{"id":326003,"date":"2025-08-18T01:18:14","date_gmt":"2025-08-18T01:18:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/326003\/"},"modified":"2025-08-18T01:18:14","modified_gmt":"2025-08-18T01:18:14","slug":"ecrire-en-cadence-survivre-en-contre-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/326003\/","title":{"rendered":"\u00e9crire en cadence, survivre en contre-temps"},"content":{"rendered":"<p>            <a href=\"https:\/\/unidivers.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/thibault-daelman.jpg\" data-caption=\"Thibault Daelman\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\"><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"lazy\" width=\"696\" height=\"1039\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/thibault-daelman-696x1039.jpg\"  data- alt=\"thibault daelman\"\/><\/p>\n<p><\/a>Thibault Daelman<\/p>\n<p>Avec <strong>L\u2019Entroubli<\/strong> <strong>Thibault Daelman <\/strong>entre en litt\u00e9rature comme d\u2019autres entrent en errance : avec un bagage trop lourd pour ses jeunes \u00e9paules et une langue trop vaste pour son \u00e2ge. Premier roman, premier risque, premier vertige. Une voix-\u00e9criture en syncope comme une improvisation bebop coul\u00e9e dans une architecture en continue. Thierry Daelman compose une \u0153uvre o\u00f9 la m\u00e9moire danse entre cadence et d\u00e9rapage.<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019entroubli \u00bb : le n\u00e9ologisme donne le ton. Entre trou et oubli, il dit la b\u00e9ance, la m\u00e9moire perfor\u00e9e, l\u2019impossible totalit\u00e9 du souvenir. Thibault Daelman \u00e9crit comme on cherche \u00e0 recoudre une \u00e9toffe d\u00e9chir\u00e9e, comme on tente d\u2019arrimer des bribes \u00e0 une conscience vacillante. L\u2019histoire est simple, presque nue : une fratrie dans un quartier populaire de Paris, une m\u00e8re excessive et courageuse, un p\u00e8re buveur et absent, cinq gar\u00e7ons ballot\u00e9s entre chaos domestique et attachements visc\u00e9raux. Mais de cette mati\u00e8re brute, Daelman fait un po\u00e8me discontinu, une partition fragment\u00e9e o\u00f9 l\u2019intime devient universel.<\/p>\n<p>Le narrateur \u2013 double transparent de l\u2019auteur, n\u00e9 en 1990 \u2013 raconte son enfance et son adolescence jusqu\u2019\u00e0 la majorit\u00e9. Rien de romanesque au sens traditionnel : pas d\u2019intrigue, pas de progression dramatique. Plut\u00f4t une suite de visions, de cris et de silences. L\u2019\u00e9cole, les moqueries, le refuge de la lecture, la d\u00e9couverte du d\u00e9sir sans objet. Chaque sc\u00e8ne surgit comme un souvenir isol\u00e9, brutal ou tendre, jamais enti\u00e8rement reli\u00e9 aux autres. C\u2019est ce morcellement qui fait la beaut\u00e9 du texte : Thibault Daelman ne reconstruit pas son pass\u00e9, il en restitue les ruines.<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res pages imposent d\u2019embl\u00e9e cette esth\u00e9tique. Un match de foot improvis\u00e9 dans la lumi\u00e8re des lampadaires, la silhouette rouge\u00e2tre d\u2019un homme buvant \u00e0 m\u00eame la bouteille, le vacarme polyphonique de la cuisine familiale : autant de s\u00e9quences d\u00e9coup\u00e9es comme des plans. La prose, scand\u00e9e par des ast\u00e9risques, fonctionne par blocs sonores et visuels, chacun satur\u00e9 de cris, de gestes, de d\u00e9tails sensoriels. On lit autant avec l\u2019oreille qu\u2019avec l\u2019\u0153il. L\u2019\u00e9criture devient alors m\u00e9moire acoustique : hurlements, insultes, ronflements, bruits de couverts, jusqu\u2019au silence \u00e9pais d\u2019une silhouette immobile dans l\u2019ombre. L\u2019auteur installe une polyphonie qui engloutit le lecteur et restitue l\u2019intensit\u00e9 brute de l\u2019enfance.<\/p>\n<p>On l\u2019a dit \u00ab fluide et gracieux \u00bb, mais la justesse de Thibault Daelman tient surtout \u00e0 son art du rythme. Ses phrases battent la mesure comme un musicien inventant sa partition : deux temps, trois temps, puis soudain un contre-temps qui d\u00e9saxe la phrase, la d\u00e9place, la fait tr\u00e9bucher pour mieux relancer le souffle. Cette cadence double, entre rigueur et improvisation, inscrit Thibault Daelman dans les pas d\u2019un Villon sous cachet, \u00e0 Raymond Roussel et sa pr\u00e9cision d\u2019horloger sonore, son obsession de l\u2019agencement cadenc\u00e9 (Roussel \u00e9tait en permanence sous cachet int\u00e9rieur\u2026), mais aussi au saxophone incandescent, \u00e0 la syncope jazz, \u00e0 la phrase qui \u00e9clate et s\u2019invente dans l\u2019instant. Entre la m\u00e9canique roussellienne et la fulgurance d\u2019un Charlie Parker, L\u2019Entroubli trouve son tempo : une litt\u00e9rature qui se construit en d\u00e9s\u00e9quilibre, port\u00e9e par une pulsation int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Plus encore, cette voix neuve s\u2019inscrit ainsi dans une constellation plus vaste d\u2019\u00e9crivains qui ont fait de la m\u00e9moire, de la langue et du rythme une mati\u00e8re incandescente. Du c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais, on songe \u00e0 Pierre Michon, pour la densit\u00e9 po\u00e9tique et la condensation d\u2019une enfance pauvre en fragments visionnaires ; \u00e0 Jean Genet, pour la capacit\u00e9 \u00e0 transformer la marge et la douleur en chant ; \u00e0 Louis Calaferte, pour la crudit\u00e9 du vacarme et la r\u00e9volte des corps ; \u00e0 Patrick Chamoiseau, pour la polyphonie sensorielle et l\u2019ancrage dans une oralit\u00e9 musicale. Du c\u00f4t\u00e9 anglophone, les r\u00e9sonances sont tout aussi fortes : James Joyce dans son Portrait of the Artist as a Young Man, pour la m\u00e9moire trou\u00e9e et la conscience stylistique en expansion ; Jack Kerouac pour l\u2019improvisation errante et la pulsation bebop ; Toni Morrison pour la composition syncop\u00e9e et charnelle de Jazz ; Allen Ginsberg enfin, pour la saturation sonore et le cri po\u00e9tique. Cette filiation n\u2019est pas une imitation mais une proximit\u00e9 de souffle.<\/p>\n<p>On pourrait craindre le roman mis\u00e9rabiliste, larmoyant. Il n\u2019en est rien. Thibault Daelman refuse la complaisance. Sa m\u00e8re, excessive et d\u00e9bord\u00e9e, n\u2019en est pas moins une figure d\u2019amour in\u00e9branlable ; son p\u00e8re, alcoolique et diminu\u00e9, garde une \u00e9paisseur humaine loin des caricatures. La fratrie, malgr\u00e9 ses d\u00e9chirures, reste le socle affectif. Rien de r\u00e9dempteur, mais rien de sordide non plus. Le roman ne cherche pas \u00e0 apitoyer : il expose, il fait sentir, il tremble.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9crire pour me r\u00e9unir, me dissoudre, simultan\u00e9ment \u00bb, dit le narrateur. Toute l\u2019\u00e9conomie du livre est l\u00e0 : se dissoudre dans les mots pour mieux se recomposer. L\u2019Entroubli est moins une autobiographie qu\u2019un rituel de r\u00e9surrection. On y lit l\u2019impossible deuil \u2013 celui du fr\u00e8re disparu, celui de l\u2019enfance perdue, celui du p\u00e8re d\u00e9chu \u2013 mais aussi la foi intacte dans la puissance cr\u00e9atrice du langage.<\/p>\n<p>Dans le sillage de Fran\u00e7ois Villon, dont il reprend le vieux verbe \u00ab s\u2019entroublier \u00bb, Thibault Daelman ne se contente pas d\u2019\u00e9crire un premier roman : il trace une voie. Errant, drogu\u00e9 aux drogues comme aux mots, hant\u00e9 par ses fant\u00f4mes et des relations humaines dysfonctionnelles, il s\u2019affirme \u00e0 travers la parole et l\u2019\u00e9criture comme\u2026 un \u00e9crivain orant. Son livre n\u2019est pas seulement le r\u00e9cit d\u2019une jeunesse caboss\u00e9e, mais la pulsation des failles m\u00e9morielles o\u00f9 se construit une langue autre. Celle du je est un autre o\u00f9 l\u2019oubli de l\u2019autre joue l\u2019antre d\u2019une personne jou\u00e9e.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1415\" height=\"2048\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/lentroubli-thibault-dealman-scaled.jpg\" alt=\"Thibault Daelman\"  data-\/><\/p>\n<p>Thibault Daelman<\/p>\n<p><strong>Fiche technique<\/strong><\/p>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Titre :<\/strong>\u00a0L\u2019Entroubli<\/li>\n<li><strong>Auteur :<\/strong>\u00a0Thibault Daelman<\/li>\n<li><strong>\u00c9diteur :<\/strong>\u00a0Le Tripode<\/li>\n<li><strong>Parution :<\/strong>\u00a028 ao\u00fbt 2025<\/li>\n<li><strong>Genre :<\/strong>\u00a0Roman (autobiographique, po\u00e9tique)<\/li>\n<li><strong>ISBN :<\/strong>\u00a0978-2-37055-464-2<\/li>\n<li><strong>Pagination :<\/strong>\u00a0296 pages<\/li>\n<li><strong>Format :<\/strong>\u00a014 \u00d7 20,5 cm<\/li>\n<li><strong>Tirage :<\/strong>\u00a07 000 exemplaires<\/li>\n<li><strong>Prix public :<\/strong>\u00a020 \u20ac<\/li>\n<li><strong>Illustration de couverture :<\/strong>\u00a0Giulia Leonelli,\u00a0Contrappunto\u00a0(2022)<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Thibault Daelman Avec L\u2019Entroubli Thibault Daelman entre en litt\u00e9rature comme d\u2019autres entrent en errance : avec un bagage&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":326004,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1357],"tags":[1379,58,59,1011,27,1380],"class_list":{"0":"post-326003","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-livres","8":"tag-books","9":"tag-divertissement","10":"tag-entertainment","11":"tag-fr","12":"tag-france","13":"tag-livres"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115047137724726519","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/326003","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=326003"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/326003\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/326004"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=326003"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=326003"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=326003"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}