{"id":26158,"date":"2025-04-15T08:09:09","date_gmt":"2025-04-15T08:09:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/26158\/"},"modified":"2025-04-15T08:09:09","modified_gmt":"2025-04-15T08:09:09","slug":"80-ans-de-nice-matin-ce-jour-ou-sylvain-tassi-a-vu-rouge","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/26158\/","title":{"rendered":"80 ans de Nice-Matin: ce jour o\u00f9 Sylvain Tassi a vu rouge&#8230;"},"content":{"rendered":"<p>Sur la lourde table en bois, des classeurs abritent, soigneusement rang\u00e9es, les archives de trois d\u00e9cennies de vie professionnelle. Cinq doigts noueux saisissent 55 pages dactylographi\u00e9es, reli\u00e9es par un trombone, qui \u00ab\u00a0disent la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La sienne, en tout cas.<\/p>\n<p>Celle de Sylvain Tassi, ancien secr\u00e9taire du Syndicat des employ\u00e9s de presse CGT \u00e0 Nice-Matin. Un \u00ab\u00a0rouge de chez rouge\u00a0\u00bb, plastronne l\u2019int\u00e9ress\u00e9 en remplissant son verre d\u2019un liquide grenat.<\/p>\n<p>Sous les cheveux de neige, le regard bleu acier p\u00e9tille de malice. L\u2019homme \u00e9clate de rire\u2005: \u00ab\u00a0A 92 ans, j\u2019ai perdu beaucoup de choses, mais pas l\u2019envie de t\u00e9moigner\u2005! Il faut que les jeunes sachent que rien n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 facile, que tout s\u2019est gagn\u00e9 dans la lutte\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le vin de Bellet glisse entre ses l\u00e8vres. Un sourire encore. Un geste tendre pour sa compagne qui se repose \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Puis le nonag\u00e9naire penche la t\u00eate, croise ses doigts et d\u00e9boutonne ses souvenirs.<\/p>\n<p><strong>Comment \u00eates-vous entr\u00e9 \u00e0 Nice-Matin\u2005?<\/strong><br \/>&#13;<br \/>\nGr\u00e2ce \u00e0 mon fr\u00e8re. Il \u00e9tait charg\u00e9 de l\u2019entretien des t\u00e9l\u00e9scripteurs, ces appareils qui permettaient de recevoir les d\u00e9p\u00eaches de l\u2019AFP, de l\u2019AP et de l\u2019UP (1). En 1958, il est tomb\u00e9 malade et m\u2019a sugg\u00e9r\u00e9 de le remplacer. A cette \u00e9poque, j\u2019\u00e9tais loin de ce milieu\u2005! Je travaillais comme paysan, avec mon p\u00e8re, \u00e0 Cagnes-sur-Mer et Villeneuve-Loubet. J\u2019ai r\u00e9fl\u00e9chi. Nice-Matin avait bonne r\u00e9putation. Je me suis dit que c\u2019\u00e9tait mieux pour pr\u00e9parer l\u2019avenir. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 re\u00e7u par le patron, Michel Bavastro, qui m\u2019a simplement dit\u2005: \u00ab\u00a0Vous commencez lundi\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait le 4 ao\u00fbt 1958.<\/p>\n<p><strong>Pendant pr\u00e8s de dix ans, vous \u00eates un employ\u00e9 discret. Puis arrive Mai-68\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Je pourrais presque dire \u00e0 quel moment tout a bascul\u00e9\u2005! [Il rit] A Nice, comme partout en France, il y avait des manifestations quasi quotidiennes. Ce jour-l\u00e0, nous \u00e9tions quelques-uns \u00e0 observer celle qui passait sous nos fen\u00eatres, au 21 de l\u2019avenue Jean-M\u00e9decin. Un coll\u00e8gue regardait ces gens avec un air narquois\u2005: \u00ab\u00a0Bah, moi, \u00e7a me fait rire.\u00a0\u00bb Il y a eu comme un d\u00e9clic dans ma t\u00eate. J\u2019ai r\u00e9pondu\u2005: \u00ab\u00a0C\u2019est \u00e9trange, moi, \u00e7a me bouleverse\u2026\u00a0\u00bb \u00c0 cet instant pr\u00e9cis, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que quelque chose se passait dans le pays, quelque chose qui se faisait sans moi\u2005! Cela ne pouvait plus durer.<\/p>\n<p><strong>Votre regard sur Nice-Matin a chang\u00e9\u2005?<\/strong><\/p>\n<p>Disons que j\u2019ai pris conscience que, dans l\u2019entreprise o\u00f9 je travaillais, il fallait aussi que les choses bougent\u2005! En 1968, les employ\u00e9s administratifs \u00e9taient les parents pauvres du journal. R\u00e9mun\u00e9r\u00e9s \u00e0 la t\u00eate du client, ils \u00e9taient repr\u00e9sent\u00e9s par le syndicat FO mis en place par la direction pour pouvoir organiser des \u00e9lections professionnelles. On payait une cotisation, mais la plupart du temps, on ne r\u00e9clamait rien\u2005! Lorsque nous votions, c\u2019\u00e9tait pour des candidats choisis par Michel Bavastro. Le directeur administratif du journal tenait le bureau de vote\u2026 et d\u00e9signait lui-m\u00eame ses assesseurs\u2005!<\/p>\n<p><strong>Qu\u2019avez-vous fait\u2005?<\/strong><\/p>\n<p>D\u2019abord, je suis all\u00e9 trouver le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 syndical en lui faisant remarquer qu\u2019en France, toutes les entreprises \u00e9taient en gr\u00e8ve, que tous les salari\u00e9s revendiquaient des augmentations. Tandis que nous, nous continuions comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Il a paru embarrass\u00e9. Puis, il a pris son courage \u00e0 deux mains et s\u2019est rendu dans le bureau du directeur pour relayer notre m\u00e9contentement. Il est revenu avec la promesse d\u2019une augmentation de\u2026 2,5\u2005%. Avec une inflation qui tournait autour de 4,5\u2005% par an, c\u2019\u00e9tait ridicule\u2005!<\/p>\n<p><strong>C\u2019est ce qui vous a pouss\u00e9 \u00e0 prendre les choses en main\u2005?<\/strong><\/p>\n<p>Exactement. Avec quelques coll\u00e8gues, nous avons organis\u00e9 le soir m\u00eame une assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale du personnel administratif. Il y avait un gars de FO qui a balanc\u00e9 un truc du genre\u2005: \u00ab\u00a0On a sign\u00e9 cet accord \u00e0 2,5\u2005%. Que \u00e7a vous plaise ou non, c\u2019est pareil\u2005!\u00a0\u00bb Erreur grave. Avec l\u2019aide des camarades de la FFTL [actuelle Filpac CGT], nous avons mont\u00e9 notre propre section.<\/p>\n<p>              <img ci-src=\"https:\/\/www.nicematin.com\/histoire\/Sylvain+Tassi+jeune+1-5uTOmUyf.jpg?ci_seal=6d18dc7bd0\" alt=\"\"\/><br \/>\n        Sylvain Tassi en 1958, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de son entr\u00e9e \u00e0 \u00ab\u00a0Nice-Matin\u00a0\u00bb. <strong>Photo DR.<\/strong> <\/p>\n<p><strong>Qu\u2019est-ce que cela a chang\u00e9 pour vous\u2005?<\/strong><\/p>\n<p>Dans l\u2019imm\u00e9diat, rien. Si ce n\u2019est que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 lire \u00e9norm\u00e9ment la presse, \u00e0 me cultiver, et ainsi \u00e0 acqu\u00e9rir une v\u00e9ritable conscience politique. En 1974, je suis devenu secr\u00e9taire du syndicat. Michel Bavastro m\u2019a convoqu\u00e9. Mais \u00e9trangement, alors qu\u2019auparavant je tremblais devant lui, je l\u2019ai vu comme un homme. Lorsqu\u2019il a su que j\u2019avais adh\u00e9r\u00e9 au PCF, ses traits se sont fig\u00e9s. Il m\u2019a indiqu\u00e9 la porte de son bureau.<\/p>\n<p><strong>Que s\u2019est-il pass\u00e9 ensuite\u2005?<\/strong><\/p>\n<p>Les administratifs restaient le \u00ab\u00a0ventre mou\u00a0\u00bb du journal. Pendant neuf mois, j\u2019ai \u00e9crit une lettre par jour \u00e0 Bavastro. Il r\u00e9pondait toujours \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb. C\u2019est son intransigeance qui m\u2019a durci. En f\u00e9vrier 1975, alors que nous n\u2019avions jamais fait gr\u00e8ve, je lui ai annonc\u00e9 que nous allions cesser le travail. Pendant deux jours, le patron a disparu. Constatant que nous \u00e9tions d\u00e9termin\u00e9s, il est revenu le troisi\u00e8me et a accept\u00e9 de n\u00e9gocier. Apr\u00e8s quatre jours de non-parution, nous avons obtenu une augmentation de 30\u2005%\u2005! [Il rit] Du jour au lendemain, les employ\u00e9s administratifs de Nice-Matin sont devenus les mieux pay\u00e9s de France. Tout le monde s\u2019embrassait\u2005; certains pleuraient\u2026<\/p>\n<p><strong>Cette victoire vous a aid\u00e9 pour la suite\u2005?<\/strong><br \/>&#13;<br \/>\nParadoxalement, non\u2005! Nous avons eu le tort de croire que \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait arriv\u00e9\u00a0\u00bb. Pendant que nous sablions le champagne, la direction pr\u00e9parait la riposte. Elle a r\u00e9activ\u00e9 son propre syndicat et fait pression sur les salari\u00e9s pour les pousser \u00e0 adh\u00e9rer. Certains ont pris peur. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 une p\u00e9riode difficile, qui a culmin\u00e9 en 1981. Michel Bavastro a saisi le pr\u00e9texte d\u2019un tract syndical, r\u00e9dig\u00e9 par le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du SNJ-CGT \u00e0 Paris, pour exiger mon licenciement et celui de mon ami journaliste Andr\u00e9 Baudin. Il n\u2019est pas parvenu \u00e0 ses fins, notamment parce que les quatre d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s de la Conf\u00e9d\u00e9ration g\u00e9n\u00e9rale des cadres (CGC) ont choisi de s\u2019abstenir. Apr\u00e8s cela, jusqu\u2019\u00e0 mon d\u00e9part \u00e0 la retraite en 1989, il a renonc\u00e9 \u00e0 me chercher des noises.<\/p>\n<p><strong>Quel bilan tirez-vous de tout cela\u2005?<\/strong><br \/>&#13;<br \/>\nJ\u2019ai \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 les petits employ\u00e9s que nous \u00e9tions ont cess\u00e9 de courber l\u2019\u00e9chine. J\u2019ai eu la chance de vivre cette aventure et d\u2019\u00e9crire, \u00e0 mon niveau, une page de l\u2019histoire du journal. Aujourd\u2019hui, j\u2019en suis fier\u2005!<\/p>\n<p>1. Agence France Presse, Associated Press et United Press<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Sur la lourde table en bois, des classeurs abritent, soigneusement rang\u00e9es, les archives de trois d\u00e9cennies de vie&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":26159,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2819],"tags":[1111,11,251,1777,674,1011,27,937,500,12,2401,882,25,240,3366],"class_list":{"0":"post-26158","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-nice","8":"tag-actu","9":"tag-actualites","10":"tag-culture","11":"tag-eu","12":"tag-europe","13":"tag-fr","14":"tag-france","15":"tag-histoire","16":"tag-medias","17":"tag-news","18":"tag-nice","19":"tag-provence-alpes-cote-dazur","20":"tag-republique-francaise","21":"tag-temoignage","22":"tag-vie-locale"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/114340964843015632","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26158","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=26158"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26158\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/26159"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=26158"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=26158"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=26158"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}