L’Allemagne se prépare à la guerre. Dans les couloirs feutrés de Bonn, le lieutenant-général Gerald Funke ne parle pas de «dividendes de la paix», mais entend réactiver de toute urgence l’armement et la préparation de son pays à un conflit armé. Le diagnostic est brutal: Berlin estime n’avoir plus que deux ou trois ans avant que la menace du Kremlin ne se transforme en agression directe contre l’OTAN.
Pourquoi 2028? Il s’agirait du point de bascule où la Russie pourrait avoir reconstitué ses capacités militaires après l’usure ukrainienne, tout en testant la solidité de l’article 5 de l’OTAN et de sa défense collective. Pour le général Funke, il ne s’agit pas de «géopolitique fiction» mais d’une échéance. L’hypothèse de travail prévoit une agression russe débutant par les pays baltes, plaçant immédiatement l’Allemagne au centre du jeu, non pas seulement comme force combattante, mais comme le poumon vital de la logistique alliée, une véritable plaque tournante.
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L’inquiétude majeure de l’état-major allemand ne réside pas uniquement dans un conflit à la frontière lituanienne. Gerald Funke redoute une guerre hybride totale: cyberattaques paralysant les trains, sabotages de nœuds énergétiques et actions de cellules dormantes au cœur du pays.
Le retour à la défense totale
Le gradé envisage un scénario de conflit à 1.000 blessés par jour. Une échelle de pertes humaines que l’Allemagne n’a plus connue depuis 1945 et qui demande une véritable organisation logistique. À côté, la gestion de la pandémie de Covid-19 ressemblerait presque à une répétition tranquille. Les cinq hôpitaux militaires du pays –disposant de 1.800 places chacun– seraient submergés en quelques jours, obligeant une réquisition du secteur civil pour traiter des blessures de guerre que la plupart des médecins n’ont jamais traitées.
Face à cette menace, Berlin exhume ses plans de la Guerre froide. À l’époque, chaque réserviste, chaque citoyen, savait exactement ce qu’il avait à faire en cas de conflit armé. Une défense totale qui est déjà amorcée. Sur le terrain, les exercices Red Storm Bravo et Marshal Power ont déjà permis d’éprouver la réactivité des troupes face à la menace des drones russes. Un plan médical d’urgence est par ailleurs établi pour ventiler les flux de blessés vers le secteur civil et éviter la chute du système de santé.
Les prochaines étapes sont plus administratives, mais tout aussi critiques. L’armée travaille actuellement à la signature de contrats stratégiques avec le secteur privé. L’idée est que la Deutsche Bahn et les géants du transport routier puissent mettre à disposition des wagons et des camions sous soixante-douze heures.
Cependant, le plus gros chantier reste juridique et politique. Pour passer en «état de défense», le gouvernement a besoin d’une majorité des deux tiers au Bundestag. Dans un paysage politique complètement divisé où les extrêmes prorusses gagnent du terrain, cette réactivité législative est le véritable talon d’Achille de Berlin. L’objectif des mois à venir est de conditionner l’opinion et les entreprises à l’idée que la paix n’est plus un acquis, mais un effort de chaque instant à maintenir.