Quand il revient sur les terres de son enfance, à Poperinge, près de la frontière avec la France, il arrive à Fries Vansevenant de croiser Emma Meesseman au supermarché. Championne d’Europe pour la deuxième fois avec la Belgique l’été dernier, l’intérieure de Fenerbahçe est originaire d’Ypres, à un quart d’heure de voiture. Elle est surtout l’une des meilleures joueuses que le basket ait portée, lauréate notamment des trois derniers titres de MVP de l’Euroligue. « En plus, elle est très grande (1,93 m), note le graphiste. Mais malgré ça, il y a plein de gens ici qui n’ont aucune idée de qui elle est. Moi si, parce que j’adore regarder les Belgian Cats, l’équipe nationale. »

Gamin, Vansevenant était plutôt foot, fan du Club Bruges et de Manchester United. Il regardait aussi beaucoup de cyclisme, forcément, « c’est dans notre nature à nous, les Belges ». Mais le basket a compté également, même s’il n’a jamais été très doué balle en main. « Pendant un temps, mon oncle avait un restaurant et j’y faisais parfois la plonge les week-ends. Un jour, pour me remercier, il m’avait offert une tenue complète des Chicago Bulls. »

C’était la grande époque de Michael Jordan, six fois champion NBA entre 1991 et 1998. Celle de son lieutenant Dennis Rodman, aussi. Un défenseur hors pair à la personnalité extravagante, ex de Madonna et Carmen Electra, capable de se déguiser en mariée pour promouvoir son autobiographie en 1996. Rodman, c’est l’une des nombreuses icônes pop qui ont marqué l’adolescence de Fries Vansevenant. Une de celles auxquelles il rend hommage dans une série de collages qui lui ont redonné goût à l’illustration.

« En tant que graphiste et motion designer, j’ai notamment beaucoup travaillé pour la télévision et avec de nombreux clients prestigieux, raconte Vansevenant, installé à Gand. Mais avec le temps, j’avais perdu l’habitude de créer pour moi, juste pour le plaisir. En 2023, l’année où je me suis lancé en indépendant, j’ai suivi un workshop de mon designer préféré, Ariel Costa, qui est un peu le dieu du collage, de l’animation et du character design. Et c’était le coup de pied aux fesses dont j’avais besoin. Ce que m’a appris cet atelier, c’est à me détacher du regard des autres. Si tu griffonnes un truc sur un bout de papier, que ça te plaît et que t’as envie de le poster sur Instagram, fais-le. »

Son truc à lui, en l’occurrence, c’est donc le collage : dans ses créations, entièrement numériques pour le moment, Vansevenant joue sur les proportions et l’anatomie de ses modèles dans un style cubiste qu’il continue d’affiner, rétro « mais pas kitsch ». Un style empreint de nostalgie, ajoute-t-il spontanément. Celle d’un jeune papa qui s’accroche à l’enfant qu’il était, biberonné aux dessins animés du Club Dorothée. « Je viens d’avoir 40 ans et j’ai l’impression d’être à la mi-temps de ma vie, sourit-il derrière son écran d’ordinateur, les traits tirés par la fatigue. Récemment, j’ai commencé à reregarder des vieux films, comme les Batman de Tim Burton ou la trilogie Retour vers le futur. Et la nostalgie est vraiment au coeur de ce que je fais. »

Pour l’instant, le cinéma (Superman, Ace Ventura, Kill Bill, The Mask, Ghostbusters…) et le rap des nineties (Tupac Shakur, The Notorious B.I.G., Eminem, Snoop Dogg) semblent l’inspirer davantage que le sport. Mais le Belge, qui avait notamment travaillé dans le secret sur la vidéo annonçant le retour de Vincent Kompany à Anderlecht en 2019, promet qu’il en a sous le coude. Pour la Coupe du monde aux États-Unis, au Canada et au Mexique, par exemple, il prépare une série sur ses icônes du foot. Celles qui l’ont marqué au-delà de leur talent, par leur style, leur charisme, certains pour leur côté « badass ». « Je parle des Dennis Bergkamp, Roberto Baggio, Éric Cantona, Roy Keane… On n’en fait plus, des comme ça. »

Par écrans interposés, Vansevenant nous montre un premier croquis, aux traits étrangement familiers. Ce joueur-là, qu’il appelle « le magicien », c’est « Zizou », Zinédine Zidane. Et voilà qu’on replonge vingt-sept ans en arrière, à la 27e minute de la finale du Mondial 1998 contre le Brésil. Emmanuel Petit au corner, « ZZ » à la réception au premier poteau. Tête piquée, 1-0. « Dugarry, Barthez… J’adorais les joueurs français jusqu’à ce qu’ils nous sortent en demies en 2018, se marre le graphiste. Je pensais vraiment qu’on allait la gagner, cette Coupe du monde. »

Si Vansevenant n’a pas encore eu le temps de s’occuper du reste de la série, c’est parce qu’il croule sous les propositions depuis qu’il a commencé à poster ses collages, il y a quelques semaines. Il dit notamment avoir été contacté par Swatch et Häagen-Dazs, mais aussi par de célèbres rappeurs américains dont il nous demande de taire les noms. Un succès qu’il accueille avec bonheur (il explique avoir perdu 30 % de ses clients à cause de l’IA), mais qu’il a du mal à s’expliquer. « Ce n’est pas comme si j’avais inventé quoi que ce soit. Et puis j’expérimente encore : mon idée, en ce moment, c’est de m’essayer à la peinture, de voir comment je pourrais y transposer mon travail. Je viens de visiter un local. C’est la prochaine étape. »

Avant ça, le graphiste a des commandes à honorer. Quand on a discuté avec lui, il y a deux semaines, il planchait sur souze nouveaux collages pour la Street League Skateboarding, la compétition internationale de référence, qui l’a chargé de mettre à l’honneur ses principales figures (Rayssa Leal, Chloe Covell, Nyjah Huston…) pour le lancement de la saison, mi-février. « Ce n’est pas hyper bien payé, mais c’est du pur plaisir pour moi. Et ça le restera tant qu’on me laissera la liberté de concevoir mes collages comme je l’entends. »

Côté sport toujours, il mettra en avril son talent au service d’une cause importante, le port du casque à vélo, à l’occasion d’une journée de sensibilisation aux risques de lésions cérébrales, organisée chaque année en Flandre. « L’idée est de créer une série de collages figurant des champions cyclistes pour une campagne en ligne, détaille-t-il. Un tirage papier de chacun d’eux sera mis aux enchères au profit de la cause. »

À côté de ça, il pourrait aussi travailler pour une franchise de NFL, les Chicago Bears, qui lui a proposé d’intégrer son pool d’indépendants. Ça fait beaucoup, d’autant qu’il donne aussi des cours à l’Arteveldehogeschool de Gand deux jours par semaine. Mais le Belge est d’avis de prendre ce qu’il y a à prendre. « Pour les vacances, on verra plus tard. »