Par
Julie Bossart
Publié le
31 janv. 2026 à 8h24
« Cent ans de lumière. » Le 27 janvier 2026, la Grande Mosquée de Paris, plus ancienne des mosquées de France métropolitaine servant au culte, est entrée dans l’année de son centenaire. Avec ses jardins et patios à l’andalouse, son minaret haut de 33 mètres et son style hispano-mauresque, l’édifice religieux du 5e arrondissement est devenu l’un des monuments emblématiques de la capitale. Il abrite aussi une histoire bien plus dense, politique et parfois clandestine qu’on imagine.
Une dette de guerre
Lors de ses vœux, mardi, le recteur, Chems-eddine Hafiz, a souligné combien cette institution appartenait « au patrimoine commun de la nation ». En effet, la Grande Mosquée est avant tout un monument de mémoire, née d’une dette de guerre.
« L’idée d’ériger une institution musulmane à Paris remonte au milieu du XIXe siècle, retrace l’institution. Après des initiatives avortées, le gouvernement français décida finalement de prendre le projet à son compte en décembre 1916, au cœur de la Première Guerre mondiale, lorsque la France dut compter tant et tant de soldats de confession musulmane parmi ses héros tombés, notamment à Verdun lors de la terrible Bataille du Destin de la France. »
Ils furent entre 70 000 et 100 000 à perdre la vie, a précisé Chems-eddine Hafiz. La construction d’une mosquée devait « symboliser cette reconnaissance de la République et consolider les liens entre la France et les populations musulmanes ». Un comité est alors réuni autour du député-maire de Lyon Édouard Herriot, pourtant engagé dans la séparation de l’Église et de l’État.
L’aide de l’État français, une gestion algérienne
Pour contourner la loi de séparation des Églises et de l’État, la Société des Habous et des Lieux Saints de l’Islam, déclarée à Alger, voit le jour en février 1917. Elle gère et préside jusqu’à aujourd’hui les destinées de la Grande Mosquée de Paris. Mais c’est l’État français qui finance en partie sa construction, à travers la loi du 19 août 1920 pour « la construction d’un institut musulman regroupant une mosquée, une bibliothèque et une salle d’étude et de conférences ». Le reste fut apporté via des dons récoltés à travers les pays musulmans.
La première pierre de la mosquée est posée le 19 octobre 1922 en présence du maréchal Lyautey et de représentants du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de l’Égypte, de la Turquie, de la Syrie… L’emplacement choisi est celui de l’ancien hôpital de la Pitié, sur un terrain offert par la Ville de Paris. L’établissement, dont les fondations remontent à 1612 au temps de Marie de Médicis, a été détruit avant la guerre. Voisin du Jardin des Plantes, le site s’inscrivait dans le Quartier latin, celui des universitaires et des intellectuels.
Un morceau d’Orient au cœur de Paris
Maurice Mantout, Maurice Tranchant de Lunel, Charles Heubès et Robert Fournez : des architectes renommés sont nommés pour concevoir un monument au style néomauresque à la fois audacieux, moderne et harmonieux avec l’urbanisme parisien et qui doit aussi être une rencontre entre l’Orient et l’Occident. Quatre cent cinquante artisans et artistes du Maghreb ont œuvré pendant quatre ans.
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Le minaret est inspiré de la mosquée Zitoun de Tunis. L’inauguration de la Grande Mosquée de Paris se déroule le 15 juillet 1926, en présence du président de la République Gaston Doumergue, du tout-Paris et de plusieurs personnalités du monde musulman. L’édifice est classé à l’inventaire des « monuments historiques » depuis 1983 et a reçu label Patrimoine du XXe siècle.

Les jardins de la Grande Mosquée de Paris. (©MAM/actu Paris )Un repère national pour le ramadan
Pendant le ramadan, la Grande Mosquée joue un rôle central. En tant que plus ancienne mosquée de France métropolitaine, elle fait figure de repère pour de nombreux fidèles musulmans, bien au-delà de la capitale. Elle incarne aussi un islam institutionnel, son recteur étant un interlocuteur reconnu de l’Etat. Surtout, elle structure le temps du ramadan, en annonçant et en expliquant les temps clés du mois sacré du jeûne et en encadrant les prières. Elle ne décide pas seule de la date du ramadan, mais dans un paysage marqué par la diversité des pratiques, elle permet de limiter les divergences et d’offrir un cadre commun.
Un lieu de protection pour les Juifs pendant la guerre
Pendant l’Occupation, la Grande Mosquée de Paris aurait servi de lieu de protection pour des Juifs, mais aussi des résistants et des aviateurs alliés. Des faits qui ont été très peu documentés et dont on trouve la trace par des témoignages indirects. En 1991, le réalisateur Derri Berkani explique dans un documentaire pour « Racines » (France 3) le rôle joué par les Francs-tireurs et partisans algériens (principalement de jeunes ouvriers communistes originaires de Kabylie) durant l’Occupation. Le film fait état de sauvetage de Juifs (notamment des enfants) par ces mêmes FTP algériens qui les amenaient à la Mosquée de Paris (dirigée par Si Kaddour Benghabrit) afin de les soustraire aux nazis en attendant de les acheminer vers la zone libre et/ou le Maghreb.
Vingt ans plus tard, le film Les Hommes libres, d’Ismaël Ferroukhi, raconte l’histoire d’un jeune Algérien appréhendé parce qu’il pratique le marché noir. Au lieu de l’incarcérer, la police lui demande d’espionner les faits et gestes de Si Kaddour Benghabrit, soupçonné de procurer de faux papiers aux résistants et aux Juifs. Benjamin Stora, conseiller historique sur le film, expliquera au micro de France Culture en 2021 : « C’est sûr que ça a existé. J’ai des témoignages de militants algériens qui m’en ont parlé. » De son côté, Philippe Bouvard révélera au moment de la sortie du film que son père adoptif fut sauvé par le recteur de la Grande Mosquée durant cette période.
Dans son discours donné au moment des commémorations du centenaire de la pose de la première pierre de la Grande Mosquée, Emmanuel Macron saluera « le courage du recteur Kaddour Benghabrit, qui fit montre du même engagement durant toute cette période (..) en
sauvant des centaines, des milliers de Juifs ». Il reçut en 1947 la médaille de la Résistance française.
Elle n’est pas qu’une mosquée
Lieu de culte, la Grande Mosquée de Paris est un aussi un complexe culturel et touristique. Elle dispose d’une bibliothèque, d’un salon de thé, d’un restaurant traditionnel, d’un hammam, d’un jardin botanique, d’une boutique… Plus de 60 000 personnes viendraient la visiter chaque année, en plus des fidèles. Elle est aussi composée d’espaces privés : appartements, bureaux anciens, salles de prière, passages intérieurs reliant les bâtiments, etc.
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Elle a sa propre Web TV
Très active et présente sur les réseaux sociaux, la Grande Mosquée a aussi sa propre télé. En 2024, elle a lancé sa première chaîne YouTube. Le but : « Mieux connaître et comprendre sa religion, mais aussi la pratiquer le plus harmonieusement possible dans notre société actuelle. »
Elle aura bientôt son timbre et sa médaille
Différents événements vont jalonner l’année de son centenaire, sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir. Sont d’ores et déjà annoncés plusieurs expositions, dont une sur le cheval arabe, un concours de calligraphie, une journée de dégustation culinaire, des dispositifs visuels et sonores pour « redécouvrir le lieu autrement »… Ainsi que l’édition d’un timbre, conçu par La Poste, et d’une médaille du Centenaire, réalisée par la Monnaie de Paris.
Grande Mosquée de Paris, Place du Puits-de-l’Ermite (5e), métro ligne 7. Ouverture : 9 heures à 18 heures tous les jours, sauf le vendredi et les jours de fêtes musulmanes. Tarifs : 5 euros (réduit : 3 euros).
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