Par

Anne-Sophie Hourdeaux

Publié le

1 févr. 2026 à 11h30

Il avait 29 ans, elle 22 ans. Ils ont été abattus à Lille le 27 novembre 1943, au 20 boulevard de Belfort, dans leur habitation, située aujourd’hui juste en face de l’hôpital St Vincent de Paul. Une plaque sur le mur de la maison rappelle cet épisode. Mais les inscriptions sont un peu effacées. Deux « stolpersteine », pavés de mémoire, ont été installés le 23 janvier 2026, pour ne pas oublier. Lui, c’est Michael Trotobas dit « le capitaine Michel » ; elle, c’est Denise Gilman. Ils faisaient partie du réseau résistant Sylvestre Farmer pendant la Seconde guerre mondiale.

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Michael Trotobas et Denise Gilman, du réseau Sylvestre Farmer, sont morts en résistants à Lille en 1943. ©DR

Le réseau Sylvestre Farmer, acteur de la Résistance pendant la Seconde guerre mondiale, fait partie des plus connus dans le Nord. Son fondateur était un anglais, Michael Trotobas dit « capitaine Michel ». L’association Stolpersteine Nord et Pas-de-Calais a choisi de lui rendre hommage, ainsi que sa compagne Denise Gilman, là où ils habitaient à Lille, et là où ils sont morts.

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Les « stolpersteine » ont été installés au milieu du trottoir boulevard de Belfort. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du NordDes pavés nés en Allemagne

Le principe : installer dans le trottoir des pavés carrés, surmontés d’une plaque de laiton, avec le nom, les dates et les éléments notables de la vie de chaque personne honorée.

« La démarche était d’abord clandestine, elle est née en Allemagne en 1992, le premier stolpersteine a été posé à Cologne, de l’idée d’un artiste Gunter Demnig. Aujourd’hui, on en trouve 150 000, dans 30 pays. »

Théo Hooreman, président de l’association Stolpersteine Nord et Pas-de-Calais

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Émotion lors de la pose des stolpersteine de 2 résistants à Lille. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du Nord

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Chaque pose de « pavés sur lequel on trébuche » (traduction littérale) se fait lors d’une cérémonie mêlant la mairie, la famille des personnes honorées, les associations d’anciens combattants et des jeunes.

« Lille n’oublie pas »

Vendredi 23 janvier, c’est un couple qui a été mis à l’honneur. « ce geste discret, presque modeste, montre l’engagement de la ville dans le ‘faire mémoire’» a souligné l’adjointe à la politique mémorielle, Catherine Morell-Sampol. « Nous sommes à hauteur du regard baissé, qui nous oblige à ralentir, à interrompre le cours ordinaire de nos vies, la mémoire s’inscrit dans le présent, le quotidien et pas que dans les livres. Lille n’oublie pas à une époque de résurgence des discours de haine ».

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Prune et Luc, en Terminale au lycée St-Paul à Lille, ont rencontré le fils de Michael Trotobas, Yves Thorez, 85 ans. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du Nord

Quelques membres de la famille de Michael Trotobas étaient présents, dont son fils, Yves Thorez, très ému. Il a 85 ans et n’a jamais connu son père. « Je suis né en novembre 1940, mon père ne m’a pas reconnu. Puis, j’ai eu le nom de mon beau-père car ma mère s’est mariée ».

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Catherine Morell-Sampol, adjointe à la ville de Lille pour la politique mémorielle, était présente aux côtés des lycéens et de la famille de Michael Trotobas. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du NordYves, le fils du capitaine Michel, présent

Il connaît l’histoire de son père et sait que plusieurs rues et monuments du Nord lui rendent hommage. « Je viens souvent sur ce coin de rue lillois avec mes petits-enfants, là où est mort mon père… »

« Son père était français, et il est souvent allé dans le Sud, il a vécu à Toulon ; parfaitement bilingue, c’était le seul anglais qui avait l’accent du Sud ! »

Yves Thorez, fils du Michael Trotobas

Il a rencontré des anciens du réseau Sylvestre Farmer qui connaissaient son père. « L’un d’eux, très âgé, avait la vue qui baissait et m’a dit un jour. ‘Est-ce que je reconnais mon ami ?’ J’ai été incroyablement ému, j’avoue que je me demandais si mon père était bien mon père… » Il a appris notamment que « mon père disait qu’il ne fallait tuer qu’en extrême nécessité. Il n’avait pas de haine, je trouve ça formidable à cette époque ». Il sourit quand on évoque le nom du réseau Sylvestre Farmer : « Sylvestre, c’était son chat, et il avait toujours rêvé d’être fermier… »

Malgré son absence, Yves confirme que « mon père m’a donné une colonne vertébrale, ma maman m’a parlé de lui, de ses actions dès que j’ai eu 7 ans. J’avais une responsabilité, je devais réussir ma vie… » Il espère que la mémoire de son père sera entretenue, « mais parfois, j’ai peur que ce soit inutile quand je vois la violence dans le monde ».

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Une plaque est apposée sur la façade en hommage au « capitaine Michel », fondateur du réseau résistant Sylvestre Farmer. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du NordLes jeunes du lycée Pasteur ont participé

Une classe de Terminale du lycée Pasteur a participé à l’événement. Depuis plusieurs mois, les élèves travaillaient sur la collecte des archives concernant le couple. Luc et Prune ont lu le résultat de leurs recherches, le CV des deux résistants. « Denise Gilman est née en 1921 à Waziers, elle était tricoteuse. Elle est recrutée par les Forces françaises intérieures comme agent de liaison. Elle rencontre Michael Trotobas dans un café à Lille. Elle rejoint le réseau Sylvestre Farmer et achemine des courriers, des armes pour la résistance. Elle est tuée à l’âge de 22 ans ».

Michael Trotobas lui est originaire d’Angleterre, mais il connaissait très bien la France, ce qui a facilité son action de résistance : « Né en Angleterre de père français et de mère irlandaise. Il s’engage dans l’armée britannique en 1933, va au front dans le Nord, est blessé et revient en Angleterre au cours de l’opération Dynamo à Dunkerque. Promu sous lieutenant, il est parachuté en 1941 en France, est arrêté et interné mais il s’évade. Il retourne en Angleterre puis revient encore en France, dans le Nord, pour organiser la résistance ».

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C’est dans cette maison du 20 boulevard de Belfort à Lille que sont morts deux résistants en 1943, Michael Trotobas et Denise Gilman. ©Anne-Sophie Hourdeaux/Croix du Nord

Parfaitement bilingue, il organise de nombreux sabotages. « Sa tête a été mise à prix 500 000 francs. Il est exécuté au cours d’un assaut dans la maison où il vivait avec Denis Gilman, mais il se défend, il tue même le chef de la police allemande ». Sa mémoire tombe dans l’oubli jusque 1977.

Les jeunes ont été émus de travailler sur cette figure de la résistance. « On a parcouru de nombreuses archives, on a pu retracer comment ils avaient vécu. On présentera notre travail dans d’autres classes de notre lycée » disent Luc et Prune. Pour ne pas oublier.

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