La sortie n’est pas d’un Stéphanois mais de Bernard Bonnet, vice-président métropolitain en charge de l’eau. L’actuel maire de Saint-Maurice-en-Gourgois ne se représentera pas comme maire et quittera donc ses fonctions à l’agglomération à l’issue des Municipales de mars. Mercredi dernier, lors de l’ultime assemblée du mandat, il est intervenu pour avertir l’assemblée et ses futurs élus / réélus que la convergence tarifaire, en cours, vers le bas du prix de l’eau devait s’atténuer dans le territoire de l’agglomération. Inflation et mur d’investissements obligent. Pour ce qui est de Saint-Etienne, il estime que le tarif, le plus bas des 53 communes, devra même être un peu augmenté. Explications.

Les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne. L’eau qui coule de nos robinets non plus : à part le prix, il n’y a que les pannes sèches pour leur accorder la lumière. En mars 2023, s’il ne « criait » peut-être pas dans un vide total, le vice-président métropolitain en charge de l’eau Bernard Bonnet ne trouvait, semble-t-il, que peu d’échos au sein de l’assemblée intercommunale à la hauteur du drame qui se profilait quant à l’alimentation en eau potable de ses 400 000 administrés, entreprises et exploitations agricoles. Pour rappel il y a 2 ans et 11 mois, le taux de remplissage moyen dans les 8 barrages de Saint-Etienne Métropole atteignait seulement 48,8 % alors qu’ils doivent être plein à la sortie de l’hiver. D’autant plus catastrophique avec le risque si accru d’étés brûlants et hyper asséchants. Ce fut en particulier le cas en 2022.

Cela alors que la Loire est connue pour devoir compter à 72 % sur ses eaux de surface (47 % en moyenne en France). Ce n’est pas faire preuve d’un sensationnalisme anxiogène que d’affirmer que la Loire, pas seulement sa partie sud, est passée à un cheveu d’une pénurie catastrophique, et donc des mesures de restriction coercitives jamais vu aussi bien pour l’économie – artisanat et petits commerces compris – que la population. Heureusement le printemps 2023 se montra miraculeusement pluvieux. Depuis la fin de la même année, les précipitations, au moins en « période de recharge », se sont montrées conformes, si ce n’est excédentaires, en tout cas satisfaisantes. Une bonne nouvelle sous les radars pourtant plus capitale. D’autant que la ressource principale de l’agglomération stéphanoise (du moins déduite de la vallée du Gier qui compte sur ses propres barrages) est impactée par des travaux conséquents lancés 2025…

Sécuriser l’approvisionnement : l’enjeu principal

Le barrage de Lavalette, rare propriété intercommunale, celle de Saint-Etienne Métropole : l’ouvrage est essentiel à son approvisionnement en eau. ©Saint-Etienne Métropole

Avec ses 41 millions de mètres cube de stockage théorique, le barrage de Lavalette dans la Haute Loire, à l’est d’Yssingeaux, propriété de Saint-Etienne Métropole, est largement devant en potentiel d’approvisionnement que celui complémentaire du Pilat via le Pas du Riot (sur le Furan). Lavalette alimente d’ailleurs au-delà du seul territoire métropolitain, soit 500 000 habitants environ. C’est sa raison d’être même si cette utilité de base coexiste avec une modeste production hydroélectrique. Or, afin de « sécuriser l’approvisionnement en eau potable », le chantier actuel vise à réhabiliter des vannes de crue plus que vieillissantes, « pour certaines en place depuis 1948 ». Leur vétusté et obsolescence empêchent en effet de profiter pleinement de la capacité de Lavalette à constituer des réserves sécurisantes, rappelait Bernard Bonnet à If mercredi dernier, en marge du dernier conseil communautaire de Saint-Etienne Métropole. Car ces travaux qui doivent s’étaler jusqu’à début 2027, exigent d’abaisser le niveau de la retenue d’eau d’environ 10 m en dessous des vannes.

Lavalette : un usage hydroélectrique d’ampleur impossible ?

L’usage principal et prioritaire du barrage de Lavalette est la fourniture d’eau potable. Il sert aussi à une petite production hydroélectrique.

Cependant, et malgré cette production actuellement très modeste, dans sa publication d’octobre 2025, Le territoire ligérien sous eau(te) pression, l’agence d’urbanisme publique Epures rappelait qu’en 2022, « Saint-Étienne Métropole a demandé à EDF de stopper la production hydroélectrique afin de conserver un maximum d’eau potable à disposition. Une première depuis 70 ans selon Xavier Delorme, directeur d’EDF Hydro Loire-Ardèche ». Propos faisant écho à ceux de Bernard Bonnet sur le choix à faire entre sécurité d’approvisionnement en eau potable de l’agglomération stéphanoise et montée en puissance de sa production hydroélectrique impliquant de lui « réserver » des volumes.

La nécessité maintenir un niveau bas durant toute la durée du chantier – un peu plus de de la moitié de la capacité maximum – et donc de constituer des réserves pourrait ainsi se télescoper avec un scenario de pénurie imminente « façon 2022-début 2023 »… Ce n’est heureusement pas le cas jusqu’ici. Une fois, les travaux achevés, Saint-Etienne Métropole, disposera – pleinement car la propriété d’un tel barrage pour une agglomération est rare – d’une potentielle réserve très confortable pour faire face à une situation de pénurie d’approvisionnement d’eau potable. A condition que cet usage ne soit pas sérieusement concurrencé par un autre : faire monter en puissance la production hydroélectrique encore très modeste actuellement à Lavalette. La puissance qui y est dégagée à ce jour alimente l’équivalent des besoins annuels d’environ 3 000 foyers selon une publication récente d’Epures, une fois de plus mine d’informations, autour de la ressource en eau dans la Loire.

Des « investissements colossaux » attendent l’eau

La nécessité maintenir un niveau bas durant toute la durée du chantier – un peu plus de de la moitié de la capacité maximum – et donc de constituer des réserves pourrait ainsi se télescoper avec un scenario de pénurie imminente « façon 2022-début 2023 »… Ce n’est heureusement pas le cas jusqu’ici. Une fois, les travaux achevés, Saint-Etienne Métropole, disposera – pleinement car la propriété d’un tel barrage pour une agglomération est rare – d’une potentielle réserve très confortable pour faire face à une situation de pénurie d’approvisionnement d’eau potable. A condition que cet usage ne soit pas sérieusement concurrencé par un autre : faire monter en puissance la production hydroélectrique encore très modeste actuellement à Lavalette. La puissance qui y est dégagée à ce jour alimente l’équivalent des besoins annuels d’environ 3 000 foyers selon une publication récente d’Epures, une fois de plus mine d’informations, autour de la ressource en eau dans la Loire.

Par comparaison, l’hydroélectricité produite à Villerest au nord du département fournit les besoins de 29 000 foyers, celle de Grangent, 22 500. Reste que mettre à jour le barrage de Lavalette n’est pas gratuit. Il y en a pour un montant 10 M€ HT pour ce seul et unique projet. Dépense discrète, loin des polémiques autour de celle avortée de la patinoire ou rabotée de Cité du design 2025. Etalé comme tant d’autres, sur plusieurs années, l’investissement continuera ainsi à compter dans les 27,5 M€ totalisés en 2026 dans les dépenses d’équipement du budget eau. Budget séparé du principal. Comme l’est, selon le principe de « l’eau paie l’eau », celui de l’assainissement (« transports » et « zones économiques » ont aussi un budget séparé). Doté donc de ses propres recettes, dépenses de fonctionnement, d’investissements et endettement. Une dette à 48,5 M€ à elle seule.

Pas d’inquiétude pour autant à propos de ce budget eau : son épargne nette, de 7,7 M€ et la capacité de désendettement est de 5 ans, très confortable donc. Ce qui suggère une possibilité de s’endetter davantage sans – trop – se mettre en danger… Cependant, à l’occasion du vote budgétaire le 28 janvier, Bernard Bonnet qui vivait là sa dernière « assemblée intercommunale », a tenu à faire passer quelques messages, quelques vérités, estime-t-il, qu’il fallait clamer sur ce qui attend les futurs élus et réélus… Parce que d’autres « investissements colossaux », dit-il attendent Saint-Etienne Métropole. Pas seulement autour de canalisations à remplacer (qui peuvent concerne là aussi le budget assainissement mais se retrouvant sur la même facture des usagers) parfois spectaculairement vieilles, et que l’on a trop tardé à remplacer selon certains élus…

Puzzle et convergence des services eau

Comme lors de la dernière assemblée Marc Chavanne, maire de Saint-Jean-Bonnefonds, qui craint que le cas récent du Portail Rouge à Saint-Etienne (canalisation « ayant sauté » en janvier datant des années 1930) ne soit qu’un exemple de ce qui attend en série la collectivité. Ce n’est toutefois pas cette nécessité qu’a pointé en priorité Bernard Bonnet. Le vice-président en charge de l’eau pour encore deux mois veut davantage parler d’autres dépenses majeures à venir, « comme les 5 M€ » à consacrer à la station de Solaure, où se centralise l’eau venant des barrages pour ensuite la distribuer aux plus de 100 000 abonnés pour n’évoquer « que » ceux du territoire métropolitain. Il y a, aussi, un réseau à revoir en hyper centre stéphanois avec le grand chantier de la ligne T1 tramway se profilant d’ici 2 ans. Une importante canalisation de la « Grand’rue » va devoir être déplacé définitivement rue de la résistance. Et ce seul chantier va couter à lui seul plus de 3 M€ ! « Il y aussi les normes de l’agence de l’eau plus sévères depuis 2 ans sur les rendements des réseaux. Les nôtres ne sont globalement pas mauvais mais pour conformer certains, il y aura un coût, ajoute auprès d’If Bernard Bonnet. Nous avons fixé un objectif de refaire 1 % du réseau par an de toute façon mais par rapport à il y a 5 ans, l’inflation a agi de manière phénoménale : refaire 1 km, c’est plusieurs dizaines de % plus chers en 2026 qu’en 2021. »

Nous avons fixé un objectif de refaire 1 % du réseau par an de toute façon mais par rapport à il y a 5 ans, l’inflation a agi de manière phénoménale : refaire 1 km, c’est plusieurs dizaines de % plus chers en 2026 qu’en 2021.

Bernard Bonnet, v.-p. métropolitain en charge de l’eau

Parallèlement, il faut se souvenir de l’œuvre gigantesque de convergence des services de l’eau et de l’assainissement opérée depuis le début du mandat au niveau du territoire métropolitain. Quand l’agglomération a vu la compétence remonter depuis les communes, elle a hérité d’une situation déjà existante et donc logiquement extrêmement hétérogène en raison des types de gestion différenciée par logique communale ou intercommunale à plus petite échelle : divers contrats par délégation de service public (DSP) au privé, des régies municipales, voire intercommunales. D’autant plus hétérogène, que le territoire métropolitain présente des bassins versants, parfois communs avec des agglomérations ou communautés de communes voisines. Un puzzle d’une quarantaine de services au moment de récupérer la compétence en 2016 soumis à l’objectif de progressivement devenir unique d’ici 2035 au plus tard. Si côté assainissement, un peu moins complexe, la gestion unique vient d’aboutir en cette année 2026, pour la fourniture d’eau, cette convergence est loin d’être terminée : il y a encore 12 entités différentes dont 3 DSP, précise Bernard Bonnet.             

Une nouvelle DSP signée en 2022

Une convergence visant aussi la tarification avec l’ambition affichée en 2021 de les uniformiser en les tirant vers le bas. Sur le constat de départ datant du 1er janvier 2020, la différence tarifaire était gigantesque au sein de la Métropole. Par exemple, entre un abonné de Fontanès payant, sur sa facture, la part eau potable, sur une base de 120 m3 par an consommés dans son foyer, 4,18 € TTC le mètre cube et un abonné Stéphanois payant, lui… 1,39 le mètre cube. Il y a 5 ans, le bureau de Métropole a tranché et décidé que la production et distribution de l’eau potable sur le bassin du Furan serait à nouveau confiée au privé via une nouvelle délégation de service public (DSP) pour ce qui concerne Saint-Etienne et La Tour-en-Jarez, le contrat avec la Stéphanoise arrivant à échéance à l’automne 2022. Une DSP à laquelle était « rajoutée », « de gré ou de force » onze autres communes*. Certaines allaient y trouver leur compte comme Fontanès évidemment.

D’autres s’insurgeant contre cette décision, en particulier le trio La Talaudière / Saint-Jean-Bonnefonds / Sorbiers. Les trois communes venaient en effet de mettre en place une régie intercommunale (elle avait alors 3 ans !) dont elles se disaient très satisfaites – y compris au niveau tarifaire – et avaient exprimé leur colère d’être mises devant le fait accompli. C’est la Saur qui a remporté le marché, tenu historiquement par la Stéphanoise des eaux 30 ans durant (signé en 1992, le contrat avait provoqué une forte augmentation des tarifs, donc un scandale et la démission du maire François Dubanchet). La Saur constituant ainsi quelques mois plus tard la marque et le service localisé Oélie pour honorer ses 13 ans de contrat. Lors de la présentation de la DSP en mars 2022, le prix eau potable était alors annoncé comme maintenu à 1,39 € TTC le m3 pour Saint-Etienne et La Tour-en-Jarez. 

Coup de frein sur la convergence tarifaire ?

Un prix qui cependant se verra automatiquement augmenter par l’inflation via un calcul automatique, basé sur une théorie de + 2 % par an… Le tarif sera unique « d’ici 2029, au plus tard pour les onze autres communes concernées, précisait il y a 4 ans Bernard Bonnet, vice-président en charge de l’eau à Saint-Etienne Métropole. Ce principe de convergence, nous l’avons voté en juin. Pour Fontanès, l’eau la plus chère de la métropole, la baisse est de 67 %. » Et pour Saint-Jean-Bonnefonds ou La Talaudière, autres exemples sans doute pas « désignés au hasard, elle est de 53 %… A l’époque, un collectif composé de deux associations, Citoyens et Citoyennes Libres de la Loire et Eaux et services publics avait toutefois jugé les conclusions d’un rapport d’expertise ayant amené le choix d’une nouvelle DSP comme trop « orientées », bâclées et manquant de clarté. La DSP théorisée était par ailleurs estimée en réalité peu favorable aux petits consommateurs.

Il faut qu’on arrête la convergence à la baisse. (…) Là où on en est aujourd’hui, je ne serais pas honnête de ne pas le dire. »

Bernard Bonnet, v.-p. métropolitain en charge de l’eau

A propos de La Talaudière /Saint-Jean-Bonnefonds / Sorbiers d’ailleurs, elle relativisait le prix de la baisse en pointant que leur « régie intercommunale garantissait une part fixe à 15 € contre 45 € à Saint-Étienne… » Quatre ans ont passé. Et dans sa synthèse de « transmission de flambeau » exprimée par Bernard Bonnet il y a une semaine, celui-ci indiquait à l’assemblée métropolitaine « qu’aujourd’hui, sur le nouveau mandat, il sera bien de se poser… Et de dire « on arrête la convergence à la baisse ». Des communes ont profité de la baisse et c’est bien normal : Fontanès était à plus de 4 € le m3. Mais sur la ville centre, on en a débattu avec Jean-Pierre (Berger, nouveau maire, Ndlr), Saint Etienne qui a le prix le plus bas de l’eau va devoir augmenter ses prix. De manière lissée sur quelques années pour arriver à une convergence à négocier ensemble au prochain mandat. (…) C’est mon rôle de le dire : sur la ville centre, le prix de l’eau va devoir augmenter. Là où on en est aujourd’hui, je ne serais pas honnête de ne pas le dire. »

« Quelques centimes d’augmentation lissée sur plusieurs années »

Saluant ce qu’il désigne comme du courage du maire de Firminy Julien Luya de l’avoir fait de manière substantielle pour améliorer un rendement très bas sur sa commune de 68 à 90 %, ce n’est pas non plus un nouvel impôt sur l’eau « 2.0 » auquel il faut s’attendre, précisait Bernard Bonnet. Mais à « quelques centimes d’augmentation lissée sur plusieurs années » pour Saint-Etienne. Et donc, aussi, à une baisse moins forte qu’attendu dans les autres communes relevant de la DSP, et au-delà, d’elles dans le cadre de la convergence tarifaire généralisée du territoire. Cela donc pour faire face aux « investissements colossaux » qui attendent le budget de l’eau et non démentis par Christian Julien, vice-président aux finances lors de sa présentation budgétaire, quoiqu’avec un ton en dessous, puisque parlant, lui, de « dépenses importantes à venir ».

Lors d’une de ses interventions, le maire de Saint-Jean-Bonnefonds Marc Chavanne n’a pas manqué d’exprimer sa colère à ce sujet, estimant que l’abaissement du prix de l’eau dans le cadre de la convergence avait servi des buts purement électoralistes. Electoralistes et irréalistes, selon lui car au détriment des capacités financières nécessaires pour faire face aux exigences d’investissement. Une « hérésie budgétaire », clamait carrément le maire. « Le réveil va être douloureux. Nos successeurs paieront ces décisions politiciennes. » Et les administrés le feront en amont. Pas simple à faire avaler.    

* Cette DSP recouvre ainsi 13 communes, 118 000 abonnés pour environ 12 millions de m3 distribués chaque année. Il s’agit Fontanès, La Gimond, La Talaudière, La Tour-en-Jarez, L’Étrat, Roche-la-Molière, Saint-Genest-Lerpt, Saint-Héand, Saint-Jean-Bonnefonds, Saint-Priest-en-Jarez, Sorbiers, Villars et donc Saint-Étienne.