{"id":1128496,"date":"2026-08-15T13:33:29","date_gmt":"2026-08-15T13:33:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/1128496\/"},"modified":"2026-08-15T13:33:29","modified_gmt":"2026-08-15T13:33:29","slug":"oubliee-pendant-deux-siecles-cette-anse-de-guadeloupe-rend-ses-morts-un-peu-plus-chaque-annee-et-plus-personne-ne-peut-len-empecher","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/1128496\/","title":{"rendered":"Oubli\u00e9e pendant deux si\u00e8cles, cette anse de Guadeloupe rend ses morts un peu plus chaque ann\u00e9e et plus personne ne peut l&rsquo;en emp\u00eacher"},"content":{"rendered":"<p class=\"gpsb-badge__text\">Vous aimez notre contenu ?<\/p>\n<p><a class=\"gpsb-badge__link no-adv\" data-ad-skip=\"true\" href=\"https:\/\/google.com\/preferences\/source?q=sciencepost.fr\" target=\"_blank\" rel=\"noopener sponsored nofollow\" aria-label=\"Ajoutez-nous \u00e0 vos favoris Google\">Ajoutez-nous \u00e0 vos<br \/>favoris Google<\/a><\/p>\n<p>Chaque saison cyclonique, la mer grignote un peu plus le cordon de sable de l\u2019anse Sainte-Marguerite, sur la c\u00f4te est de la Grande-Terre. Et chaque fois, elle restitue ce qu\u2019elle avait pris : des fragments d\u2019os humains, parfois des clous de cercueil, remont\u00e9s d\u2019un cimeti\u00e8re d\u2019esclaves que personne n\u2019avait localis\u00e9 avant 1995. Depuis, l\u2019Institut national de recherches arch\u00e9ologiques pr\u00e9ventives (Inrap) fouille ce site par intermittence, sans jamais pouvoir devancer l\u2019\u00e9rosion qui, elle, ne prend pas de vacances.<\/p>\n<p style=\"font-weight:700;font-size:1.05em;margin:0 0 0.7em 0;color:#333;\">\u00c0 retenir<\/p>\n<ul style=\"margin:0;padding-left:1.2em;color:#444;\">\n<li style=\"margin-bottom:0.4em;\">Un cimeti\u00e8re colonial oubli\u00e9 depuis deux si\u00e8cles se d\u00e9voile petit \u00e0 petit sous l\u2019action de la mer<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:0.4em;\">Les ossements exhum\u00e9s racontent une histoire que les archives coloniales n\u2019ont jamais document\u00e9e<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:0.4em;\">L\u2019\u00e9rosion acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e menace d\u2019engloutir \u00e0 jamais ce t\u00e9moignage arch\u00e9ologique unique en Am\u00e9riques<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"font-weight:700;margin:0 0 0.5em 0;color:#333;font-size:0.95em;\">Sommaire<\/p>\n<ol style=\"margin:0;padding-left:1.5em;font-size:0.9em;line-height:1.6;\">\n<li><a href=\"#une-decouverte-arrachee-aux-cyclones\" style=\"color:#444;text-decoration:none;\">Une d\u00e9couverte arrach\u00e9e aux cyclones<\/a><\/li>\n<li><a href=\"#ce-que-racontent-les-squelettes-a-defaut-d-archives\" style=\"color:#444;text-decoration:none;\">Ce que racontent les squelettes, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019archives<\/a><\/li>\n<li><a href=\"#contre-la-mer-aucune-digue-ne-tiendra-vraiment\" style=\"color:#444;text-decoration:none;\">Contre la mer, aucune digue ne tiendra vraiment<\/a><\/li>\n<\/ol>\n<p>Une d\u00e9couverte arrach\u00e9e aux cyclones<\/p>\n<p>Tout commence par la violence du ciel. En septembre 1995, les ouragans Luis et Marilyn frappent violemment la Guadeloupe. Sur la c\u00f4te de la Grande-Terre, \u00e0 l\u2019Anse Sainte-Marguerite, la houle et les vents mettent au jour des ossements humains enterr\u00e9s sous quelques centim\u00e8tres de sable. Un an plus tard, le cyclone Marylin ach\u00e8ve le travail de mise \u00e0 nu. Personne, jusque-l\u00e0, ne savait qu\u2019un cimeti\u00e8re dormait sous cette plage pris\u00e9e pour son sable blanc et ses eaux calmes, \u00e0 une dizaine de kilom\u00e8tres au nord du bourg du Moule.<\/p>\n<p>Le cimeti\u00e8re d\u2019\u00e9poque coloniale de l\u2019Anse Sainte-Marguerite fait l\u2019objet de fouilles depuis 1997, men\u00e9es d\u2019abord par l\u2019Association pour les fouilles arch\u00e9ologiques nationales puis par l\u2019Inrap, en lien avec les services de l\u2019\u00c9tat. Cinq campagnes se sont succ\u00e9d\u00e9 sur le terrain, r\u00e9v\u00e9lant un ensemble fun\u00e9raire hors norme. Le cimeti\u00e8re de l\u2019Anse Sainte-Marguerite est l\u2019un des plus grands cimeti\u00e8res d\u2019esclaves fouill\u00e9s par les arch\u00e9ologues en Am\u00e9riques, avec plus de 150 corps d\u2019hommes, de femmes et d\u2019enfants exhum\u00e9s \u00e0 travers trois campagnes de fouilles. D\u2019autres publications scientifiques avancent m\u00eame un chiffre sup\u00e9rieur, avec pr\u00e8s de 250 sujets \u00e9tudi\u00e9s sur l\u2019ensemble des op\u00e9rations. Mais ce n\u2019est qu\u2019une fraction du total enfoui : le site pourrait contenir jusqu\u2019\u00e0 un millier de s\u00e9pultures, selon les estimations des chercheurs qui ont travaill\u00e9 sur zone.<\/p>\n<p>Ce que racontent les squelettes, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019archives<\/p>\n<p>Le sable a fait ce que les registres coloniaux n\u2019ont jamais su faire : conserver un corps. Car les esclaves, exclus des cimeti\u00e8res paroissiaux, n\u2019ont laiss\u00e9 aucune trace \u00e9crite de leur existence individuelle. Exclus des cimeti\u00e8res officiels par l\u2019ordre colonial et le Code noir, les esclaves \u00e9taient enterr\u00e9s anonymement dans des zones marginalis\u00e9es, et leurs s\u00e9pultures constituent aujourd\u2019hui des t\u00e9moignages directs des conditions de vie, de travail et de souffrance impos\u00e9es par l\u2019esclavage. \u00c0 l\u2019Anse Sainte-Marguerite, deux secteurs distincts se dessinent sur la plage : au sud, des inhumations sans ordonnancement particulier ; au nord, des d\u00e9funts plac\u00e9s en cercueils de bois, t\u00eate \u00e0 l\u2019ouest, selon un rite d\u2019inspiration chr\u00e9tienne.<\/p>\n<p>Certains d\u00e9tails anatomiques racontent, mieux que n\u2019importe quel document, l\u2019origine des d\u00e9funts. L\u2019origine africaine des sujets est d\u00e9montr\u00e9e par certaines caract\u00e9ristiques morphologiques du squelette, ainsi que des atteintes dentaires chez certains individus, les mutilations dentaires correspondant \u00e0 des rites de passage dans des populations d\u2019Afrique de l\u2019ouest. Un homme retrouv\u00e9 sur le site pr\u00e9sentait ainsi les dents ant\u00e9ro-sup\u00e9rieures, incisives et canines taill\u00e9es, une pratique que l\u2019on retrouve ensuite comme r\u00e9f\u00e9rence de comparaison sur d\u2019autres cimeti\u00e8res coloniaux de l\u2019archipel. Trente ans apr\u00e8s la d\u00e9couverte initiale, la science a fait un bond que personne n\u2019imaginait \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Une \u00e9quipe pluridisciplinaire du CNRS et de l\u2019Inrap m\u00e8ne d\u00e9sormais des analyses isotopiques et g\u00e9n\u00e9tiques qui permettent de d\u00e9terminer l\u2019origine g\u00e9ographique, le r\u00e9gime alimentaire, les liens de parent\u00e9, les pathologies et les s\u00e9vices subis par ces hommes, femmes et enfants. Cent cinquante \u00e9chantillons dentaires ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pr\u00e9lev\u00e9s dans le cadre de ces travaux, transformant chaque os en t\u00e9moin \u00e0 charge d\u2019une histoire qu\u2019aucun texte n\u2019avait os\u00e9 raconter avec autant de pr\u00e9cision.<\/p>\n<p>Contre la mer, aucune digue ne tiendra vraiment<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me, c\u2019est que l\u2019\u00e9rosion ne s\u2019arr\u00eate jamais pour laisser le temps aux arch\u00e9ologues de finir leur travail. \u00c0 chaque houle un peu forte, un peu de cimeti\u00e8re dispara\u00eet, englouti sans avoir livr\u00e9 ses secrets. Thomas Romon, arch\u00e9ologue \u00e0 l\u2019Inrap qui a \u00e9galement fouill\u00e9 le cimeti\u00e8re comparable de l\u2019Anse Bellay en Martinique, r\u00e9sume la situation avec une formule sans d\u00e9tour : \u00ab Pour la population locale, \u00e7a concerne d\u2019autres aspects, parce que \u00e7a concerne en fait la m\u00e9moire de ces individus [\u2026]. Il y a des enjeux qui sont arch\u00e9ologiques et puis il y a des enjeux qui sont m\u00e9moriels. \u00bb<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne se limite d\u2019ailleurs pas \u00e0 cette anse guadeloup\u00e9enne. \u00c0 Saint-Fran\u00e7ois, sur la plage des Raisins-Clairs, tr\u00e8s fr\u00e9quent\u00e9e par les touristes, de nouveaux ossements \u00e9mergent chaque semaine, et la municipalit\u00e9 a d\u00fb installer des balises pour \u00e9viter que les baigneurs ne pi\u00e9tinent des s\u00e9pultures sans le savoir. En Martinique, la situation a connu un d\u00e9nouement in\u00e9dit : apr\u00e8s des ann\u00e9es de mobilisation, la d\u00e9couverte d\u2019un cimeti\u00e8re \u00e0 l\u2019Anse Bellay a conduit \u00e0 une mobilisation citoyenne aboutissant, en 2023, \u00e0 la r\u00e9inhumation des d\u00e9pouilles sur leur lieu d\u2019origine, une d\u00e9cision sans pr\u00e9c\u00e9dent. Un sc\u00e9nario qui n\u2019a, pour l\u2019heure, rien d\u2019\u00e9quivalent \u00e0 l\u2019Anse Sainte-Marguerite, o\u00f9 les fouilles restent partielles et o\u00f9 l\u2019essentiel des restes demeure sous le sable, \u00e0 la merci de la prochaine temp\u00eate.<\/p>\n<p>Des solutions sont bien \u00e0 l\u2019\u00e9tude ailleurs sur le littoral guadeloup\u00e9en, entre balisage et projets de digues pour ralentir l\u2019assaut de la houle. Mais aucune de ces mesures ne peut inverser durablement un recul du trait de c\u00f4te aliment\u00e9 par la mont\u00e9e du niveau marin et l\u2019affaiblissement des r\u00e9cifs coralliens qui, autrefois, amortissaient les vagues. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019archipel, plus d\u2019une centaine de sites arch\u00e9ologiques sont menac\u00e9s sur l\u2019ensemble des rivages antillais, un chiffre qui donne la mesure d\u2019une course contre la montre que les arch\u00e9ologues savent, au fond, perdue d\u2019avance sur le temps long. Reste que chaque s\u00e9pulture arrach\u00e9e au sable avant qu\u2019elle ne parte \u00e0 la mer permet de rendre un visage, une histoire, une trajectoire de vie \u00e0 des personnes que l\u2019esclavage avait condamn\u00e9es \u00e0 l\u2019anonymat, jusque dans la mort.<\/p>\n<p class=\"source-link\">Sources\u00a0: <a href=\"https:\/\/shs.hal.science\/halshs-00007502\" target=\"_blank\" rel=\"noopener nofollow\">shs.hal.science<\/a> | <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/insitu\/10092\" target=\"_blank\" rel=\"noopener nofollow\">journals.openedition.org<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Vous aimez notre contenu ? 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