{"id":269236,"date":"2025-07-24T00:16:09","date_gmt":"2025-07-24T00:16:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/269236\/"},"modified":"2025-07-24T00:16:09","modified_gmt":"2025-07-24T00:16:09","slug":"norbert-hillaire-et-gilles-hanus-reparer-le-monde-un-abecedaire-pour-penser-notre-epoque-la-regle-du-jeu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/269236\/","title":{"rendered":"Norbert Hillaire et Gilles Hanus, R\u00e9parer le monde\u00a0: un ab\u00e9c\u00e9daire pour penser notre \u00e9poque &#8211; La R\u00e8gle du Jeu"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Gilles Hanus<\/strong>\u00a0\u2013 Cet\u00a0Ab\u00e9c\u00e9daire de la r\u00e9paration\u00a0est un livre singulier parce que, outre la forme annonc\u00e9e par son titre, c\u2019est un texte pluriel, tant par son contenu que par ses auteurs. Dina Germanos Besson est psychanalyste, docteure en psychologie et a d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 plusieurs ouvrages sur l\u2019art, la psychanalyse et la litt\u00e9rature. Elle fait preuve d\u2019une \u00e9nergie intarissable de lecture, de dialogue et de r\u00e9flexion. Norbert Hillaire est, quant \u00e0 lui, professeur \u00e9m\u00e9rite de l\u2019Universit\u00e9 C\u00f4te d\u2019Azur en Sciences de l\u2019art et des m\u00e9dias. \u00c9crivain, il travaille actuellement \u00e0 un livre sur la ville. \u00c9galement artiste, il est connu en tant que sp\u00e9cialiste des rapports entre l\u2019art et la technologie depuis son livre ancien, mais toujours consid\u00e9r\u00e9 comme une r\u00e9f\u00e9rence \u2013 livre co\u00e9crit avec Edmond Couchot, sur\u00a0L\u2019art num\u00e9rique.<br \/>La fa\u00e7on dont ces deux auteurs se sont rencontr\u00e9s a son importance, qui explique le projet de cet Ab\u00e9c\u00e9daire. C\u2019est \u00e0 l\u2019occasion de la parution d\u2019un pr\u00e9c\u00e9dent ouvrage de Norbert Hillaire,\u00a0La r\u00e9paration dans l\u2019art\u00a0(nouvelles \u00e9ditions Scala, 2019) que se fit la rencontre\u00a0: lectrice enthousiaste de l\u2019ouvrage, Dina Germanos Besson en avait r\u00e9dig\u00e9 un compte-rendu avant de le pr\u00e9senter \u00e0 la demande de Norbert Hillaire. Il s\u2019agissait de poursuivre le dialogue engag\u00e9 d\u00e8s lors autour de cette importante et \u00e9trange notion de r\u00e9paration.<\/p>\n<p><strong>Norbert Hillaire<\/strong>\u00a0\u2013\u00a0Vous r\u00e9sumez parfaitement ce qui fait l\u2019originalit\u00e9 de ce livre\u00a0: outre la rencontre de ses deux auteurs, par le fait qu\u2019il est construit selon le mod\u00e8le, ou le genre d\u2019un ab\u00e9c\u00e9daire, form\u00e9 des 26 lettres de l\u2019alphabet (\u00e0 partir desquelles on peut composer autant de mondes qu\u2019il y a d\u2019\u00e9crivains qui se succ\u00e8dent sur la fl\u00e8che du temps, pour former cette chose en transfusion perp\u00e9tuelle qu\u2019on appelle litt\u00e9rature). Il se pr\u00e9sente \u00e0 la fois comme une totalit\u00e9 et comme un entrelacs de parcours singuliers possibles, un texte pluriel, formant des n\u0153uds qui correspondent aux diff\u00e9rentes entr\u00e9es qui le composent et qui permettent au lecteur de composer selon son humeur un grand nombre de voyages singuliers dans l\u2019art, la litt\u00e9rature, la psych\u00e9 ou la ville, et qui \u00e9clairent sous un jour diff\u00e9rent ce mot si dense et profond de r\u00e9paration (le plus beau compliment qu\u2019on nous ait fait \u00e0 ce jour sur ce livre est venu d\u2019un colonel voisin et ami, qui m\u2019a dit que chacun des articles qu\u2019il avait lu, l\u2019avait renvoy\u00e9 \u00e0 des moments, ou des domaines singuliers de son exp\u00e9rience personnelle).\u00a0<\/p>\n<p><strong>Pierre Caye\u00a0<\/strong>\u2013\u00a0J\u2019ai dit ailleurs combien Norbert Hillaire propose une autre histoire de l\u2019art fort \u00e9loign\u00e9e des traditions en vigueur aussi bien dans les universit\u00e9s que dans le monde de la culture ou des galeries, une histoire de l\u2019art \u00e9loign\u00e9e de la succession des styles ou des probl\u00e8mes d\u2019attribution aussi bien que de l\u2019herm\u00e9neutique des id\u00e9es, une histoire tourn\u00e9e vers les gestes, les d\u00e9placements, et tout ce qui permet, \u00e0 partir et gr\u00e2ce aux arts, d\u2019avoir un regard \u00e0 la fois lucide et paisible sur l\u2019\u00e9tat des choses\u00a0: \u00e0 la fois sa critique et sa r\u00e9conciliation. Il n\u2019est sans doute pas d\u2019exemple plus accompli de cette histoire alternative de l\u2019art que les travaux qu\u2019il a consacr\u00e9s \u00e0 la r\u00e9paration, dans son texte de 2019,\u00a0La r\u00e9paration dans l\u2019art\u00a0; et qu\u2019il reprend aujourd\u2019hui avec un regard neuf en collaboration avec la psychanalyste Dina Germanos Besson sous la forme de\u00a0l\u2019Ab\u00e9c\u00e9daire.<\/p>\n<p><strong>Gilles Hanus<\/strong>\u00a0\u2013 Comme tout livre \u00e9crit \u00e0 quatre mains, ou \u00e0 deux voix, cet\u00a0Ab\u00e9c\u00e9daire de la r\u00e9paration\u00a0a quelque chose d\u2019exp\u00e9rimental, de moins fig\u00e9 que le livre d\u2019un unique auteur. Travers\u00e9 par le mouvement interne des notions mais aussi donc des auteurs que le lecteur peut jouer \u00e0 identifier, certaines fois avec certitude, d\u2019autres en courant quelque risque de se tromper tant il est vrai que les deux voix se m\u00ealent parfois pour en former une nouvelle aux accents inattendus.<\/p>\n<p><strong>Norbert Hillaire\u00a0<\/strong>\u2013 C\u2019est pourquoi nous avons \u00e9crit en effet ce livre \u00e0 deux voix, car ce mot de r\u00e9paration se d\u00e9place aussi entre la r\u00e9alit\u00e9 du monde physique, objectif, et la r\u00e9alit\u00e9 subjective, ph\u00e9nom\u00e9nale, psychique de notre perception. Il est \u00e0 l\u2019\u0153uvre entre l\u2019attention singuli\u00e8re que nous portons au visage de l\u2019autre et l\u2019attention que nous devons porter \u00e0 l\u2019environnement qui nous entoure, gr\u00e2ce \u00e0 la mesure objective que nous pouvons prendre des d\u00e9g\u00e2ts que nous lui infligeons. La r\u00e9paration est une question qui se pose \u00e0 toutes les \u00e9chelles de l\u2019espace, de la termiti\u00e8re ou de la ruche, jusqu\u2019\u00e0 celle du cosmos, et bien s\u00fbr \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des \u00eatres humains et des soci\u00e9t\u00e9s, de l\u2019individu singulier et de l\u2019homme universel, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de ce qu\u2019Augustin Berque nomme\u00a0l\u2019\u00e9coum\u00e8ne\u00a0(le monde habit\u00e9). Et aussi, bien s\u00fbr, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du temps, car \u00ab\u00a0seul le temps nous appartient\u00a0\u00bb, comme le rappelle magistralement Pierre Caye, \u00e0 partir du paradoxe du\u00a0De Brevitate Vitae\u00a0de S\u00e9n\u00e8que<a href=\"applewebdata:\/\/E8D3C926-8888-438F-AEBD-8D8AF3084D27#_ftn1\" rel=\"nofollow\">[1]<\/a>.<br \/>Contre le dualisme cart\u00e9sien du sujet et de l\u2019objet, la rectitude abstraite du\u00a0cogito, du\u00a0sujet pensant\u00a0qui se croyait maitre et possesseur de la nature, la psychanalyse nous rappelle que l\u2019Homme est aussi un\u00a0roseau penchant\u00a0pour paraphraser et d\u00e9tourner Pascal. C\u2019est pourquoi\u00a0fragile,\u00a0incurable,\u00a0handicap\u00a0figurent dans notre ab\u00e9c\u00e9daire comme autant d\u2019entr\u00e9es importantes que Dina Germanos Besson a su traiter avec intelligence et sensibilit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Gilles Hanus\u00a0<\/strong>\u2013 Tout ab\u00e9c\u00e9daire pr\u00e9sente par ailleurs un double aspect. Il se donne d\u2019abord en quelque sorte comme une formidable bo\u00eete \u00e0 outils ou comme un kit de survie, exposant l\u2019essentiel en quelques mots, condensant dans ses entr\u00e9es, n\u00e9cessairement limit\u00e9es en nombre, bien davantage qu\u2019un simple r\u00e9pertoire. Il constitue un alphabet, non tant au sens d\u2019un principe d\u2019organisation des notions qu\u2019au sens premier de ce qui permet la compr\u00e9hension ou l\u2019intelligence \u2013 car nous pensons et vivons dans le langage dont les lettres sont les premiers \u00e9l\u00e9ments, le principe m\u00eame du sens\u00e9. D\u00e8s lors, le choix des entr\u00e9es a de r\u00e9els enjeux de savoir, car toujours le commencement, le point par lequel on entre dans un lieu ou un objet d\u2019\u00e9tude oriente notre s\u00e9jour en eux. Disons-le autrement, l\u2019ab\u00e9c\u00e9daire est comme le fil de cha\u00eene sur lequel vient se fixer le fil de trame constituant ainsi un tissu ou un tissage\u00a0: il offre les \u00e9l\u00e9ments qui permettront ensuite la constitution d\u2019une circulation singuli\u00e8re \u2013 celle du lecteur.<br \/>Prenons un exemple\u00a0: le livre commence avec le mot\u00a0atelier\u00a0\u2013 c\u2019est la premi\u00e8re entr\u00e9e \u2013 qui entretient, disent les auteurs, un \u00ab\u00a0rapport m\u00e9tonymique avec le livre entier\u00a0\u00bb. Le lecteur de cet ab\u00e9c\u00e9daire est donc plong\u00e9 d\u2019embl\u00e9e dans un r\u00e9seau d\u2019interaction, de rebonds, de renvois, d\u2019\u00e9chos, de correspondances, comme dans les grandes pens\u00e9es de l\u2019Antiquit\u00e9 o\u00f9 microcosme et macrocosme se r\u00e9pondent et se refl\u00e8tent mutuellement \u2013 r\u00e9seau dans lequel le livre n\u2019est pas moins un monde que ce dont il parle.<\/p>\n<p><strong>Norbert Hillaire\u00a0<\/strong>\u2013 Le mot de r\u00e9paration r\u00e9clame, comme nous le rappelons en effet \u00e0 partir du premier des mots qui le composent\u00a0:\u00a0atelier, qu\u2019on en saisisse l\u2019unit\u00e9, mais cette unit\u00e9 ne peut se saisir, ou se d\u00e9livrer qu\u2019\u00e0 travers la fragilit\u00e9 m\u00e9tonymique des diff\u00e9rents visages sous l\u2019aspect desquels il se pr\u00e9sente, ou si l\u2019on veut ses diff\u00e9rentes facettes. C\u2019est pour cela qu\u2019\u00e0 une \u00e9poque, j\u2019avais propos\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9diteur, Michel Guillemot, directeur des \u00e9ditions Scala, et \u00e0 Dina, de l\u2019intituler le\u00a0kal\u00e9idoscope\u00a0de la r\u00e9paration. Tout cela concerne certes la structure du livre, mais engage aussi, et m\u00eame d\u2019abord, ses enjeux\u00a0: la r\u00e9paration.\u00a0<br \/>Pourquoi cela\u00a0? D\u2019abord, je dois le pr\u00e9ciser aussi avec quelques d\u00e9tails suppl\u00e9mentaires, ce livre vient apr\u00e8s un autre, que j\u2019avais publi\u00e9 en 2019 sur ce m\u00eame sujet\u00a0:\u00a0La r\u00e9paration dans l\u2019art\u00a0; et ce premier livre avait trouv\u00e9 son argument dans une formule saisissante de Francis Ponge, dont je rappelle le contexte\u00a0: \u00e0 partir de ses r\u00e9flexions des ann\u00e9es\u202f1950, Ponge \u00e9crit dans\u00a0La Rage de l\u2019expression\u00a0(1952)\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0La fonction de l\u2019artiste est ainsi fort claire\u00a0: il doit ouvrir un atelier et y prendre en r\u00e9paration le monde, par fragments, comme il lui vient. Non pour autant qu\u2019il se tienne pour un mage. Seulement un horloger.\u00a0\u00bb\u00a0L\u2019atelier est le lieu d\u2019une attention concr\u00e8te o\u00f9 l\u2019artiste travaille avec minutie sur les fragments du r\u00e9el, pour r\u00e9parer le monde, c\u2019est-\u00e0-dire recoller les morceaux de ce qui est bris\u00e9, selon une d\u00e9marche artisanale et m\u00e9taphorique. Nous voil\u00e0 au c\u0153ur du probl\u00e8me. Ce nouveau livre s\u2019inscrit sur cette m\u00eame ligne, et la formule de Ponge d\u00e9finit parfaitement son cadre, sa limite volontaire. D\u2019abord, parce qu\u2019il fait de l\u2019art son centre de gravit\u00e9, et que l\u2019art, en ce sens-l\u00e0, est toujours premier. Mais aussi, parce que Ponge le dit tr\u00e8s bien, l\u2019artiste n\u2019est pas tant\u00a0un mage, ou un proph\u00e8te, qu\u2019un horloger. Et c\u2019est l\u00e0 peut-\u00eatre toute son intelligence visionnaire, mais aussi pratique \u2013 lui, l\u2019homme du\u00a0Parti pris des choses.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Pierre Caye\u00a0<\/strong>\u2013\u00a0La r\u00e9paration n\u2019est pas seulement un moment de la vie de l\u2019\u0153uvre d\u2019art, quand celle-ci sous l\u2019effet de l\u2019\u00e2ge ou de la n\u00e9gligence humaine se trouve menac\u00e9e en son existence m\u00eame, condamn\u00e9e soit \u00e0 dispara\u00eetre soit \u00e0 perdre une part de son authenticit\u00e9. La r\u00e9paration a quelque chose de plus fondamental, une fa\u00e7on singuli\u00e8re d\u2019aborder l\u2019art, non pas sous le couvert de la cr\u00e9ation, de la disruption, ou plus traditionnellement de la composition ou du projet, mais bien de la r\u00e9paration comme une certaine fa\u00e7on de faire \u0153uvre.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Gilles Hanus\u00a0<\/strong>\u2013 Ce livre \u00e0 deux voix en fait r\u00e9sonner bien d\u2019autres, \u00e0 commencer par celle de Walter Benjamin qui y appara\u00eet \u00e0 de multiples reprises (c\u2019est l\u2019auteur le plus cit\u00e9 du livre), soit nomm\u00e9ment soit par les entr\u00e9es qui renvoient \u00e0 sa pens\u00e9e (je pense \u00e0 celle d\u2019aura, de\u00a0fl\u00e2neur,\u00a0chiffonnier\u00a0et\u00a0collectionneur, notamment). La figure de Benjamin est ici essentielle parce qu\u2019il est celui qui donna toute sa l\u00e9gitimit\u00e9 (dans la continuit\u00e9 de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs du XIX\u00e8me\u00a0si\u00e8cle) au fragment philosophique, faisant de la mosa\u00efque (dont le lien avec la r\u00e9paration s\u2019impose) une forme noble et pleine de r\u00e9serve de sens.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Norbert Hillaire\u00a0<\/strong>\u2013 Le mot de r\u00e9paration op\u00e8re en effet au niveau du fragment, comme vous le soulignez en \u00e9voquant Walter Benjamin.<br \/>Deux mod\u00e8les se sont impos\u00e9s en mati\u00e8re de r\u00e9paration dans l\u2019art\u00a0: le mod\u00e8le de la restauration, \u00e0 la Renaissance, et le mod\u00e8le de la conservation, \u00e0 l\u2019\u00e9poque romantique. Dans le premier cas, il s\u2019agit de retrouver la splendeur de l\u2019original, et d\u2019effacer les blessures ou l\u2019usure que le temps inflige aux \u0153uvres. Et l\u2019on parle dans ce cas d\u2019une restauration \u00e0 l\u2019identique\u00a0: ce mod\u00e8le est en particulier li\u00e9 au nom de Viollet-le-Duc, et s\u2019inscrit dans l\u2019h\u00e9ritage de la Renaissance.\u00a0Avec le Romantisme, au contraire, on prend la mesure de la fuite du temps, et l\u2019on cherchera \u00e0 conserver les traces de ces blessures. John Ruskin fut le grand d\u00e9fenseur de ce second mod\u00e8le.\u00a0<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le de r\u00e9paration qui s\u2019imposera \u00e0 l\u2019\u00e2ge industriel, sera en ce sens une d\u00e9rivation du mod\u00e8le de la restauration \u00e0 l\u2019identique, tel qu\u2019il s\u2019\u00e9tait impos\u00e9 \u00e0 Renaissance\u00a0: ce sera\u00a0la pi\u00e8ce de rechange.\u00a0Elle nous renvoie \u00e0 l\u2019illusion de l\u2019effacement des blessures du temps, des restes, port\u00e9e par les proph\u00e9ties du progr\u00e8s industriel, par ces Mages dont parle Francis Ponge. Pourtant, on n\u2019en finit jamais avec les restes, les blessures ou l\u2019usure de l\u2019objet, de l\u2019\u0153uvre d\u2019art, ou m\u00eame de la chaine de montage. Et dans la suite du Romantisme et de l\u2019engouement pour les ruines, ces restes, on veut\u00a0les r\u00e9parer, mais en conservant les traces des blessures que le temps a inflig\u00e9es aux \u0153uvres, comme au miroir de nos propres rides. Mieux, on veut parfois sublimer ces rides et ces outrages du temps, les polir, comme dans l\u2019art japonais du\u00a0kintsugi\u00a0(o\u00f9 la f\u00ealure de l\u2019objet bless\u00e9 est rehauss\u00e9e \u00e0 la feuille d\u2019or).<br \/>Bref, Walter Benjamin avait raison avec sa formule saillante de l\u2019Angelus Novus, qui figure dans la\u00a0neuvi\u00e8me th\u00e8se\u00a0de son texte\u00a0\u00ab\u00a0Sur le concept d\u2019histoire\u00a0\u00bb\u00a0(\u00dcber den Begriff der Geschichte, 1940). Elle demeure plus que jamais \u00e9crite pour notre temps. Je la rappelle\u00a0:\u00a0<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il y a un tableau de Klee qui s\u2019intitule Angelus Novus. On y voit un ange qui semble vouloir s\u2019\u00e9loigner de quelque chose qu\u2019il fixe intens\u00e9ment. Ses yeux sont \u00e9carquill\u00e9s, sa bouche ouverte, ses ailes d\u00e9ploy\u00e9es. C\u2019est ainsi que doit \u00eatre l\u2019Ange de l\u2019Histoire. Son visage est tourn\u00e9 vers le pass\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 nous apercevons une suite d\u2019\u00e9v\u00e9nements, lui ne voit qu\u2019une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d\u2019amonceler ruines sur ruines et les jette \u00e0 ses pieds. Il voudrait bien s\u2019arr\u00eater, r\u00e9veiller les morts et r\u00e9parer ce qui a \u00e9t\u00e9 bris\u00e9. Mais une temp\u00eate souffle du Paradis, qui s\u2019est prise dans ses ailes et est si forte que l\u2019ange ne peut plus les refermer. Cette temp\u00eate le pousse irr\u00e9sistiblement vers l\u2019avenir, auquel il tourne le dos, tandis que les ruines devant lui s\u2019amoncellent jusqu\u2019au ciel. Cette temp\u00eate, c\u2019est ce que nous appelons le progr\u00e8s.\u00a0\u00bb\u00a0<\/p>\n<p><strong>Dina Germanos Besson\u00a0<\/strong>\u2013<strong>\u00a0<\/strong>Avec Benjamin et son fl\u00e2neur qui r\u00e9pare la figure du po\u00e8te, ralentissant la marche du progr\u00e8s, un autre philosophe est souvent cit\u00e9\u00a0: Kierkegaard. En renon\u00e7ant \u00e0 ses fian\u00e7ailles avec R\u00e9gine, il rencontre le manque m\u00eame, renouant avec l\u2019amour courtois et la voie n\u00e9gative. Ce sont, \u00e0 mes yeux, des \u00ab\u00a0antiphilosophes\u00a0\u00bb qui proc\u00e8dent par miettes philosophiques \u2013 une \u00e9criture invitant la philosophie \u00e0 s\u2019interroger, ou \u00e0 se r\u00e9aliser d\u00e9sormais comme po\u00e9sie, selon le v\u0153u de Schlegel. Esth\u00e9tique du lapidaire et lieu d\u2019une fulgurance, de r\u00e9volte et de d\u00e9sir, elle mime le ratage, le manque et l\u2019absence, car elle aspire \u00e0 la part perdue, \u00e0 une unit\u00e9 invisible. L\u2019impossible appel \u00e0 l\u2019unit\u00e9 conduit \u00e0 la fragmentation, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 une exp\u00e9rience de pens\u00e9e en devenir qui n\u2019envisage pas l\u2019\u0153uvre comme un tout, mais comme r\u00e9sonance qui lib\u00e8re des lambeaux de sens, et que le langage, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un geste, \u00ab\u00a0r\u00e9pare\u00a0\u00bb en d\u00e9non\u00e7ant ses pr\u00e9tentions d\u2019absolu.\u00a0<br \/>Il en est de m\u00eame de l\u2019inconscient\u00a0: on n\u2019a pas acc\u00e8s \u00e0 sa totalit\u00e9, mais \u00e0 ses formations et \u00e0 ses r\u00e9bus, ces choses inobserv\u00e9es dont la science s\u2019est d\u00e9barrass\u00e9e pour se constituer comme \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb. La d\u00e9marche freudienne a toujours refus\u00e9 la th\u00e8se, lui pr\u00e9f\u00e9rant la\u00a0passag\u00e8ret\u00e9\u00a0pour reprendre un des titres de l\u2019inventeur de la psychanalyse, si soucieuse de ce qui surgit incidemment, si ignorante du reste. Freud s\u2019inspire de ce mot \u2013 qui a un lien avec le caract\u00e8re migrateur des oiseaux \u2013 pour exprimer la po\u00e9sie des choses passag\u00e8res,\u00a0une valeur de raret\u00e9 dans le temps,\u00a0une\u00a0bri\u00e8vet\u00e9\u00a0qui accro\u00eet le charme, et\u00a0qui, semblable \u00e0 la finitude, rec\u00e8le la vitalit\u00e9 de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, instants d\u2019\u00e9ternit\u00e9, l\u2019irr\u00e9ductible \u00e9vidence de la condition humaine et que le transhumanisme d\u00e9nie.\u00a0<br \/>Aussi, si notre\u00a0r\u00e9paration\u00a0porte la brisure en son sein, c\u2019est pour \u00e9viter l\u2019avilissement du langage, o\u00f9 le signifi\u00e9 est plein, clair et stable. Comme le dit Orwell, un livre, m\u00eame lorsqu\u2019il est ouvertement politique, doit \u00eatre \u00e9crit avec \u00ab\u00a0un certain d\u00e9tachement et le souci de la forme\u00a0\u00bb. Car c\u2019est justement cesouci\u00a0qui immunise contre la m\u00e9canisation, les proth\u00e8ses verbales, les m\u00e9taphores qui se t\u00e9lescopent, les expressions toutes faites qui pensent \u00e0 notre place, une langue parfaite en somme, propre \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 totalitaire.<\/p>\n<p><strong>Gilles Hanus \u2013<\/strong>\u00a0Ce souci d\u2019un sens\u00a0r\u00e9serv\u00e9 appara\u00eet d\u2019embl\u00e9e dans deux entr\u00e9es qui se suivent de pr\u00e8s\u00a0: celle d\u2019atelier\u00a0qui inaugure l\u2019Ab\u00e9c\u00e9daire, mais aussi celle de\u00a0bricolage\u00a0qui fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la pens\u00e9e de L\u00e9vi-Strauss, qui oppose le bricolage \u00e0 la production planifi\u00e9e et norm\u00e9e de l\u2019ing\u00e9nieur. La r\u00e9paration \u00e9chappe n\u00e9cessairement \u00e0 cette norme qui implique souvent un t\u00e2tonnement et la mise en \u0153uvre d\u2019une forme d\u2019intelligence qui fait la part belle \u00e0 l\u2019inventivit\u00e9.<br \/>Ainsi, la notion de r\u00e9paration est abord\u00e9e dans ce livre, non seulement dans une dimension th\u00e9orique, mais toujours aussi dans une dimension pratique. Elle met en jeu des d\u00e9bats contemporains extr\u00eamement importants pour leurs implications. On pourrait dire qu\u2019il existe aujourd\u2019hui quelque chose comme une mode de la r\u00e9paration. Mais ce livre va bien au-del\u00e0 des id\u00e9es re\u00e7ues sur la question. Il sugg\u00e8re par exemple l\u2019id\u00e9e que la r\u00e9paration implique aussi la possibilit\u00e9 de l\u2019irr\u00e9parable\u00a0\u00e0 laquelle une entr\u00e9e est consacr\u00e9e. Ou, pour parler de fa\u00e7on plus psychanalytique, la possibilit\u00e9 essentielle qu\u2019il y ait de l\u2019incurable. \u00c0 l\u2019\u00e8re de l\u2019omnipr\u00e9sente r\u00e9silience, ce rappel est important.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Dina Germanos Besson\u00a0<\/strong>\u2013 Il est essentiel de rappeler ce point d\u2019incurable, le\u00a0r\u00e9el\u00a0sur lequel se fonde la civilisation, c\u2019est-\u00e0-dire ce qui lui \u00e9chappe comme un reste inassimilable. Il renvoie \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une but\u00e9e qui est moins un aveu d\u2019\u00e9chec que l\u2019expression d\u2019un\u00a0impossible. La r\u00e9paration du savoir \u00e9merge en effet de la part incurable qui demeure en nous\u00a0; c\u2019est la faille dans le savoir qui le renouvelle, l\u2019emp\u00eachant de prendre une forme d\u00e9finitive.\u00a0<br \/>Cet impossible a sa po\u00e9tique, il ouvre un espace de fragment, de d\u00e9bris m\u00e9tonymiques, de morceaux \u00e9pars\u00a0; une \u00e9criture qui d\u00e9voile la f\u00ealure, allant \u00e0 l\u2019encontre d\u2019un syst\u00e8me clos, d\u2019une r\u00e9paration-toute, sans failles ni accidents. Elle d\u00e9vie du circuit de l\u2019objet marchand, fini et p\u00e9rissable \u2013 la honte prom\u00e9th\u00e9enne dont parle G\u00fcnther Anders, celle qui \u00ab\u00a0s\u2019empare de l\u2019homme devant l\u2019humiliante qualit\u00e9 des choses qu\u2019il a lui-m\u00eame fabriqu\u00e9es\u00a0\u00bb, souhaitant atteindre leur perfection.<\/p>\n<p>Qu\u2019elle soit t\u00e2tonnement qui laisse sa part d\u2019ind\u00e9chiffrable, bricolage qui objecte au savoir, improvisation frayant la voie \u00e0 l\u2019impr\u00e9vu ou\u00a0m\u00e8tis\u00a0jouant avec les contingences cr\u00e9atrices, la r\u00e9paration interroge l\u2019\u00e9thique et, en de\u00e7\u00e0, notre humanit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Norbert Hillaire\u00a0<\/strong>\u2013 Il y a certes des gestes majuscules autour de ce mot de r\u00e9paration et de ces restes, et ils ont sans doute leur n\u00e9cessit\u00e9 ou au moins leur utilit\u00e9\u00a0: ainsi de la revue\u00a0Les temps qui restent, port\u00e9e par Patrice Maniglier, et qui vient significativement depuis peu \u00e0 la fois en rupture et en continuit\u00e9 de la revue fond\u00e9e par Sartre,\u00a0les Temps Modernes. Une revue dont l\u2019argument doit beaucoup au livre de Bruno Latour\u00a0Atterrir, qui se pr\u00e9sente comme un manifeste politique et philosophique qui nous demande d\u2019atterrir. Pour\u00a0changer notre mani\u00e8re de vivre, penser, militer, en fonction de\u00a0l\u2019enracinement dans des attachements concrets. Un\u00a0appel \u00e0 une\u00a0nouvelle cartographie des appartenances\u00a0: qui agit\u00a0? pour quoi\u00a0? pour qui\u00a0? Et\u00a0depuis o\u00f9\u00a0?<br \/>Et il est vrai que les cliquets d\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9, les seuils de l\u2019irr\u00e9parable sont l\u00e0, entre le temps de l\u2019urgence climatique et l\u2019\u00e9ternit\u00e9, mais aussi\u00a0entre nos mains\u00a0: que faire de tous ces restes qui s\u2019accumulent\u00a0? C\u2019est la plus grave question de notre temps. Et si l\u2019on creuse, la r\u00e9ponse ne peut \u00eatre seulement globale et \u00ab\u00a0solutionniste\u00a0\u00bb, mais aussi et en effet\u00a0locale\u00a0et permanente\u00a0: elle est l\u2019\u0153uvre des petites mains et des gestes de tous les jours, de chacun et de tous (et pas seulement l\u2019\u0153uvre du temps fix\u00e9\u00a0\u00a0par les horloges des grands rendez-vous climatiques, qui sont, comme on sait, toujours en retard sur les suppliques que nous adresse la terre).<\/p>\n<p>C\u2019est en ce sens qu\u2019\u00e0 la figure du\u00a0Mage, et de ses injonctions, nous pr\u00e9f\u00e9rons celle de\u00a0l\u2019Horlogerqu\u2019\u00e9voque Ponge dans son texte, dont on pourrait ici encore trouver une expression ou un \u00e9cho chez Walter Benjamin. Car il est \u00e0 mes yeux le penseur le plus profond de la relation entre la tradition et la modernit\u00e9.\u00a0La tradition, pour Benjamin,\u00a0nourrit une r\u00e9demption possible du pass\u00e9, mais\u00a0pas au nom d\u2019un retour \u00e0 l\u2019ordre ancien\u00a0: elle\u00a0intervient dans le pr\u00e9sent comme une m\u00e9moire vive, une\u00a0force critique\u00a0: Benjamin s\u2019oppose \u00e0 la fois \u00e0 la tradition r\u00e9ifi\u00e9e et \u00e0 la\u00a0modernit\u00e9 f\u00e9tichis\u00e9e.\u00a0La tradition est ce qui peut parfois \u00e9clore au c\u0153ur de notre pr\u00e9sent, mais moins comme un rappel de quelque chose de fig\u00e9, qu\u2019il nous faudrait conserver, respecter ou honorer, que comme un terreau fertile qui r\u00e9ussirait \u00e0 forcer parfois la barri\u00e8re de l\u2019Histoire lin\u00e9aire pour illuminer le pr\u00e9sent \u2013 dans une sorte de \u00ab\u00a0maintenant du pr\u00e9sent\u00a0\u00bb que Benjamin nomme le\u00a0Jetztzeit, une sorte d\u2019\u00e9clair de conscience\u00a0o\u00f9 pass\u00e9 et pr\u00e9sent se cristallisent pour intensifier ce moment pr\u00e9sent et lui donner le go\u00fbt de l\u2019avenir.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Gilles Hanus\u00a0<\/strong>\u2013 \u00c0 la dimension pratique de la pens\u00e9e correspond en effet le type d\u2019intelligence que mettent en \u0153uvre Dina Germanos Besson et Norbert Hillaire et qu\u2019ils exigent en retour du lecteur et qu\u2019ils appellent, recourant \u00e0 un terme grec\u00a0m\u00e8tis.\u00a0Cette forme d\u2019intelligence correspond \u00e0 ce qui se joue dans l\u2019atelier\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] elle implique le faire, o\u00f9 au savoir s\u2019ajoute un faire, le secouant du m\u00eame coup, ce qui emp\u00eache la th\u00e9orie de se figer en concept.\u00a0\u00bb (p. 93) \u00c0 cette forme d\u2019intelligence, originairement grecque (la m\u00e8tis<strong>\u00a0<\/strong>est la qualit\u00e9 propre \u00e0 Ulysse), s\u2019adjoint dans le livre une r\u00e9f\u00e9rence r\u00e9currente \u00e0 certaines conceptions m\u00e9taphysiques venues de la tradition juive qui tournent autour de la notion de r\u00e9paration, de restauration ou m\u00eame de r\u00e9demption.<\/p>\n<p><strong>Norbert Hillaire<\/strong>\u00a0\u2013 Oui, parce que la\u00a0r\u00e9paration\u00a0est un mot qui parle au plus profond de notre temps et nous dit aussi le merveilleux recommencement du monde.<\/p>\n<p>J\u2019avais plut\u00f4t consacr\u00e9 mon temps et mon \u00e9nergie, jusqu\u2019au moment de ma retraite de l\u2019universit\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9tude de la cr\u00e9ation, au miroir de la Modernit\u00e9 artistique, des avant-gardes, mais aussi de l\u2019industrie, de l\u2019innovation et du progr\u00e8s des sciences et des techniques. Pourtant, je pressentais que l\u2019on ne pouvait opposer cr\u00e9ation et r\u00e9paration. Je n\u2019oubliais pas que les grandes ruptures de l\u2019avant-garde et de la modernit\u00e9 n\u2019\u00e9taient pas qu\u2019un pur commencement, mais qu\u2019elles proc\u00e9daient aussi d\u2019un geste de retournement \u2013 ou de renversement, par exemple de l\u2019art dans la technique et de la technique dans l\u2019art. Ce sont ces effets-retards, ou ces effets-retour qui, je m\u2019en rendais compte, m\u2019int\u00e9ressaient vraiment. L\u2019un des derniers projets de recherche que j\u2019ai initi\u00e9, apr\u00e8s l\u2019avoir propos\u00e9 \u00e0 mes coll\u00e8gues de Paris-1 Sorbonne, o\u00f9 j\u2019\u00e9tais chercheur associ\u00e9, fut une\u00a0arch\u00e9ologie des innovations abandonn\u00e9es. Ce qui m\u2019int\u00e9ressait, c\u2019\u00e9tait la face cach\u00e9e, le versant concave de l\u2019Histoire, ou comme vous dites vous-m\u00eame,\u00a0l\u2019envers de l\u2019Histoire\u00a0\u2013 de cette histoire qui voit aujourd\u2019hui les g\u00e9ants de la tech surexpos\u00e9s sur la sc\u00e8ne mondiale, comme autant de h\u00e9ros (c\u2019est pourquoi il y a un mot, dans notre ab\u00e9c\u00e9daire, qui importe beaucoup \u00e0 mes yeux\u00a0: c\u2019est celui de\u00a0r\u00e9versibilit\u00e9, qui se d\u00e9cline sous de multiples aspects, dans le monde de l\u2019architecture, ou dans celui de l\u2019ing\u00e9nierie \u2013 avec le\u00a0reverse ingeniering, sans parler de la place que cette notion occupe dans l\u2019\u0153uvre d\u2019un peintre comme Christian Bonnefoi, qui a fait du\u00a0versodu tableau l\u2019un de ses centres de gravit\u00e9, une cl\u00e9 de compr\u00e9hension\u00a0\u00a0de ce qu\u2019il nomme\u00a0l\u2019\u00e9paisseur du plan).<br \/>Cette \u00e9poque de questionnement sur la notion de r\u00e9paration a co\u00efncid\u00e9, assez miraculeusement ou comme un hasard objectif surr\u00e9aliste, avec la rencontre de Pascal Bacqu\u00e9, et de ce r\u00e9seau d\u2019amis que nous formons \u00e0 l\u2019institut d\u2019\u00e9tudes l\u00e9vinassiennes \u2013 \u00e0 un moment o\u00f9 je venais de quitter l\u2019universit\u00e9, et o\u00f9, de Walter Benjamin, en passant par Emmanuel Levinas ou Benny L\u00e9vy, je d\u00e9couvrais ou red\u00e9couvrais, plus librement que dans le \u00ab\u00a0champ\u00a0\u00bb des sciences humaines, la profondeur de l\u2019\u00e9tude juive des textes, et en particulier l\u2019\u00e9nigme de ce qui constitue l\u2019une des cl\u00e9s du juda\u00efsme de l\u2019\u00e9tude\u00a0: l\u2019id\u00e9e du monde comme recommencement, comme renouvellement, plut\u00f4t que comme commencement. Vous \u00e9voquez la notion de r\u00e9demption, de rachat\u00a0; c\u2019est un point nodal de la diff\u00e9rence entre Juda\u00efsme et Christianisme\u00a0: la faute est dans l\u2019une et l\u2019autre de ces th\u00e9ologies, li\u00e9e ou cons\u00e9cutive, \u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9 dans le jardin d\u2019Eden, (\u00ab\u00a0du fruit de\u00a0cet arbre, tu ne mangeras pas\u00a0\u00bb), dont l\u2019humanit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 chass\u00e9e. Dans le christianisme, c\u2019est le sacrifice du Christ qui vaut expiation de la faute pour l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re, et il y a un \u00ab\u00a0avant\u00a0\u00bb et un \u00ab\u00a0apr\u00e8s\u00a0\u00bb ce sacrifice. Mais dans le juda\u00efsme, la r\u00e9paration n\u2019est pas seulement d\u2019ordre moral (comme s\u2019il s\u2019agissait de r\u00e9parer une faute), mais de l\u2019ordre d\u2019une t\u00e2che collective et continue, \u00e0 travers la pratique des\u00a0mitsvot, l\u2019\u00e9tude de la Torah, la justice, etc.\u00a0On trouve une autre formulation de cette diff\u00e9rence dans l\u2019expression de la r\u00e9paration comme r\u00e9demption, avec la kabbale, cette part r\u00e9serv\u00e9e de l\u2019\u00e9tude juive, dont l\u2019on ne peut qu\u2019entrevoir la richesse insondable, en particulier \u00e0 travers la notion de\u00a0Tsimtsoum\u00a0qui d\u00e9signe, dans la kabbale lourianique, l\u2019acte de retrait de Dieu, dont la lumi\u00e8re infinie se contracte pour \u00ab\u00a0faire place\u00a0\u00bb \u00e0 la cr\u00e9ation.\u00a0<\/p>\n<p>Le\u00a0tsimtsoum\u00a0permet la cr\u00e9ation en faisant une place \u00e0 l\u2019homme, \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et \u00e0 la libert\u00e9, mais produit aussi un monde fragment\u00e9, partiellement bris\u00e9. Il appartient alors \u00e0 l\u2019homme de prendre continument en charge la r\u00e9paration de ce monde. Et l\u2019artiste, l\u2019architecte ou le po\u00e8te ont une responsabilit\u00e9 particuli\u00e8re dans ce mouvement. Le\u00a0tikkoun olam\u00a0ou\u00a0r\u00e9paration du monde\u00a0d\u00e9signe cette responsabilit\u00e9 humaine consistant \u00e0 r\u00e9parer continument cette brisure, en ramenant l\u2019ordre, la justice et la pr\u00e9sence et l\u2019\u00e9clat du divin dans le monde.\u00a0Du coup, ce mot de r\u00e9paration changeait de couleur, et se chargeait d\u2019une profondeur polys\u00e9mique et m\u00e9taphysique qui ne pouvait se r\u00e9soudre \u00e0 ce que, apr\u00e8s les d\u00e9sillusions de la modernit\u00e9 et du progr\u00e8s, mais aussi avec toutes ces guerres qui nous reviennent elles aussi en un effet boomerang, plus sauvages que jamais, les soci\u00e9t\u00e9s actuelles et s\u00e9cularis\u00e9es cherchaient fi\u00e9vreusement \u00e0 travers l\u2019id\u00e9e de r\u00e9paration, de r\u00e9silience, et qui se traduisait sous de multiples aspects, du\u00a0care, aux\u00a0repair caf\u00e9s, en passant par les multiples formes du commerce de la deuxi\u00e8me main (non que ces enjeux ou ces espaces n\u2019aient pas de place dans mon livre, mais ils ne rendaient pas compte \u00e0 mes yeux de la profondeur de cette notion de r\u00e9paration). Et c\u2019est un pur bonheur renouvel\u00e9 que d\u2019\u00e9tudier chaque semaine avec vous et nos amis les versets de la Torah, car, comment dire, j\u2019ai l\u2019impression de me retrouver enfin chez moi\u2026\u00a0<\/p>\n<p><strong>Gilles Hanus\u00a0<\/strong>\u2013 On peut insister enfin sur l\u2019importance de la ville dans cet ab\u00e9c\u00e9daire (Pierre Caye y a fait allusion tout \u00e0 l\u2019heure). En effet, les d\u00e9bats contemporains en architecture renvoient \u00e0 cette notion de r\u00e9paration. Que s\u2019agit-il de r\u00e9parer\u00a0? La ville. Laquelle porte les traces, parfois les stigmates des politiques urbanistiques ant\u00e9rieures, auxquelles on ne cesse de devoir rem\u00e9dier, non tant au sens de leur apporter un rem\u00e8de d\u00e9finitif qu\u2019\u00e0 celui de redonner une vie par exemple \u00e0 tel grand ensemble dont l\u2019habitation est devenue extr\u00eamement probl\u00e9matique. Comme si la r\u00e9paration signifiait ici le fait non pas de faire table rase, mais de composer (au sens musical) afin de donner un sens nouveau \u00e0 l\u2019habitation et par-del\u00e0 \u00e0 la ville elle-m\u00eame. L\u00e0 o\u00f9 tant de gens auront tent\u00e9 de modeler ou de moduler (je pense \u00e9videmment \u00e0 Le Corbusier), il s\u2019agirait d\u00e9sormais, de fa\u00e7on plus modeste et plus essentielle (la modestie n\u2019ayant rien \u00e0 voir avec quelque renoncement que ce soit) d\u2019esquisser autre chose \u2013 et il faut entendre dans ce terme d\u2019esquisse les \u00e9chos de ce dont nous avons parl\u00e9 ce soir.<\/p>\n<p><strong>Pierre Caye \u2013<\/strong>\u00a0Revenons en effet \u00e0 l\u2019architecture, que Norbert Hillaire conna\u00eet bien. On distingue habituellement dans la pratique architecturale entre construction et r\u00e9paration, production et r\u00e9habilitation, cr\u00e9ation et restauration. Il s\u2019agit m\u00eame l\u00e0 sans doute d\u2019une\u00a0summa divisio\u00a0qui structure le monde actuel de l\u2019architecture et de son enseignement. Cette division est devenue aujourd\u2019hui \u00e0 ce point rigoureuse et herm\u00e9tique que dans l\u2019ambiance d\u2019architecturophobie que nous connaissons, l\u2019architecte semble devoir \u00eatre condamn\u00e9 \u00e0 ne plus construire mais seulement \u00e0 r\u00e9habiliter, selon des principes qui n\u2019ont plus rien \u00e0 voir avec la conception du projet architectural. Cette ambiance signe d\u2019une certaine fa\u00e7on, \u00e0 travers l\u2019\u00e9puisement de la force de conception, le d\u00e9clin de la culture europ\u00e9enne affaiss\u00e9e sur un vieux patrimoine dont elle est aujourd\u2019hui incapable de comprendre l\u2019intelligence vivante qui a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 sa constitution. En r\u00e9alit\u00e9 la maintenance et la r\u00e9paration en architecture comme dans tous les autres types de production se placent en amont de la division entre cr\u00e9ation et r\u00e9habilitation. La cr\u00e9ation doit contribuer \u00e0 la r\u00e9paration et \u00e0 la protection du monde de m\u00eame que la r\u00e9habilitation du patrimoine doit \u00eatre au service de sa reviviscence et de sa vitalit\u00e9 cr\u00e9atrice. Il me semble que Malraux et le directeur g\u00e9n\u00e9ral au minist\u00e8re de la Culture Ga\u00ebtan Picon n\u2019avaient pas d\u2019autre conception du patrimoine et de sa politique, digne d\u2019un \u00c9tat alors aussi souverain que la France. A ce titre le travail de Norbert Hillaire est aussi une fa\u00e7on de questionner trois quarts de si\u00e8cles de politique culturelle \u00e0 travers ce prisme particuli\u00e8rement \u00e9clairant. Je reviens sur la puissance de maintenance du monde par l\u2019art, \u00e0 travers une nouvelle fois la r\u00e9f\u00e9rence architecturale. On lit sur le fronton de la fa\u00e7ade palladienne de l\u2019\u00e9glise San Francesco della Vigna \u00e0 Venise dans le sestier du Castello, du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Arsenal, cette formule myst\u00e9rieuse que Palladio, son architecte fit graver\u00a0:\u00a0Deo utriusque templi aedificatori ac reparatori.\u00a0Sans vouloir entrer dans les arcanes d\u2019un des projets, ou plus exactement des m\u00e9ta-projets (j\u2019appelle m\u00e9ta-projet un projet qui cherche \u00e0 r\u00e9pondre moins aux usages contingents de tel ou tel commanditaire qu\u2019\u00e0 un probl\u00e8me fondamental du savoir architectural) les plus heuristiques de Palladio, la formule dit bien ce qu\u2019elle a \u00e0 dire. Que construire c\u2019est r\u00e9parer autant que r\u00e9parer est construire (aedificatori ac reparatori) et que l\u2019architecture a vocation \u00e0 r\u00e9parer en m\u00eame temps les deux temples de Dieu, \u00e0 la fois le monde et l\u2019\u00e9difice. L\u2019art est une force contre l\u2019usure du monde. C\u2019est dire combien l\u2019imb\u00e9cillit\u00e9 militante de certains \u00e9cologistes qui viennent symboliquement d\u00e9grader les \u0153uvres d\u2019art dans les mus\u00e9es fait partie des innombrables sympt\u00f4mes de notre incapacit\u00e9 \u00e0 engendrer une nouvelle n\u00e9guentropie, ce que j\u2019appelle \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb. C\u2019est cette t\u00e2che que la\u00a0R\u00e9paration\u00a0et\u00a0l\u2019Ab\u00e9c\u00e9daire\u00a0nous enjoignent d\u00e9sormais de remplir.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/E8D3C926-8888-438F-AEBD-8D8AF3084D27#_ftnref1\" rel=\"nofollow\">[1]<\/a>\u00a0cf. Pierre Caye,\u00a0Seul le temps nous appartient, aux \u00c9ditions Verdier, 2024.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Gilles Hanus\u00a0\u2013 Cet\u00a0Ab\u00e9c\u00e9daire de la r\u00e9paration\u00a0est un livre singulier parce que, outre la forme annonc\u00e9e par son titre,&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":269237,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1357],"tags":[1379,58,59,1011,27,1380],"class_list":{"0":"post-269236","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-livres","8":"tag-books","9":"tag-divertissement","10":"tag-entertainment","11":"tag-fr","12":"tag-france","13":"tag-livres"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/114905335957585055","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/269236","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=269236"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/269236\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/269237"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=269236"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=269236"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=269236"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}