Après Sandfall et son « Clair Obscur » élu meilleur jeu au monde, un autre studio montpelliérain, The Game Bakers, créé l’événement en sortant ce jeudi une aventure autour de l’escalade. L’occasion, aussi, de faire un état des lieux de cette filière si créative en Occitanie.
Ici, pas de monstre à assommer à coups de poing ou avec une arme magique. Pas de course-poursuite infernale, non plus, entre bolides de rêve lancés à 300 km/h. Dans Cairn, qui sort ce jeudi 29 janvier sur PC et Playstation 5, le joueur incarne une alpiniste, seule face à une montagne que personne n’est jamais parvenu à gravir.
Dans l’univers des jeux vidéo aussi, aucun studio n’est jusque-là parvenu à se hisser au sommet en mettant en scène de l’escalade. Les Montpelliérains de The Game Bakers, créée en 2010 par deux anciens salariés d’Ubisoft, Audrey Leprince et Emeric Thoa, osent ce pari, après les succès de Furi en 2016 et de Haven en 2020, dont les ventes ont permis de financer les 5 M€ de production de Cairn, magie de l’auto-édition. « Si on avait cherché un éditeur il y a cinq ans, en annonçant que le cœur du jeu serait l’escalade, sans combat ou niveau d’expérience, clairement, on n’aurait pas trouvé », souriait Emeric Thoa à la veille de la sortie du jeu. Il l’admet, se lancer dans ce projet en 2020 était « un challenge ».
« C’était à la fois une ambition artistique, mais aussi une position marketing. Pour exister au milieu de cette offre gigantesque dans le divertissement, il faut proposer quelque chose d’innovant, d’unique, de tranché. Il faut même y aller fort sur l’unicité de ce qu’on propose. C’est ce qu’on a fait d’un point de vue technologique, sur le gameplay. On arrive avec quelque chose de nouveau et c’est aussi pour cela qu’il nous a fallu cinq ans. L’avenir dira si ça résonne auprès du public ».
Se frotter aux parois de l’Aiguille du Midi
Les premiers retours, dans les salons spécialisés ou grâce aux démonstrations mises en ligne, sont prometteurs. « Plus de 600 000 joueurs l’ont essayé sur la plateforme Steam (référence sur PC, NDLR) avec 99 % d’avis positifs. C’est très bon signe ». Le studio vise, dans une fourchette très large, « entre 300 000 et 1 million » de ventes dès la première année, afin de s’assurer la capacité de lancer un nouveau projet en 2027. « Si on ne vend pas, tout s’arrête. Mais cela n’arrivera pas », ajoute Emeric Thoa.
Si, au pied de la falaise, le PDG de The Game Bakers affiche sa confiance, c’est parce que l’équipe de vingt créateurs a d’abord rencontré des alpinistes, dont Elisabeth Revol qui a conquis plusieurs 8 000 mètres, puis est allé se frotter aux parois de l’Aiguille du Midi à Chamonix, afin de proposer un jeu le plus réaliste possible. « Une partie de l’intention est de capturer ce qui est fascinant dans l’alpinisme : la tension, le stress de tomber. Le système de grimpe qu’on a imaginé nous a imposés trois ans de travail mais il permet beaucoup de liberté dans l’ascension ».
Une filière créative mais fragile
En quelques années, l’Occitanie s’est imposée comme un pôle majeur de l’univers du jeu vidéo. Avec 125 entreprises, plus de 1 500 emplois directs et un chiffre d’affaires estimé à 100 M€, elle est la troisième région, derrière l’Île-de-France et Nouvelle-Aquitaine, dans la filière. C’est en partie grâce au géant Ubisoft, installé en 1994 à Montpellier, qui a fait grandir des développeurs qui ont ensuite créé leurs propres studios. « Les différents prix, dont celui de Clair Obscur qui reste extraordinaire, ont montré qu’il y a beaucoup de talents et de compétences, un tissu de spécialistes aussi qui amène des expertises bien précises », constate François Cubaynes, de Push Start, association professionnelle qui soutient la filière. Pour autant, il rappelle : « le marché est si concurrentiel, avec 20 000 jeux qui sortent chaque année sur Steam, que le secteur reste fragile ».
Selon lui, il est donc nécessaire que le soutien public – de la Région et de la Métropole de Montpellier – perdure. « Ce sont des aides modestes dans des projets qui peuvent atteindre 4 à 5 M€ de budget, mais elles sont précieuses car elles arrivent en pré-production, avec un effet de levier important ». Un incubateur, le Montpellier Game Lab, permet aussi de mettre les jeunes studios sur la bonne voie. Celle du succès.
Un gros effort a aussi été porté sur l’aspect visuel, voulu « autoréaliste », avec le célèbre auteur de BD Mathieu Bablet qui a imaginé une montagne, inspirée à la fois par l’Himalaya, les Alpes ou le Vercors. De même, l’ambiance sonore fait intégralement partie du jeu. « On voulait avoir ce ressenti de nature, le vent, la pluie, les feuilles des arbres, la respiration du personnage. Sur ce seul élément, ce sont plus de 6 000 sons qui ont été programmés ».
Cairn, »un jeu pour les gens qui aiment l’aventure »
Le succès annoncé de ce jeu repose donc beaucoup sur des détails. Et bien sûr, sur les défis qu’il propose. « Paradoxalement, si le jeu est très lent, puisque le personnage se déplace à la vitesse d’un mètre par minute, il réclame une prise de décision très fréquente. Des joueurs qui l’ont testé m’ont dit être obligés de poser la manette pour reprendre leur souffle », décrit Emeric Thoa.
La reconnaissance de la prise de risque et de l’innovation.
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Il l’assure, Cairn ne devrait pas plaire qu’aux passionnés d’escalade, c’est d’abord « un jeu pour les gens qui aiment l’aventure ». Et s’il sait qu’il ne peut atteindre les chiffres records des camarades montpelliérains de Sandfall, dont le « Clair Obscur » avait cumulé cinq millions de ventes avant même de recevoir le prix de meilleur jeu au monde en décembre dernier, il espère aussi décrocher différents prix. « J’espère cette reconnaissance, par nos pairs, de la prise de risque et de l’innovation », conclut-il.
Et pour Montpellier et l’Occitanie, la confirmation d’un véritable savoir-faire local dans cette industrie culturelle et créative où les talents ne manquent pas. Si Clair Obscur est déjà annoncé comme le grand gagnant des prochains Pégases, l’équivalent des « César » des jeux vidéos, les derniers lauréats sont tous issus de la région : Ubisoft Montpellier en 2025, Rundisc en 2024, BlueTwelve Studio en 2023… On peut ajouter, à ce palmarès, les Montpelliérains de DigixArt qui ont obtenu un prix aux prestigieux Bafta, au Royaume-Uni. The Game Bakers va trouver beaucoup de studios de la région, en parvenant à se hisser au sommet des jeux vidéos.