Posée sur la vis de pressoir, pièce en céramique Boîte Chambre Forte d’Angèle Damade, 68 LM Atelier.

Au fond de la pièce, chaise Prairie avec le totem Moon Structure de Frédéric Pellenq.

Planté dans un immeuble haussmannien tardif du 11e arrondissement parisien, cet appartement portait en lui les traces écrasantes de ses histoires successives : des couches de papiers peints, un lambris mouluré imposant visuellement, des faux plafonds… Il aura fallu l’intervention du jeune studio d’architecture Aus, missionné par le couple d’esthètes, pour que le lieu retrouve charme et clarté.

« Les propriétaires souhaitaient un intérieur simple mais pas neutre, avec du caractère et sans démonstration » commencent Manon Guéguen et Ulisses Machado, à la tête du studio Aus, qu’ils ont fondé en 2020. « D’un côté, la chaleur dépouillée de la Riviera, comme repère de lumière et de matière. De l’autre, une écriture plus précise, portée par des objets modernes et une minéralité plus affirmée ». Déployé sur 70 m², le plan de l’appartement a été repensé, la circulation entre les pièces totalement modifiée et l’enveloppe simplifiée. Exit les corniches, encadrements et éléments trop décoratifs, place à un cadre architectural simple et précis. Attentifs à la lumière et à la tactilité, les deux architectes d’intérieur portent alors une attention particulière aux matières et aux coloris : des teintes claires sur les murs, de la pierre en opus incertum au sol, des touches de bois par endroits, notamment pour structurer l’espace. Le bureau se dévoile ainsi derrière une verrière striée modulaire. 

Manon Guéguen & Ulisses Machado, fondateurs de Aus.

Des lignes lisibles, qui offrent toute la possibilité au décor de s’exprimer. En amateurs d’art et de design, les propriétaires avaient déjà une vraie collection de pièces singulières, qu’il a fallu accueillir avec justesse. Dans leur curation figurent aussi bien des objets d’artisanat — une vis de pressoir ancienne, des petites céramiques —, des pièces de design audacieuses comme cette chaise longue en plexiglass des années 1990 de Jean-Marie Massaud, que d’autres créations contemporaines : des assises signées Frédéric Pellenq ou Jules Gorget, une œuvre en céramique et visseries d’Angèle Damade. 

Une condition qui aurait pu être un défi pour le duo d’architectes, mais dont ils se sont aisément accommodés, curieux de composer un intérieur en collaboration avec les propriétaires plutôt que d’imposer une grammaire stricte. « Nous n’essayons pas de fabriquer une signature. Le style, s’il apparaît, vient de notre discipline, pas d’un vocabulaire formel. Ce qui nous intéresse, c’est de poser juste assez de règles pour que quelque chose puisse se produire. Un intérieur qui reste lisible quand il est habité, qui accepte les objets et les changements d’usage » expliquent Manon et Ulisses, dont la démarche s’inscrit dans une vraie quête de sens et de justesse « Notre sensibilité est notre guide. Nous nous intéressons aux contre-cultures, à tout ce qui produit du contre-sens. Pas pour l’attitude, mais parce que cela oblige à regarder autrement ce qui est considéré comme normal. La pensée queer nous inspire en ce sens-là, comme une éthique de l’ouverture et du déplacement. Elle nous rappelle qu’un intérieur n’est pas seulement un décor, c’est un cadre de relations, de visibilité, de partage, et parfois de protection ». Une philosophie assumée et séduisante, qui laisse entrevoir d’autres projets prometteurs.