien.

François Cubaynes, délégué général de l’association Push Start.

François Cubaynes, délégué général de l’association Push Start.
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Après Sandfall et son « Clair Obscur » sacré meilleur jeu du monde en décembre dernier, voilà un autre studio montpelliérain, The Game Bakers, qui fait parler de lui avec une sortie attendue : « Cairn ». La filière du jeu vidéo se porte bien en Occitanie ?

Il y a de très beaux succès. Il y a « Clair Obscur » évidemment, qui après son sacre mondial en décembre, devrait sans trop de surprise rafler de nombreux prix lors des Pégases, cérémonie qui depuis 2019 récompense les meilleurs jeux français. Sandfall succéderait alors à de nombreux autres studios de la région : Ubisoft Montpellier en 2025, Rundisc en 2024, BlueTwelve Studio en 2023. À cela, on peut ajouter les Montpelliérains de DigixArt qui ont obtenu un prix aux prestigieux Bafta (la cérémonie britannique des jeux vidéo, NDLR) ou encore Miju Games, à Toulouse, qui a sorti avec succès une nouvelle mise à jour de son jeu « The Planet Crafters ». C’est la démonstration que la région compte beaucoup de talents, certains sortis du géant Ubisoft, et ces succès peuvent inspirer d’autres structures. Ce sont des studios de toutes tailles et beaucoup rayonnent.

Les chiffres confirment ces réussites. Avec un peu plus de 125 entreprises et quelque 1 500 emplois directs, l’Occitanie est la troisième région dans le secteur, derrière l’Île-de-France et Nouvelle-Aquitaine. Pour autant, et ce n’est pas propre qu’à la région, la filière a beaucoup souffert après le Covid, et même si le fait d’avoir beaucoup de petites structures créées une forme résilience, cet équilibre reste précaire.

À cause d’un marché trop concurrentiel ?

Exactement. En 2025, uniquement sur la plateforme Steam, la plus importante sur PC, plus de 20 000 jeux sont sortis à travers le monde. Il peut donc être difficile de se faire sa place, surtout si en même temps, sort un mastodonte du type « GTA VI » (le jeu plus attendu dans le monde depuis plusieurs années, NDLR) ou un jeu similaire qui a bénéficié d’un peu plus de communication. Tout cela pour dire qu’on a une très bonne industrie qui rayonne beaucoup, mais qui n’est pas à l’abri de difficultés. Un échec sur un jeu, dont la production est forcément très coûteuse, cela peut mettre des bâtons dans les roues pour plusieurs années. On a d’ailleurs en région des studios qui ont enchaîné les difficultés. C’est pour cette raison qu’il faut accompagner la filière et ses acteurs.

« Plus de 20 000 jeux sortent chaque année à travers le monde »

Et c’est toujours le cas en Occitanie ?

La Région a récemment réouvert un fonds de soutien à la production de jeux vidéo. Il est doté de façon relativement humble par rapport à d’autres régions, mais il existe et il est précieux car il est concentré sur le segment de la pré-production, qui permet d’aller chercher du soutien pour la production, notamment auprès du fonds d’aide au jeu vidéo du CNC. C’est un effet de levier. Il y a aussi, sur la Métropole de Montpellier, un fonds de soutien ICC au sens large, dans lequel le jeu vidéo est inclus. Ces aides, même si elles peuvent paraître modestes dans le coût global de production (100 000 € sur un budget global de 4 à 6 M€ par exemple), sont très utiles si elles arrivent au bon moment. Notre rôle, à Push Start, est d’accompagner cette maturation de l’industrie, mais aussi de veiller à ce que ces soutiens institutionnels perdurent.

Push Start, à travers l’incubateur Montpellier Game Lab, aide aussi au lancement des studios ?

Depuis 2021, le programme aide en effet les jeunes studios à construire leur plan de développement et structurer leurs équipes à se financer et à se développer. Sandfall était par exemple dans la deuxième promotion, en 2022. Cet outil permet notamment d’avoir accès à des subventions, à des outils pour discuter avec les financeurs, pour pitcher sur les salons, pour accéder au marché international ou pour comprendre tout ce qui relève de la propriété intellectuelle. Le succès des uns permet aussi de construire du mentorat. En fait, on essaie de limiter les risques.

Est-ce que cette structuration de la filière permet aux studios de prendre plus de risques – comme The Games Bakers avec un jeu dédié à l’escalade – pour se distinguer sur ce marché si concurrentiel ?

On dit souvent que sortir un jeu, c’est une forme de miracle, parce que ce sont toujours des productions difficiles, longues. Il faut aller jusqu’au bout de sa créativité, tout en respectant des délais, le coût, la qualité de la production. Il y a des risques à plein de niveaux et c’est pour cela que cette industrie doit être accompagnée pour favoriser cette capacité à aller tenter l’aventure sur une nouvelle production, un nouveau type de jeu. Comparé aux régions qui n’ont pas ces soutiens, forcément, cette structuration aide donc à prendre des risques.

Dans cet écosystème régional, les écoles pèsent aussi ?

C’est un sujet complexe. Lorsqu’on a posé un diagnostic de filière en 2023, on a relevé qu’il existe encore trop peu de formations publiques de la filière. Il y a une école spécialisée et reconnue à Angoulême et, au-delà, quelques formations dans les universités, comme à Paul-Valéry ou à l’IUT de Montpellier. À côté, il y a beaucoup d’organismes privés, une vingtaine en région, certains qui font du très bon travail, d’autres non. Et la filière manque d’un organe de contrôle pour vérifier les contenus de formation. Or, sur un secteur qui génère une dizaine de milliers d’emplois en France, si on a trop d’écoles, donc trop de diplômés qui arrivent, de surcroît avec une formation trop faible, il va y avoir un double problème. De plus, avec la crise qu’a traversée le secteur, de nombreux développeurs seniors ou en milieu de carrière se sont retrouvés sur le marché ces dernières années, ce qui a rendu difficile l’accès à l’emploi pour de nombreux profils. Il va donc être nécessaire de travailler à une forme de rationalité dans le volume de personnes que l’on va former.

De belles sorties attendues en 2026

Revenons à l’actualité. « Cairn » lance le catalogue régional 2026… Faut-il s’attendre à d’autres sorties événements issues de l’Occitanie dans l’année ?

« Cairn » est effectivement très attendu, au point que certains joueurs m’ont dit avoir effectué la démonstration à plusieurs reprises (rires). Mais d’autres jeux créés à Montpellier devraient aussi créer l’événement. D’abord « Tides of Tomorrow », par DigixArt, qui devrait sortir en février et permet de diriger une communauté mystérieuse des nomades des mers. Alt Shift annonce aussi pour le premier trimestre « Battlestar Galactica : Scattered Hopes – roguelite », dans lequel il faut gérer une flotte de combat. Il y a encore « Edge of Memories », par Midgar Studio, qui est considéré comme l’un des projets français les plus prometteurs du moment. Et il y en aura beaucoup d’autres. Ce sera encore une belle année pour les jeux vidéo en Occitanie.