La volonté de Donald Trump d’acquérir le Groenland – assortie de chantage et de menaces – semble avoir été la goutte qui a fait déborder le vase: l’Europe s’est montrée plus ferme envers les Etats-Unis et déterminée à défendre la souveraineté de l’île arctique, territoire autonome et juridiquement rattaché au Royaume du Danemark.
Nicole Gnesotto*, historienne, spécialiste des questions européennes et de sécurité et vice-présidente de l’Institut Jacques Delors revient dans Géopolitis sur ce récent bras de fer, les importantes dissensions entre la première puissance militaire mondiale et les autres membres de l’Otan, mais aussi sur les atouts que l’Europe a en main pour s’émanciper. Extraits de l’entretien.
Géopolitis: Les Etats-Unis sont-ils encore les alliés de l’Europe ?
Nicole Gnesotto: Le problème d’un allié, c’est la confiance que vous mettez en lui. La difficulté aujourd’hui, c’est qu’une bonne partie des Européens continuent de penser qu’ils ne peuvent pas se défendre seuls contre la Russie; qu’il y a une menace russe et que donc il faut avaler toutes les couleuvres parce qu’en cas d’attaque russe, seule l’Amérique peut les défendre. Une autre partie des Européens sont de plus en plus sceptiques vis-à-vis de ce scénario. Si la Russie attaque, est-ce que l’Amérique va nous défendre? Rien n’est moins sûr, puisque Trump dit lui-même que Poutine est un type formidable et que ce sont les Ukrainiens qui ne veulent pas la paix. Donc, raison de plus pour les Européens d’essayer de construire les éléments de leur propre autonomie de défense. On a aujourd’hui cette division en Europe qui fait que, pour l’instant, tout le monde fait semblant de croire que l’Otan est indispensable. Une bonne partie, en revanche, se pose la question de savoir non pas si l’Otan est indispensable, mais si l’Amérique les défendra contre la Russie.
Mais il y a une vraie dépendance de l’Europe envers les Etats-Unis. Pour veiller à sa souveraineté, ne faudrait-il par exemple plus acheter d’armes américaines car le système informatique est lié aux Etats-Unis ?
Oui, c’est vrai. Maintenant tout le monde a découvert que les Américains avaient la main sur les F35 ! Mais les Européens ont des armes ou en tous les cas des arguments à faire valoir pour avoir l’autonomie: ils pourraient menacer de ne plus jamais acheter d’armes américaines. Or, l’industrie américaine d’armement dépend à plus de 50 % de ses ventes en Europe, c’est un argument de poids. Deuxièmement, ils pourraient se décider de remplacer ces F35 par des Rafale [avion de combat français]. On n’est pas sans cartes pour répondre au chantage américain.
Mais l’Europe n’est pas prête ?
Psychologiquement, vous avez raison. Mais techniquement, politiquement, économiquement, on a tout ce qu’il faut pour empêcher ce chantage américain. Nous pensons que seule l’Amérique peut nous sauver… Nous le pensons encore, mais ça ne va pas durer je pense.
Les Etats-Unis n’ont jamais vu d’un bon œil l’Union européenne. Mais aujourd’hui leur objectif est-il clairement son implosion ?
Tout à fait. C’est écrit en toutes lettres pratiquement dans la Stratégie nationale de sécurité, publiée en décembre par les Etats-Unis, et qui est donc un texte officiel de la stratégie américaine. Ils veulent détruire l’Union. Parce qu’à la différence des Européens qui n’ont pas confiance en eux-mêmes, les Américains savent très bien que l’Union européenne est le seul cadre possible pour éventuellement créer une puissance européenne. C’est le seul cadre possible pour transformer 27 pays en une puissance politique importante. Et ça, ils n’en veulent pas. Ce qu’ils veulent, c’est négocier bilatéralement avec 27 « petits pays », c’est casser la structure institutionnelle de l’Union européenne. C’est pour ça que Trump dit: « Moi j’adore les Européens, mais je déteste l’Union européenne. »
Quels sont les moyens de réponse de l’Europe ?
On a aujourd’hui, en Europe comme aux Etats-Unis, un sentiment de défiance assez grand vis-à-vis de la démocratie traditionnelle de la part de nos classes moyennes qui ne s’enrichissent plus, ou pour lesquelles l’ascenseur social est bloqué. Il faut faire à nouveau aimer la démocratie par nos populations, leur montrer que c’est la seule façon de s’en sortir.
*Auteure de Fractures dans l’Occident paru aux éditions Odile Jacob 2025
Propos recueillis par Laurent Huguenin-Elie
Adaptation web: Natalie Bougeard