Vingt-quatre heures avant que Bad Bunny dénonce la police de l’immigration américaine sur la scène des Grammy, un juge fédéral du Texas le faisait de façon plus virulente encore en ordonnant la libération de l’enfant de 5 ans au bonnet de lapin dont la photo est devenue virale.

Publié à
7 h 00

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« Debí tirar más fotos », chante le vilain lapin portoricain dans l’irrésistible chanson-titre de son album qui a remporté les honneurs aux Grammy. Traduction libre : j’aurais dû prendre plus de photos. Si cette chanson d’amour et de nostalgie n’a rien à voir avec l’ICE, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un lien avec l’histoire du petit Liam Conejo Ramos, « vilain » lapin aux yeux de la police de l’immigration dont la photo qui arrache le cœur est incluse dans la décision du juge.

PHOTO SYDNEY SCHAEFER, ASSOCIATED PRESS

La photo de l’arrestation de Liam Conejo Ramos apparaît dans le jugement ordonnant sa libération.

Dans un monde sursaturé d’images qui finissent par susciter une fatigue empathique, prendre encore plus de photos de notre monde détraqué ne change généralement pas grand-chose. Mais cette fois-ci, oui. La photo de l’enfant arrêté par l’ICE alors qu’il rentrait de l’école a suscité un vent d’indignation. Elle a levé le voile sur la cruauté hélas bien ordinaire des tactiques de la police de l’immigration⁠1.

Dans une décision où il ne mâche pas ses mots, le juge Fred Biery, qui a ordonné la mise en liberté de l’enfant équatorien et de son père, a condamné l’administration Trump-Vance en plus de lui servir une leçon d’histoire. Pour lui, cette affaire trouve son origine dans une politique d’expulsion massive mal avisée de Washington mise en œuvre de manière incompétente afin d’atteindre à tout prix des quotas quotidiens d’« immigrants à chasser ». « Même si cela implique de traumatiser des enfants », écrit-il.

Rappelons que le petit Liam et son père, des demandeurs d’asile qui ne demandent qu’à avoir une vie paisible aux États-Unis, ont été arrêtés au Minnesota le 20 janvier et envoyés en détention au Texas, à 2000 km de leur demeure.

Accompagné de son père, l’enfant n’a pu rentrer chez lui que dimanche. Sa mère a raconté en pleurs en entrevue s’être sentie terrifiée et impuissante lorsqu’elle a vu par la fenêtre les agents de l’ICE, qui venaient de menotter son mari devant la maison, utiliser son fils comme appât. Ne voulant pas prendre le risque de laisser son autre enfant seul ni de se retrouver emprisonnée par l’ICE alors qu’elle est enceinte – rappelons que 32 personnes sont mortes en détention en 2025, ce qui en fait l’année la plus meurtrière depuis deux décennies⁠2 –, elle a suivi le conseil de son mari qui la suppliait de ne pas sortir de la maison.

Pour le juge Fred Biery, cette affaire témoigne de l’ignorance crasse d’un gouvernement qui tourne le dos aux principes fondateurs de la Déclaration d’indépendance des États-Unis de 1776.

Il rappelle que Thomas Jefferson y énumère ses récriminations à l’égard de la monarchie autoritariste et ses « nuées d’agents qui harcèlent [le] peuple ». Près de 250 ans plus tard, ces doléances d’une époque lointaine semblent tout à fait d’actualité, observe le magistrat. « “Nous le peuple” entendons les échos de cette histoire. »

Dans sa décision, le juge s’en prend aussi à la légitimité des mandats administratifs utilisés par la police de l’immigration pour procéder à des arrestations arbitraires sans s’embarrasser de l’avis d’un officier de justice indépendant et de droits protégés par la Constitution. C’est comme laisser un renard être le gardien du poulailler, note-t-il.

Le quatrième amendement de la Constitution est cet « embêtant inconvénient », rappelle le juge, qui protège les citoyens contre les perquisitions et les saisies déraisonnables. Il faut savoir que cet amendement (tout comme le cinquième qui protège des abus du pouvoir judiciaire) s’applique aux immigrants de la même manière qu’il s’applique aux citoyens américains. Il faut aussi rappeler que le système d’immigration est un système civil et non un escadron de la « Grande Expulsion » conçu pour traquer des criminels. Même si l’administration Trump pousse la logique de la criminalisation de l’immigration à l’extrême, la majorité des immigrants pourchassés par l’ICE sont accusés – pour peu qu’ils soient accusés de quelque chose – d’une simple infraction administrative (si leur permis de travail est expiré, par exemple).

Ce genre d’infraction est dans la même catégorie que celle commise par un citoyen qui ne renouvelle pas son permis de conduire à temps.

Bien sûr, il y a un prix à payer pour un tel retard. Mais cela ne fait pas exactement de vous le « pire du pire » des criminels.

Qu’importe, la police de l’immigration américaine ne s’embarrasse pas de ce genre de considérations, n’hésitant pas, avec l’assentiment du président et du vice-président, à traiter les immigrants comme des criminels, et les citoyens qui les appuient comme des terroristes.

« L’observation du comportement humain confirme que, pour certains d’entre nous, la soif perfide de pouvoir débridé et l’imposition de la cruauté dans ce domaine ne connaissent aucune limite et sont dépourvues de toute décence humaine, écrit le juge Biery. Et au diable l’État de droit. »

C’est ainsi que dans la ferme de Donald Trump, les renards font la loi et les lapins sont des proies. Mais les « vilains » lapins n’ont pas dit leur dernier mot.

1. LISEZ la chronique « La photo qui tue »

2. LISEZ l’article du Guardian (en anglais)