Libéré en novembre dernier, le Français Camilo Castro, 41 ans, professeur de yoga accusé d’être un espion, a passé cinq mois en détention au Venezuela, comme prisonnier politique, vivant un « calvaire » sous la menace de tortures et de geôliers qu’il qualifie de « vampires ».

Dans un entretien à l’AFP, il raconte ses « cinq mois de dégoût, de haine et de rancœur » mais « aussi d’amour et surtout d’espérance, de compassion envers tout un peuple ». « Aujourd’hui ça va, mais demain, ça ne va pas. Peut-être que dans 30 secondes, je suis en train de pleurer. Je tiens grâce à la méditation, à l’amour de mes amis et de ma famille », affirme-t-il depuis la région parisienne.  Il explique avoir décidé de parler pour essayer d’aider les « centaines de Vénézuéliens qui sont encore enfermés ».

Et ce alors que la Cour pénale internationale enquête sur de possibles crimes contre l’humanité commis sous le gouvernement du président déchu Nicolas Maduro, et que l’ONU a dénoncé « des détentions arbitraires » et des cas de « torture et de disparitions forcées ». Des accusations toujours niées par Caracas.

Traces de sang 

L’an dernier, alors qu’il est installé en Colombie près de la frontière vénézuélienne, Camilo Castro cherche à renouveler son visa colombien en sortant du pays pour y entrer à nouveau. Il arrive à la frontière « le 26 juin, au petit matin » et est arrêté. « Le calvaire commence. »

Il est transféré en voiture à Maracaibo (ouest) par des « hommes masqués » : « on m’emmène dans un souterrain, une prison, construite dans un parking. On me laisse là toute la nuit, avec les murs humides, des toilettes dans un état lamentable avec des centaines de cafards, des matières fécales accumulées depuis des mois ».

Il aperçoit « beaucoup de traces de sang sur les murs » ainsi qu’une table « avec différents objets de torture, des bouteilles d’eau, des torchons, des sacs plastiques, des gaz lacrymogènes, des bouteilles insecticides », explique M. Castro.

« Le lendemain, je me fais interroger par un agent de la DGCIM (renseignements militaires) qui m’impressionne beaucoup. Il me dit que lui ne gobe pas cette histoire de prof de yoga qui construit sa vie en Colombie. Il me dit que je vais passer plusieurs années en prison, que je suis un espion. »

« Il me dit qu’il a les moyens de ‘m’ouvrir’ et qu’il est payé pour ça », affirme le quadragénaire, qui est aussi aspergé de scopolamine (une substance utilisée comme sérum de vérité). M. Castro est ensuite transféré vers Caracas, toujours par la route.

Là, il est enfermé dans les locaux de DGCIM, « dans un souterrain, par terre. Menotté et avec une capuche » sur la tête en permanence. Au bout de cinq jours, on lui propose d’aller « voir le soleil ». Cela reste « un des plus beaux souvenirs de ma vie », affirme-t-il.

La trêve ne dure que quelques instants. Envoyé dans la prison Rodeo 1 à environ 40 km de Caracas, où sont enfermés des dizaines de détenus politiques et beaucoup d’étrangers, il est d’abord soulagé car les gangs n’y font pas la loi. « + On est tous comme toi ici, on a été séquestrés, on sait ce que tu viens de vivre. Détends-toi ici, personne ne te fera du mal. Il n’y a aucun délinquant + », lui dit un codétenu.

Le soulagement ne dure pas. Le quotidien est difficile avec peu de nourriture et des maladies récurrentes : « On avait toujours des diarrhées, des infections dans la gorge, poumons. On n’avait pas vraiment de toilettes (un trou) et on avait de l’eau deux fois par jour. Il y avait toujours une odeur qui était là… », raconte-t-il.

M. Castro est plongé dans un « monde de l’absurde » avec « du folklore vénézuélien à un volume extrêmement fort » et, plusieurs fois par semaine, de la propagande du pouvoir d’inspiration socialiste diffusée pendant deux à cinq heures.

Tortures nocturnes 

« Assez régulièrement, on était humiliés la nuit. On nous sortait tous en file indienne, tous attachés par des menottes, cagoulés. On nous insultait », se souvient M. Castro. Interrogatoires, visites médicales ou « faux procès » : tout se passait la nuit. « C’est vraiment des vampires ! C’est fait pour nous casser […] on ne peut jamais vraiment se reposer », analyse-t-il. « On perd toute notion de liberté, responsabilité, d’autonomie […] on est déshumanisé. »

Lors de l’un des simulacres de procès, un « juge qui ressemble à un dealer » l’accuse de « terrorisme », d’être un « agent de la CIA, de la DEA, de travailler pour Ivan Simonovis », un ancien policier vénézuélien exilé aux États-Unis et soupçonné par le pouvoir d’organiser des complots.

M. Castro raconte avoir subi des « interrogatoires avec un polygraphe » (souvent appelé détecteur de mensonge) où on lui répétait « les quatre mêmes questions pendant des heures ». En permanence pèse le risque de « punitions » avec envoi au 4e étage. Là, les détenus sont menottés, « souvent dénudés, sans matelas, on devait dormir sur le béton », dit-il.

« Dans ces cellules de punition, les gens étaient souvent torturés », battus, « asphyxiés avec les gaz lacrymogènes » ou de l’insecticide pulvérisé sous un sac plastique serré autour de la tête, sous « les rires et les humiliations verbales », raconte-t-il.

« Autre punition possible, l’intubation forcée (dans la bouche) avec le prétexte d’alimenter. Des tubes dans le nez, l’anus… Des soldats et aussi les directeurs participaient avec une certaine jouissance à ces tortures », évoque M. Castro.

Le Français dit avoir voulu se révolter pour avoir accès à des livres offerts par le service consulaire. Il s’est ravisé grâce à un voisin « qui avait plus de 20 ans en prison ». « Il m’a dit : + Ils vont te torturer. En une minute ils te détruisent ton corps, et en cinq minutes ils détruisent ton existence. Oublie ces livres, ils sont écrits, tu les liras un jour. Sois intelligent + ».

Libéré en novembre, Camille Castro demande à être reconnu comme victime en France mais dit aussi vouloir retourner au Venezuela, où il a « évidemment de mauvais souvenirs » mais auquel il est « désormais lié ».