{"id":267133,"date":"2025-07-23T03:59:29","date_gmt":"2025-07-23T03:59:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/267133\/"},"modified":"2025-07-23T03:59:29","modified_gmt":"2025-07-23T03:59:29","slug":"allemagne-la-resurgence-improbable-de-die-linke-et-les-defis-a-venir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/267133\/","title":{"rendered":"Allemagne : la r\u00e9surgence improbable de Die Linke et les d\u00e9fis \u00e0 venir"},"content":{"rendered":"<p>Un \u00e9lan d\u2019enthousiasme parmi les membres de Die Linke (La Gauche) donne au parti allemand ce qui pourrait \u00eatre sa derni\u00e8re chance de renouveau. Mais <a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/author\/loren-balhorn\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Loren Balhorn<\/a> pr\u00e9vient : devenir un parti de la classe travailleuse exigera bien davantage qu\u2019un revirement de derni\u00e8re minute dans les urnes.<\/p>\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n<p>Lorsque l\u2019ancienne dirigeante de Die Linke, Sahra Wagenknecht, et ses partisans <a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/allemagne-contradictions-gauche-die-linke-wagenknecht\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">ont quitt\u00e9 le parti pour former le leur<\/a> en octobre 2023, les deux camps semblaient convaincus qu\u2019ils en seraient les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires. <\/p>\n<p>Les dirigeants de l\u2019Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) esp\u00e9raient que, enfin lib\u00e9r\u00e9s du \u00ab gauchisme lifestyle \u00bb de leurs anciens camarades, ils pourraient toucher le large milieu de la soci\u00e9t\u00e9 et reconqu\u00e9rir les \u00e9lecteurs d\u00e9sabus\u00e9s qui avaient bascul\u00e9 vers l\u2019extr\u00eame droite Alternative f\u00fcr Deutschland (AfD). Les dirigeants de Die Linke ont affirm\u00e9 qu\u2019ils pouvaient d\u00e9sormais reconqu\u00e9rir ceux qui avaient abandonn\u00e9 le parti en raison de la x\u00e9nophobie pr\u00e9sum\u00e9e de Wagenknecht et enfin sortir de la spirale de d\u00e9clin au cours de laquelle le parti avait vu son audience dans les sondages chuter \u00e0 3 %, bien en-dessous du seuil de 5 % n\u00e9cessaire pour rester au Parlement. <\/p>\n<p>Au d\u00e9but, le BSW semblait avoir estim\u00e9 de mani\u00e8re plus r\u00e9aliste son potentiel \u00e9lectoral. Il a pris des centaines de milliers de voix \u00e0 ses anciens camarades lors des \u00e9lections europ\u00e9ennes et r\u00e9gionales de 2024 et a atteint 10 % dans les sondages nationaux, tandis que Die Linke a connu ses pires r\u00e9sultats. Dans le m\u00eame temps, Die Linke a lanc\u00e9 une nouvelle identit\u00e9 visuelle, \u00e9lu une nouvelle direction (dont un ancien r\u00e9dacteur en chef de Jacobin) et sensiblement am\u00e9lior\u00e9 sa surface num\u00e9rique, tout en restant bloqu\u00e9 \u00e0 3 %, de plus en plus rel\u00e9gu\u00e9 au second plan par les m\u00e9dias.<\/p>\n<p>Ces derni\u00e8res semaines, cependant, la tendance semble s\u2019\u00eatre invers\u00e9e. Pour la premi\u00e8re fois depuis des ann\u00e9es, plusieurs sondages ont plac\u00e9 Die Linke \u00e0 5 ou 6 %, et des dizaines de milliers de nouveaux membres ont rejoint le parti, dont environ 11 000 pour le seul mois de janvier. Deux semaines avant les \u00e9lections de 2025, le BSW et Die Linke sont soudainement au coude \u00e0 coude dans les sondages, et les grands m\u00e9dias commencent \u00e0 parler prudemment d\u2019un \u00ab retour \u00bb pour un parti que l\u2019on n\u2019\u00e9voquait, il y a quelques mois encore, qu\u2019en termes de d\u00e9clin et d\u2019extinction in\u00e9vitable.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qui alimente ce nouvel esprit combatif ? Contrairement aux affirmations (compr\u00e9hensibles) des dirigeants selon lesquelles l\u2019harmonie r\u00e8gne au sein du parti depuis le d\u00e9part de BSW, les profondes divisions strat\u00e9giques et politiques n\u2019ont gu\u00e8re \u00e9t\u00e9 surmont\u00e9es. C\u2019est particuli\u00e8rement visible \u00e0 propos de Gaza, o\u00f9 une minorit\u00e9 restreinte mais persistante de d\u00e9put\u00e9s continue de soutenir ouvertement Isra\u00ebl, allant ainsi \u00e0 l\u2019encontre de la position officielle du parti, de la gauche internationale et de la plupart des sp\u00e9cialistes du droit international. <\/p>\n<p>Les fid\u00e8les du parti ne se sont pas non plus vraiment ralli\u00e9s \u00e0 une strat\u00e9gie coh\u00e9rente : alors qu\u2019un slogan de campagne de Die Linke affirme \u00ab tout le monde veut gouverner, nous voulons changer les choses \u00bb, dans l\u2019\u00c9tat de Saxe, \u00e0 l\u2019est de l\u2019Allemagne, le minuscule groupe parlementaire de Die Linke, d\u00e9cim\u00e9 apr\u00e8s son pire r\u00e9sultat \u00e9lectoral jamais enregistr\u00e9 en septembre dernier, a d\u00e9cid\u00e9 de tol\u00e9rer un gouvernement minoritaire dirig\u00e9 par les chr\u00e9tiens-d\u00e9mocrates (CDU). <\/p>\n<p>Ainsi, il semblerait que le revirement du parti soit davantage aliment\u00e9 par un d\u00e9sir commun de survie que par une perception plus claire des objectifs politiques, ainsi que par une conjoncture politique relativement favorable. Le parti a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 du virage \u00e0 droite de la politique migratoire dans tout le spectre politique, y compris au sein du BSW, ainsi que de la d\u00e9cision de ce dernier de participer \u00e0 deux gouvernements r\u00e9gionaux moins d\u2019un an apr\u00e8s sa fondation. Alors que le soutien \u00e0 l\u2019AfD augmente de jour en jour, Die Linke b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un \u00e9lan inattendu de la part des \u00e9lecteurs (et des nouveaux membres) constern\u00e9s \u00e0 l\u2019id\u00e9e de perdre une opposition parlementaire de gauche.<\/p>\n<p>C\u2019est une petite ironie de l\u2019histoire qu\u2019une pouss\u00e9e de l\u2019extr\u00eame droite puisse s\u2019av\u00e9rer \u00eatre la bou\u00e9e de sauvetage de la gauche, mais on ne choisit pas toujours. Si Die Linke remporte un succ\u00e8s surprise le 23 f\u00e9vrier, cela pourrait donner au parti une opportunit\u00e9 pour se repenser et se reconstruire. Mais cela ne se produira que si le parti \u00e9vite de revenir au sch\u00e9ma de la derni\u00e8re d\u00e9cennie. <\/p>\n<p>Le vertige du succ\u00e8s<\/p>\n<p>Comme beaucoup de ses homologues parmi les partis europ\u00e9ens de la \u00ab nouvelle gauche \u00bb, Die Linke a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 sur un programme qui consistait principalement en une opposition aux r\u00e9formes du march\u00e9 du travail mises en oeuvre par un gouvernement de centre-gauche, \u00e0 l\u2019\u00e9conomie n\u00e9olib\u00e9rale et aux guerres destructrices et ill\u00e9gales men\u00e9es contre l\u2019Irak et l\u2019Afghanistan. Ses objectifs politiques, sans parler de la mani\u00e8re de les atteindre, demeuraient beaucoup plus vagues.<\/p>\n<p>Les deux partis qui ont fusionn\u00e9 pour former Die Linke en 2007 \u00e9taient issus de milieux tr\u00e8s diff\u00e9rents. Travail et justice sociale \u2013 l\u2019Alternative \u00e9lectorale (WASG) \u00e9tait une scission du Parti social-d\u00e9mocrate (SPD) au pouvoir, qu\u2019ils avaient d\u00e9sert\u00e9 en raison de son bilan au gouvernement sous Gerhard Schr\u00f6der. Pour eux, toute nouvelle formation devait in\u00e9vitablement se d\u00e9marquer nettement de leurs anciens camarades. \u00c0 l\u2019inverse, les ex-communistes du Parti du socialisme d\u00e9mocratique (PDS) avaient pass\u00e9 quinze ans \u00e0 chercher \u00e0 se distancier du bilan de l\u2019Allemagne de l\u2019Est, et bon nombre d\u2019entre eux auraient probablement rejoint le SPD apr\u00e8s la r\u00e9unification allemande s\u2019ils en avaient eu la possibilit\u00e9. Gouverner avec le SPD, comme ils l\u2019ont fait \u00e0 Berlin et en Mecklembourg-Pom\u00e9ranie occidentale dans les ann\u00e9es 2000, est devenu l\u2019horizon de leurs ambitions politiques, du moins en pratique, sinon en th\u00e9orie.<\/p>\n<p>Combler ce foss\u00e9 s\u2019av\u00e9rerait in\u00e9vitablement difficile. Mais la question de savoir comment Die Linke devait se positionner par rapport au centre-gauche a \u00e9t\u00e9 initialement r\u00e9solue dans la pratique par le refus du SPD et des Verts d\u2019envisager la moindre coop\u00e9ration avec eux. Le dirigeant de Die Linke de l\u2019\u00e9poque, Oskar Lafontaine, ancien membre du SPD, a tent\u00e9 de formuler une r\u00e9ponse politique sous la forme de ce qu\u2019il a appel\u00e9 les \u00ab lignes rouges \u00bb, un ensemble d\u2019exigences minimales pour rejoindre le gouvernement. <\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas un hasard si Die Linke a atteint son apog\u00e9e pendant cette p\u00e9riode, en \u00e9tant la seule opposition politique significative au z\u00e8le n\u00e9olib\u00e9ral qui s\u2019emparait alors du courant politique dominant. Die Linke a conquis un parlement d\u2019\u00c9tat apr\u00e8s l\u2019autre et, en quelques ann\u00e9es seulement, a acquis une pr\u00e9sence institutionnelle qui n\u2019avait que peu de rapport avec son poids social r\u00e9el ou sa force organisationnelle.<\/p>\n<p>Mais cette configuration ne devait pas durer, comme l\u2019a symbolis\u00e9 la d\u00e9mission surprise de Lafontaine de la direction du parti en 2010. Les progr\u00e8s \u00e9lectoraux de Die Linke se sont arr\u00eat\u00e9s et rapidement transform\u00e9s en un long et lent recul. Pendant ce temps, le parti n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 en mesure de trouver une r\u00e9ponse commune \u00e0 la situation. Aucun des successeurs de Lafontaine et du co-dirigeant Gregor Gysi n\u2019est parvenu \u00e0 unir le parti autour d\u2019une strat\u00e9gie commune. <\/p>\n<p>Dans certains \u00c9tats, Die Linke a rejoint ou m\u00eame dirig\u00e9 des gouvernements r\u00e9gionaux dont les politiques \u00e9taient pratiquement identiques \u00e0 celles du SPD. Dans d\u2019autres, il est rest\u00e9 une pr\u00e9sence parlementaire marginale, largement limit\u00e9e \u00e0 l\u2019agitation et \u00e0 la propagande. Alors que Syriza en Gr\u00e8ce ou le Parti travailliste de Jeremy Corbyn ont connu une ascension fulgurante, Die Linke a d\u00e9riv\u00e9 tout au long des ann\u00e9es 2010 dans une s\u00e9rie d\u2019alliances changeantes entre factions rivales aux id\u00e9es politiques parfois tr\u00e8s diff\u00e9rentes, de plus en plus li\u00e9es par les routines et les ressources financi\u00e8res du Parlement lui-m\u00eame, jusqu\u2019\u00e0 ce que sa d\u00e9faite presque totale en 2021 montre clairement que quelque chose n\u2019allait pas. <\/p>\n<p>Derri\u00e8re le rideau<\/p>\n<p>On ne peut s\u2019emp\u00eacher de se demander si le succ\u00e8s initial de Die Linke n\u2019a pas constitu\u00e9 en partie un cadeau empoisonn\u00e9 : alors que la jeune organisation avait pr\u00e9cis\u00e9ment besoin de dirigeants locaux comp\u00e9tents et enthousiastes pour construire des structures et d\u00e9velopper une culture politique vivante, nombre de ses meilleurs \u00e9l\u00e9ments ont \u00e9t\u00e9 attir\u00e9s par l\u2019appareil parlementaire, souvent au d\u00e9triment de la construction du parti sur le terrain. Bien que Die Linke ait \u00e9t\u00e9 bri\u00e8vement le troisi\u00e8me plus grand parti du pays en nombre d\u2019adh\u00e9rents, un nombre disproportionn\u00e9 de ces membres \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la retraite. Il \u00e9tait clair d\u00e8s le d\u00e9part qu\u2019il perdrait rapidement cet \u00e9lan initial sans un renforcement s\u00e9rieux de sa base.<\/p>\n<p>Le Parlement est une ar\u00e8ne cruciale de conflit politique dans toute d\u00e9mocratie capitaliste, mais il est aussi intrins\u00e8quement biais\u00e9 contre les forces qui cherchent \u00e0 faire avancer les int\u00e9r\u00eats de la classe travailleuse au d\u00e9triment de ceux des \u00e9lites poss\u00e9dantes. C\u2019est pourquoi les partis socialistes ont toujours historiquement combin\u00e9 les campagnes \u00e9lectorales avec l\u2019organisation sur le lieu de travail et dans la communaut\u00e9 pour renforcer leurs forces \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du Parlement. Les gouvernements peuvent facilement contourner un vote parlementaire ou m\u00eame un r\u00e9f\u00e9rendum, comme l\u2019a prouv\u00e9 il y a quelques ann\u00e9es la campagne de Berlin pour exproprier les soci\u00e9t\u00e9s immobili\u00e8res priv\u00e9es. En revanche, une organisation permanente capable de menacer de gr\u00e8ves et de mobilisations de masse ne peut \u00eatre ignor\u00e9e aussi facilement.<\/p>\n<p>Die Linke n\u2019a jamais s\u00e9rieusement poursuivi ce type de strat\u00e9gie duale, du moins pas de mani\u00e8re coh\u00e9rente, et aucune vision unifi\u00e9e de la construction du parti n\u2019a \u00e9merg\u00e9. Beaucoup de ses \u00e9lus n\u2019\u00e9taient probablement pas tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9s par une telle strat\u00e9gie d\u00e8s le d\u00e9part, mais ils avaient aussi un argument convaincant de leur c\u00f4t\u00e9 : rejoindre des coalitions gouvernementales \u00e9tait une perspective beaucoup plus imm\u00e9diate et tangible que la proposition abstraite de construire un pouvoir de classe en dehors de l\u2019\u00c9tat. En effet, \u00e0 quoi cela ressemblerait-il en Allemagne, un pays o\u00f9 les partis \u00e0 gauche du SPD sont marginaux depuis les ann\u00e9es 1950 ?<\/p>\n<p>Tous les membres du parti n\u2019ont pas accept\u00e9 cette d\u00e9rive parlementaire sans broncher. Mais les initiatives organisationnelles en faveur d\u2019une strat\u00e9gie plus interventionniste, tels que le \u00ab parti connectif \u00bb ou le \u00ab parti des membres actifs \u00bb (pour citer deux slogans des ann\u00e9es 2010), sont rest\u00e9s timides et paralys\u00e9s par un appareil de parti h\u00e9rit\u00e9 du PDS, largement structur\u00e9 autour d\u2019imp\u00e9ratifs parlementaires.<\/p>\n<p>\u00ab Linksaktiv \u00bb, la premi\u00e8re tentative de Die Linke pour construire un parti, illustre bien ce dilemme : alors qu\u2019une \u00e9quipe de permanents, de stagiaires et de b\u00e9n\u00e9voles organisait des dizaines de formations destin\u00e9es aux organisateurs afin d\u2019utiliser la campagne \u00e9lectorale de 2009 comme outil de recrutement, une autre section de l\u2019appareil du parti lan\u00e7ait un r\u00e9seau social bizarre sous le m\u00eame nom \u2013 une imitation cheap de Facebook pour les partisans du parti qui fut vite oubli\u00e9e. Les initiatives de l\u2019ancien camp de Wagenknecht, en particulier la tristement c\u00e9l\u00e8bre campagne \u00ab Aufstehen \u00bb qui pr\u00e9tendait repr\u00e9senter une mobilisation multipartite pour la justice sociale, ont cherch\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre ce m\u00eame dilemme en copiant des mod\u00e8les prometteurs \u00e9trangers.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9volution du parti au cours des quinze derni\u00e8res ann\u00e9es renvoie donc moins \u00e0 un \u00ab\u00a0embourgeoisement\u00a0\u00bb, comme pourraient le pr\u00e9tendre certains critiques de gauche, qu\u2019\u00e0 une domestication progressive, li\u00e9e en grande partie \u00e0 l\u2019inertie institutionnelle. Sur le papier, les positions du parti ne se sont pas d\u00e9plac\u00e9es vers la droite en tant que telles, mais le foss\u00e9 entre la rh\u00e9torique et la pratique s\u2019est creus\u00e9. En l\u2019absence d\u2019alternative tangible, le pragmatisme parlementaire a domin\u00e9, associ\u00e9 \u00e0 un radicalisme verbal abstrait et \u00e0 une politique de guerre culturelle \u00e0 la mode \u2013 reflet de l\u2019\u00e9volution de la composition des membres. <\/p>\n<p>Cette d\u00e9rive a sap\u00e9 \u00e0 son tour successivement la revendication de Die Linke du vote de protestation et donc ses chances \u00e9lectorales. Ce n\u2019est pas un hasard si, alors que ce cercle vicieux semblait toucher \u00e0 sa fin, plusieurs membres \u00e9minents de l\u2019aile dite \u00ab r\u00e9formiste \u00bb ont annonc\u00e9 leur d\u00e9mission ou leur retraite anticip\u00e9e \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Ils n\u2019avaient tout simplement plus rien \u00e0 gagner dans un parti qui s\u2019approchait de l\u2019extinction \u00e9lectorale.<\/p>\n<p>Meilleur de la classe<\/p>\n<p>Avec le recul, on peut dire que la pr\u00e9sence institutionnelle d\u00e9mesur\u00e9e de Die Linke a eu pour effet de masquer ses fondations fragiles et \u00e0 retarder la prise de conscience qu\u2019un changement plus radical \u00e9tait n\u00e9cessaire. Nous ne saurons jamais si le parti aurait pu \u00eatre transform\u00e9 en un parti des travailleurs \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais maintenant qu\u2019il semble se sortir de la boue, il est peut-\u00eatre possible d\u2019essayer d\u2019aller dans cette direction.<\/p>\n<p>M\u00eame avant le renversement de fortune de ces derni\u00e8res semaines, certains avaient appel\u00e9 Die Linke \u00e0 s\u2019inspirer des succ\u00e8s de partis fr\u00e8res tels que le Parti du Travail de Belgique (PTB) et \u00e0 se concentrer sur son implantation dans les communaut\u00e9s ouvri\u00e8res et le soutien aux luttes syndicales. Ces voix ont re\u00e7u un grand soutien lors du r\u00e9cent congr\u00e8s du parti en octobre dernier, m\u00eame si elles ne font que s\u2019inscrire dans une direction beaucoup plus large. Leur succ\u00e8s doit \u00eatre salu\u00e9, mais les innovateurs ont encore un long chemin \u00e0 parcourir \u2013 apr\u00e8s tout, le foss\u00e9 entre Die Linke et la classe travailleuse allemande n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi grand.<\/p>\n<p>Dans une \u00e9tude r\u00e9cente r\u00e9alis\u00e9e pour la Fondation Rosa Luxemburg, proche du parti, le sociologue Carsten Braband montre comment le soutien \u00e9lectoral de Die Linke parmi les ouvriers (blue collars) et les travailleurs des services n\u2019a cess\u00e9 de diminuer depuis sa fondation, passant de pr\u00e8s de 20 % en 2009 \u00e0 3 ou 4 % aujourd\u2019hui. Bien qu\u2019on ne dispose pas de donn\u00e9es comparables sur la composition des membres, on peut imaginer que cela va dans le m\u00eame sens. Comment pourrait-il en \u00eatre autrement ? L\u2019activisme politique dans les d\u00e9mocraties capitalistes d\u00e9velopp\u00e9es a longtemps \u00e9t\u00e9 le domaine de la classe moyenne, une tendance contre laquelle les organisations de gauche ne sont en aucun cas immunis\u00e9es. <\/p>\n<p>Le nombre de syndicalistes parmi les membres et les \u00e9lecteurs de Die Linke a \u00e9galement diminu\u00e9 de mani\u00e8re quasi continue. Cela refl\u00e8te \u00e0 la fois l\u2019absence de strat\u00e9gie syndicale de la part des dirigeants et l\u2019int\u00e9r\u00eat de plus en plus faible de Die Linke pour les syndicats \u00e0 mesure que son poids parlementaire diminue.<\/p>\n<p>Leur place est prise par de nouveaux membres et des responsables \u00e0 plein temps, dont la plupart sont issus de la classe moyenne professionnelle, ou ce que Braband appelle les \u00ab experts socioculturels \u00bb. En raison de leur socialisation, les membres de ce milieu ont tendance \u00e0 adopter le type de politique qui est devenu courant dans les d\u00e9mocraties capitalistes en g\u00e9n\u00e9ral : les \u00ab campagnes \u00bb, l\u2019activisme sur les r\u00e9seaux sociaux, les flash mobs et, en fin de compte, le parlementarisme. Leur esth\u00e9tique peut diff\u00e9rer de celle des traditionalistes, mais c\u2019est le m\u00eame mod\u00e8le de faible mobilisation. <\/p>\n<p>Lentement, on semble se rendre compte que le statu quo n\u2019est plus tenable. Pour inverser la tendance actuelle, il faudrait toutefois une impulsion concert\u00e9e de l\u2019ensemble du parti, qui se traduirait \u00e9galement par une modification des priorit\u00e9s en mati\u00e8re d\u2019organisation et de formation des membres. L\u2019exemple souvent cit\u00e9 du PTB belge, qui est pass\u00e9 d\u2019un micro-parti de quelques centaines de personnes \u00e0 un petit \u00ab parti de masse \u00bb d\u2019environ 25 000 membres depuis les ann\u00e9es 2000, sugg\u00e8re qu\u2019une telle transformation est au moins possible. <\/p>\n<p>Cependant, la le\u00e7on la plus importante \u00e0 tirer de cette exp\u00e9rience belge est probablement que la construction d\u2019un parti prend du temps. Pendant des d\u00e9cennies, le PTB s\u2019est battu en marge de la vie politique, identifiant et organisant strat\u00e9giquement des campagnes \u00e9nergiques autour de questions clivantes et formant syst\u00e9matiquement des cadres du parti d\u2019une mani\u00e8re qui n\u2019a tout simplement pas de tradition au sein de Die Linke. Les r\u00e9cents succ\u00e8s \u00e9lectoraux des camarades belges n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 le catalyseur d\u2019une organisation plus large, mais le r\u00e9sultat de celle-ci.<\/p>\n<p>Pour Die Linke, un tel changement de cap signifierait essentiellement repartir de z\u00e9ro, sans la discipline politique et la coh\u00e9rence id\u00e9ologique qui caract\u00e9risent les petits partis comme le PTB de la g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9c\u00e9dente. Cela impliquerait un red\u00e9ploiement consid\u00e9rable des ressources et du personnel sans garantie de gains \u00e0 court terme, et se heurterait donc probablement \u00e0 une forte r\u00e9sistance interne. Le retour au parlement donnerait au parti quelques ann\u00e9es de r\u00e9pit pour entreprendre une telle entreprise. <\/p>\n<p>Cela signifierait \u00e9galement que certains des \u00e9l\u00e9ments les plus r\u00e9fractaires au changement du parti resteraient en place. Il est donc particuli\u00e8rement important que la nouvelle direction se montre tenace et r\u00e9siste \u00e0 la tentation de faire des compromis \u00e0 la premi\u00e8re occasion, de peur que le cycle du d\u00e9clin ne recommence apr\u00e8s les \u00e9lections. <\/p>\n<p>Sur un terrain accident\u00e9<\/p>\n<p>Les derni\u00e8res semaines de campagne, et en particulier l\u2019augmentation impressionnante du nombre de membres de Die Linke, sont n\u00e9anmoins des raisons d\u2019\u00eatre prudemment optimistes. De nouveaux d\u00e9fis viennent s\u2019ajouter aux contradictions existantes : les deux gouvernements des L\u00e4nder qui comptent encore Die Linke ont peu de chances de survivre aux prochaines \u00e9lections, et la force institutionnelle de la vieille garde continuera probablement de d\u00e9cliner, \u00e9vinc\u00e9e par l\u2019afflux massif de jeunes membres ces derniers mois. En outre, la force actuelle de BSW dans les anciens bastions est-allemands de Die Linke signifie qu\u2019un retour au statu quo sera impossible. Le parti n\u2019aura d\u2019autre choix que d\u2019explorer de nouvelles strat\u00e9gies. <\/p>\n<p>Aucun de ces d\u00e9veloppements ne garantit que Die Linke est en passe de devenir un parti socialiste ancr\u00e9 dans la classe travailleuse. N\u00e9anmoins, il y a des raisons de croire qu\u2019une strat\u00e9gie de gauche ax\u00e9e sur la construction du parti et la campagne sur les questions li\u00e9es \u00e0 la classe travailleuse peut r\u00e9ussir aujourd\u2019hui. Le BSW peut repr\u00e9senter une menace existentielle pour Die Linke lors de ces \u00e9lections, mais l\u2019approche politique de ce parti n\u2019envisage en rien la construction d\u2019une organisation de classe ou d\u2019une politique en dehors du parlement. Son alliance strat\u00e9gique avec des secteurs des petites et moyennes entreprises rendrait d\u2019ailleurs une telle orientation peu praticable, c\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire. <\/p>\n<p>En ce sens, le champ est grand ouvert. M\u00eame si le terrain politique n\u2019est pas id\u00e9al, les th\u00e9matiques autour desquels un parti socialiste peut rassembler les gens ne manquent pas en Allemagne. L\u2019explosion des loyers \u2013 le seul sujet sur lequel Die Linke a obtenu un succ\u00e8s significatif ces derni\u00e8res ann\u00e9es \u2013 est le choix le plus \u00e9vident, mais il y en a d\u2019autres. La complicit\u00e9 de l\u2019Allemagne dans la guerre d\u2019Isra\u00ebl \u00e0 Gaza, que tous les partis, de l\u2019AfD au SPD en passant par les Verts, soutiennent sans r\u00e9serve, serait un autre sujet sur lequel une gauche combative pourrait s\u2019imposer dans un paysage politique de plus en plus encombr\u00e9.<\/p>\n<p>Compte tenu des r\u00e9sultats peu impressionnants de Die Linke, un pessimiste pourrait conclure qu\u2019une politique socialiste est impossible en Allemagne \u2013 et on peut bien souvent avoir cette impression. Une vision un peu plus optimiste serait que Die Linke, malgr\u00e9 tous ses d\u00e9fauts, a prouv\u00e9 que les id\u00e9es socialistes s\u00e9duisent une partie importante de la population allemande, mais que les structures institutionnelles dont elle a h\u00e9rit\u00e9 se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es trop faibles ou inadapt\u00e9es pour traduire cette attirance en une organisation significative. <\/p>\n<p>Compte tenu du manque d\u2019alternatives, Die Linke restera un point de r\u00e9f\u00e9rence central pour la politique socialiste en Allemagne, quoi qu\u2019il arrive le 23 f\u00e9vrier. Dans le meilleur des cas, il pourra se targuer d\u2019une opposition parlementaire faible mais bruyante et de dizaines de milliers de nouveaux membres tr\u00e8s motiv\u00e9s pour se mettre au travail. Cependant, tout cela n\u2019aura d\u2019importance que s\u2019il utilise cette opportunit\u00e9 nouvelle pour ne pas se contenter de copier les slogans de ses voisins plus prosp\u00e8res tout en continuant \u00e0 faire comme si de rien n\u2019\u00e9tait, mais pour clarifier enfin ses priorit\u00e9s politiques et d\u00e9velopper une v\u00e9ritable strat\u00e9gie pour les poursuivre. <\/p>\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n<p>Article publi\u00e9 d\u2019abord par Jacobin, traduit par Contretemps. <\/p>\n<p>Illustration : Wikimedia Commons. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Un \u00e9lan d\u2019enthousiasme parmi les membres de Die Linke (La Gauche) donne au parti allemand ce qui pourrait&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":267134,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1587],"tags":[11,672,1804,40665,40666,1805,1803,18054,1777,674,2383,1801,12,1802,5384],"class_list":{"0":"post-267133","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-allemagne","8":"tag-actualites","9":"tag-allemagne","10":"tag-bundesrepublik-deutschland","11":"tag-classe-ouvriere","12":"tag-classes-populaires","13":"tag-de","14":"tag-deutschland","15":"tag-die-linke","16":"tag-eu","17":"tag-europe","18":"tag-gauche","19":"tag-germany","20":"tag-news","21":"tag-republique-federale-dallemagne","22":"tag-strategie"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/114900550496811824","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/267133","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=267133"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/267133\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/267134"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=267133"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=267133"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=267133"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}