{"id":329214,"date":"2025-08-19T11:37:13","date_gmt":"2025-08-19T11:37:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/329214\/"},"modified":"2025-08-19T11:37:13","modified_gmt":"2025-08-19T11:37:13","slug":"le-jardinier-et-la-mort-de-gueorgui-gospodinov-ou-leurope-comme-un-jardin-en-friche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/329214\/","title":{"rendered":"Le jardinier et la mort de Gu\u00e9orgui Gospodinov ou l\u2019Europe comme un jardin en friche"},"content":{"rendered":"<p>            <a href=\"https:\/\/unidivers.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/georgy-gospodinov-jardiniuer-et-mort.jpg\" data-caption=\"\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\"><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"lazy\" width=\"696\" height=\"1019\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/georgy-gospodinov-jardiniuer-et-mort-696x1019.jpg\"  data- alt=\"Gu\u00e9orgui Gospodinov\"\/><\/p>\n<p><\/a><\/p>\n<p>\u00ab Mon p\u00e8re \u00e9tait jardinier. Maintenant il est jardin. \u00bb Cette premi\u00e8re phrase de\u00a0<strong>Le jardinier et la mort\u00a0de Gu\u00e9orgui Gospodinov<\/strong> condense la vibration du livre : une m\u00e9ditation intime et universelle sur la mort, la m\u00e9moire et l\u2019avenir fragile de l\u2019Europe. Laur\u00e9at du Booker international en 2023 pour\u00a0Le pays du pass\u00e9, Gu\u00e9orgui Gospodinov confirme ici son art de la m\u00e9lancolie comme instrument de lucidit\u00e9. En retra\u00e7ant le dernier mois de vie de son p\u00e8re, il interroge la transmission filiale mais aussi la survie d\u2019une civilisation menac\u00e9e par l\u2019oubli. Laquelle ? La n\u00f4tre.<\/p>\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab Du monde entier. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab Mon p\u00e8re \u00e9tait jardinier. \u00c0 pr\u00e9sent c\u2019est un jardin.<\/p>\n<p>Je ne sais par o\u00f9 commencer. Que ceci soit le d\u00e9but. Il est question de fin, \u00e9videmment, mais o\u00f9 la fin commence-t-elle\u00a0?<\/p>\n<p>Je crois que j\u2019ai fait pipi, a dit mon p\u00e8re sur le seuil. Il se tenait dans l\u2019embrasure de la porte d\u2019entr\u00e9e, atrocement amaigri, l\u00e9g\u00e8rement vo\u00fbt\u00e9, de cette vo\u00fbture propre aux personnes de haute taille. On l\u2019a amen\u00e9 tard, un soir, \u00e0 la toute fin de novembre. Il avait support\u00e9 un voyage de trois cents kilom\u00e8tres, allong\u00e9 sur la banquette arri\u00e8re pour \u00e9mousser un peu la douleur. J\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 obtenir un rendez-vous le lendemain pour des examens.<\/p>\n<p>J\u2019ai fait pipi, a-t-il r\u00e9p\u00e9t\u00e9, de l\u2019air penaud d\u2019un petit enfant, en s\u2019excusant et avec l\u2019autod\u00e9rision qui le caract\u00e9risait \u2014\u00a0on se ridiculise sur ses vieux jours.<\/p>\n<p>Tout va bien, ai-je dit, et nous avons entrepris de changer ses v\u00eatements dans le couloir en fermant la porte du salon.<\/p>\n<p>J\u2019ai peur, m\u2019a dit ma fille tout bas \u00e0 l\u2019oreille \u00e0 un moment donn\u00e9. \u00c0 pr\u00e9sent, je me rends compte qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re \u00e0 le sentir. Je ne savais pas encore, je ne voulais pas savoir.<\/p>\n<p>Autant le dire d\u2019embl\u00e9e, \u00e0 la fin de ce livre le h\u00e9ros meurt. M\u00eame pas \u00e0 la fin, d\u2019ailleurs, d\u00e8s le milieu, mais apr\u00e8s, il est de nouveau vivant, dans toutes les histoires avant qu\u2019il ne s\u2019en aille ou dans celles d\u2019apr\u00e8s. Car, comme le disait \u00adGaustine, dans le pass\u00e9, le temps ne s\u2019\u00e9coule pas dans une seule direction.<\/p>\n<p>Quand j\u2019\u00e9tais petit, je ne choisissais \u00e0 la biblioth\u00e8que que les livres \u00e9crits \u00e0 la premi\u00e8re personne, car je savais que le h\u00e9ros ne mourrait pas. Bon, ce livre est \u00e9crit \u00e0 la premi\u00e8re personne bien que son v\u00e9ritable h\u00e9ros meure. Ne survivent que les conteurs d\u2019histoires, mais eux aussi mourront un jour.<\/p>\n<p>Ne survivent que les histoires.<\/p>\n<p>Et le jardin que mon p\u00e8re avait travaill\u00e9 avant de s\u2019en aller.<\/p>\n<p>C\u2019est s\u00fbrement la raison pour laquelle nous racontons. Pour construire un couloir parall\u00e8le dans lequel le monde et tous ceux qui l\u2019habitent sont \u00e0 leur place, pour d\u00e9tourner le r\u00e9cit vers une autre plate-bande lorsque cela deviendra dangereux et que la mort arrivera, de m\u00eame que le jardinier d\u00e9tourne l\u2019eau vers la plate-bande suivante de son jardin.<\/p>\n<p>J\u2019aimerais qu\u2019il y ait de la lumi\u00e8re, une lumi\u00e8re d\u2019apr\u00e8s-midi, douce, dans ces pages. Ce n\u2019est pas un livre sur la mort, mais sur la tristesse de voir la vie qui s\u2019en va. C\u2019est diff\u00e9rent. Tristesse \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son g\u00e2teau rempli de miel, mais aussi des alv\u00e9oles vides de ce g\u00e2teau, cette derni\u00e8re encore plus vive. Tristesse \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce g\u00e2teau dont se souviennent aussi les bougies en cire pendant qu\u2019elles se consument dans nos mains.<\/p>\n<p>Rien d\u2019effrayant, comme il disait. \u00bb<\/p>\n<p>La mort d\u2019un p\u00e8re, la naissance d\u2019un jardin<\/p>\n<p>Le roman <strong>Le jardinier et la mort\u00a0de Gu\u00e9orgui Gospodinov<\/strong> se d\u00e9ploie autour de la lente agonie d\u2019un p\u00e8re bulgare, vieil homme de terre et de silence, dont le fils consigne les gestes, les silences et les humiliations du corps. Apr\u00e8s sa mort, le narrateur d\u00e9couvre un carnet tenu par le p\u00e8re, non pas journal intime mais registre de jardinier : \u00ab Chaque printemps, les oignons plant\u00e9s, les arbres greff\u00e9s, la pluie compt\u00e9e en jours, des r\u00e9coltes fragiles. Comme si le monde pouvait se sauver en restant fid\u00e8le au cycle des saisons \u00bb. Le contraste est saisissant : le p\u00e8re ne laisse pas de r\u00e9cit, mais une cartographie du vivant, un t\u00e9moignage d\u2019attention patiente aux rythmes de la nature. Ainsi s\u2019esquisse une \u00e9quation bouleversante o\u00f9 l\u2019homme dispara\u00eet, mais le jardin \u2013 travail de patience, de soin, de transmission \u2013 demeure. C\u2019est par ce d\u00e9tour que Gospodinov donne au deuil la forme d\u2019un h\u00e9ritage. Le jardin devient m\u00e9moire et la m\u00e9moire se fait graine d\u2019avenir.<\/p>\n<p>Comme souvent chez Gu\u00e9orgui Gospodinov, l\u2019intime est ins\u00e9parable du collectif. Le p\u00e8re appartient \u00e0 cette g\u00e9n\u00e9ration d\u2019Europ\u00e9ens de l\u2019Est form\u00e9s sous un r\u00e9gime communiste qui les aura enferm\u00e9s dans la dissimulation, le mensonge, la peur et le silence ; le rare espace de libert\u00e9 se r\u00e9duisant \u00e0 un lopin de terre. Le jardin est ainsi doublement m\u00e9taphore : espace d\u2019autonomie au sein d\u2019un r\u00e9gime autoritaire, mais aussi lieu o\u00f9 se conserve, sous la surface, un sens de la continuit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 travers le portrait du p\u00e8re-jardinier, c\u2019est toute une m\u00e9moire bulgare \u2013 et europ\u00e9enne \u2013 qui affleure : celle des silences, des deuils tus, des r\u00e9sistances modestes. L\u00e0 r\u00e9side le c\u0153ur du livre : la nature comme m\u00e9taphore de la mort, mais aussi comme promesse de continuit\u00e9. Gospodinov tisse la biographie d\u2019un p\u00e8re avec l\u2019herbier d\u2019une civilisation : comment accepter que tout se fane ? Et que reste-t-il quand la m\u00e9moire humaine se confie aux mains d\u2019une terre obstin\u00e9e \u00e0 fleurir ? En ce sens, le roman d\u00e9passe la seule exp\u00e9rience personnelle pour toucher \u00e0 une crise civilisationnelle : que faire d\u2019un pass\u00e9 marqu\u00e9 par la perte, sinon le cultiver comme une terre fragile ?<\/p>\n<p>En ce sens,\u00a0Le jardinier et la mort\u00a0de Gu\u00e9orgui Gospodinov\u00a0se situe dans le prolongement de\u00a0Physique de la m\u00e9lancolie\u00a0et du Pays du pass\u00e9. Il interroge ce que nous faisons de notre pass\u00e9, et comment, faute de l\u2019assumer, nous risquons de le voir revenir sous des formes toxiques \u2013 nostalgies autoritaires, replis identitaires, mythe d\u2019une innocence perdue. Les inqui\u00e9tants retour de la peste brune et de la peste rouge.<\/p>\n<p>Une constellation europ\u00e9enne : J\u00fcnger, Rilke, Cioran, Char, Gustafsson<\/p>\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res pages du jardinier et la mort\u00a0de Gu\u00e9orgui Gospodinov, le lecteur est saisi par un style fragmentaire, lapidaire, o\u00f9 chaque phrase fonctionne comme un aphorisme charg\u00e9 d\u2019oracle. \u00ab Mon p\u00e8re \u00e9tait jardinier. Maintenant il est jardin \u00bb : en deux temps, la vie bascule dans la mort, et l\u2019homme devient mati\u00e8re cosmique. Cette densit\u00e9 po\u00e9tique, h\u00e9riti\u00e8re \u00e0 la fois de la liturgie orthodoxe et des \u00e9critures m\u00e9ditatives de l\u2019Europe moderne installe d\u2019embl\u00e9e le roman dans une tonalit\u00e9 \u00e9l\u00e9giaque sans pathos. Le texte de Gospodinov s\u2019inscrit ainsi dans une filiation plurielle, comme si son jardin bulgare dialoguait avec d\u2019autres jardins, d\u2019autres \u00e9critures de l\u2019Europe bless\u00e9e. On peut y discerner quelques grandes parent\u00e9s.<\/p>\n<p>Avec\u00a0<strong>Ernst J\u00fcnger<\/strong>, d\u2019abord, par la m\u00e9taphore du jardin comme rempart fragile contre la barbarie (la peste brune) dans\u00a0Sur les falaises de marbre\u00a0(1939). Le jardin n\u2019est pas seulement un motif botanique, il est une figure r\u00e9currente de la litt\u00e9rature europ\u00e9enne comme lieu de r\u00e9sistance. Chez J\u00fcnger, le jardin est d\u00e9crit comme un sanctuaire spirituel : \u00ab Dans nos jardins clos, les lis fleurissaient encore et les grenades luisaient au soleil tandis que d\u00e9j\u00e0 au loin montait la fum\u00e9e des incendies \u00bb. Ce contraste entre le calme ordonn\u00e9 du\u00a0hortus conclusus\u00a0et l\u2019avanc\u00e9e du Grand Forestier, figure de la barbarie totalitaire de Hitler, en fait un bastion de civilisation. Mais cette enclave est menac\u00e9e de destruction, et sa fragilit\u00e9 incarne le destin d\u2019une Europe classique sur le point de basculer. <\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle de distance, Gu\u00e9orgui Gospodinov r\u00e9invente cette symbolique dans le communisme (la peste rouge). L\u00e0 o\u00f9 Ernst J\u00fcnger imaginait un jardin aristocratique, fragile citadelle assi\u00e9g\u00e9e par la violence, Gospodinov offre un jardin modeste, populaire, fruit des gestes d\u2019un p\u00e8re anonyme. Non pas forteresse h\u00e9ro\u00efque, mais parcelle obstin\u00e9e : \u00ab Mon p\u00e8re cultivait comme on prie \u2013 non pour repousser la mort, mais pour l\u2019apprivoiser \u00bb.. La port\u00e9e civilisationnelle est sans ambig\u00fcit\u00e9 : l\u2019Europe ne se sauvera pas par des forteresses des coups des nouveaux barbares mais par des gestes de soin et de transmission. Le jardin incarne la possibilit\u00e9, toujours menac\u00e9e, d\u2019un h\u00e9ritage vivant. Et donc de son futur.<\/p>\n<p>Avec\u00a0<strong>Emil Cioran<\/strong>, l\u2019affinit\u00e9 se joue du c\u00f4t\u00e9 de la lucidit\u00e9 m\u00e9lancolique. Comme Cioran, Gospodinov sait que la perte est la v\u00e9rit\u00e9 fondamentale de l\u2019existence europ\u00e9enne. Mais l\u00e0 o\u00f9 Cioran s\u2019enferme dans la st\u00e9rilit\u00e9 d\u2019une m\u00e9ditation sans consolation, Gospodinov refuse le nihilisme pur : il oppose \u00e0 l\u2019\u00e9vidence de la d\u00e9sagr\u00e9gation une patience, une fid\u00e9lit\u00e9 au cycle de la nature.<\/p>\n<p>Enfin, avec\u00a0<strong>Ren\u00e9 Char<\/strong>, l\u2019\u00e9cho r\u00e9sonne dans l\u2019usage du fragment et dans la conviction que la po\u00e9sie doit sauver l\u2019essentiel face au d\u00e9sastre. \u00ab Notre h\u00e9ritage n\u2019est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019aucun testament \u00bb, affirmait Char : le carnet du p\u00e8re, d\u00e9risoire et essentiel, en devient pourtant un, \u00e0 travers ses notes de jardinier. Char sauvait par l\u2019\u00e9clair aphoristique, Gospodinov par la semence obstin\u00e9e : deux formes d\u2019une m\u00eame survie po\u00e9tique.<\/p>\n<p>Avec\u00a0<strong>Rainer Maria Rilke<\/strong>, ensuite, dont les\u00a0\u00c9l\u00e9gies de Duino\u00a0ont donn\u00e9 \u00e0 la mort un statut d\u2019\u00e9l\u00e9ment constitutif de la vie : \u00ab la beaut\u00e9 n\u2019est rien d\u2019autre que le commencement du terrible \u00bb. Dans les deux cas, l\u2019exp\u00e9rience de la perte n\u2019est pas d\u00e9ni\u00e9e mais reconnue comme partie int\u00e9grante de l\u2019existence. Le fragment, l\u2019\u00e9clat, la notation br\u00e8ve dans le roman de Gu\u00e9orgui Gospodinov jouent le r\u00f4le des visions fulgurantes dans les\u00a0\u00c9l\u00e9gies\u00a0: saisir un instant du visible en sachant qu\u2019il est vou\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre. Et comme l\u2019ange rilk\u00e9en qui unit le monde des vivants et celui des morts, le p\u00e8re-jardinier devient ici figure m\u00e9diatrice, entre m\u00e9moire et oubli, finitude et continuit\u00e9. Loin d\u2019\u00eatre une simple chronique du deuil,\u00a0Le jardinier et la mort\u00a0rejoint l\u2019\u00e9l\u00e9gie rilk\u00e9enne : non pas plainte mais chant de passage, m\u00e9ditation po\u00e9tique o\u00f9 la fin devient graine, et o\u00f9 l\u2019humus de la m\u00e9moire nourrit la possibilit\u00e9 d\u2019une renaissance.<\/p>\n<p>Il faut \u00e9galement citer <strong>Lars Gustafsson<\/strong> dont\u00a0La mort d\u2019un apiculteur\u00a0offre peut-\u00eatre le contrepoint nordique le plus proche de l\u2019entreprise de Gospodinov. Comme l\u2019apiculteur su\u00e9dois, le p\u00e8re bulgare vit sa fin non pas dans le tumulte mais dans l\u2019attention obstin\u00e9e aux signes minuscules du vivant. Chez Gustafsson, l\u2019\u00e9criture fragmentaire \u00e9pouse la douleur du corps tout en cherchant la continuit\u00e9 du monde ; chez Gospodinov, elle traduit la m\u00e9lancolie d\u2019une Europe menac\u00e9e d\u2019oubli. Tous deux transforment la chronique d\u2019une agonie en m\u00e9ditation sur la survie des formes simples \u2014 les abeilles, les fleurs, les gestes du soin \u2014 comme si la dignit\u00e9 du mourir r\u00e9sidait dans la persistance de ces minuties.<\/p>\n<p>Enfin, \u00e0  ce r\u00e9seau de r\u00e9sonances, il faut ajouter la com\u00e9die universelle m\u00eame de Gospodinov avec\u00a0<strong>Gaustine<\/strong>\u00a0qui n\u2019est jamais qu\u2019un simple personnage mais une instance de m\u00e9diation, un passeur de m\u00e9moire. Dans\u00a0Le Pays du pass\u00e9, il \u00e9tait celui qui administrait la \u00ab clinique du temps \u00bb et orchestrait les retours en arri\u00e8re pour des soci\u00e9t\u00e9s malades de nostalgie. Dans\u00a0Le jardinier et la mort, sa pr\u00e9sence est plus diffuse mais non moins essentielle. Le p\u00e8re-jardinier peut \u00eatre lu comme une figure de Gaustine en acte \u2014 non plus l\u2019intellectuel ironique qui manipule le pass\u00e9, mais l\u2019homme silencieux qui, dans ses gestes de terre, sauve la m\u00e9moire par l\u2019attention au vivant. Il y a l\u2019astuce intellectuelle et la patience du jardinier.<\/p>\n<p>Ainsi se dessine une constellation de penseurs et de po\u00e8tes qui, chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, ont cherch\u00e9 \u00e0 conjurer la catastrophe europ\u00e9enne par l\u2019\u00e9criture. Gospodinov leur succ\u00e8de, mais en les infl\u00e9chissant : il \u00e9crit depuis l\u2019Est post-sovi\u00e9tique, avec la conviction que l\u2019avenir de l\u2019Europe ne se joue plus dans les grandes citadelles culturelles, mais dans les jardins humbles, dans la m\u00e9moire quotidienne, dans l\u2019humus obstin\u00e9 des morts.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"887\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/icone-anastasis-resurrection-1024x887-1.jpg\" alt=\"icone resurrection\"  data-\/><\/p>\n<p>Une po\u00e9tique spirituelle du fragment et de l\u2019humus<\/p>\n<p>Une des forces, plut\u00f4t des puissances de Gu\u00e9orgui Gospodinov est d\u2019ajouter \u00e0 la gravit\u00e9 un humour discret, presque tendre. La pudeur du narrateur devant les humiliations physiques du p\u00e8re emp\u00eache le r\u00e9cit de sombrer dans le path\u00e9tique, comme si l\u2019ironie l\u00e9g\u00e8re \u00e9tait le dernier rempart contre l\u2019\u00e9crasement de la douleur. La voix oscille entre l\u2019enfant qui se souvient du p\u00e8re comme d\u2019un \u00ab h\u00e9ros de l\u2019enfance \u00bb et l\u2019adulte qui constate l\u2019agonie, produisant une polyphonie temporelle o\u00f9 chaque fragment condense m\u00e9moire et perte. <\/p>\n<p>\u00c0 cette polyphonie s\u2019ajoute une dimension organique : les images de racines, de terre, de pluie font du texte une v\u00e9ritable \u00e9co-po\u00e9tique du deuil, o\u00f9 \u00e9crire revient \u00e0 cultiver, \u00e0 enfouir la m\u00e9moire dans l\u2019humus pour qu\u2019elle refleurisse. Carnet du p\u00e8re et livre du fils se r\u00e9pondent : l\u2019un \u00e9crit la terre, l\u2019autre \u00e9crit la mort. Le roman devient alors une double archive, o\u00f9 l\u2019\u00e9criture, comme le jardin, n\u2019est pas seulement geste de conservation mais acte de transmission, liturgie la\u00efque o\u00f9 l\u2019humus de la m\u00e9moire nourrit l\u2019avenir.<\/p>\n<p>Ainsi, entre les notations du carnet paternel, les r\u00e9miniscences du fils et les r\u00e9sonances antiques qui traversent le texte \u2014 figures d\u2019Orph\u00e9e et sa descente aux enfers, souvenirs d\u2019Ithaque, \u00e9chos de la sagesse d\u2019\u00c9picure \u2014 se dessine une polyphonie qui d\u00e9passe de loin le cadre d\u2019une \u00e9l\u00e9gie personnelle. Le roman prend alors l\u2019allure d\u2019une liturgie la\u00efque, m\u00e9ditation partag\u00e9e sur la finitude et la m\u00e9moire. Mais cette liturgie, si elle se veut s\u00e9culi\u00e8re, demeure travers\u00e9e de correspondances religieuses. Les lecteurs issus de la tradition chr\u00e9tienne, orthodoxe et romaine, reconna\u00eetront dans l\u2019\u00e9vocation du p\u00e8re-jardinier une silhouette discr\u00e8tement christique. La figure double du Christ Jardinier et M\u00e9decin des \u00e2mes qui soigne en silence la nature des hommes et dont la mort devient passage, m\u00e9tamorphose et f\u00e9condit\u00e9.<\/p>\n<p>Ainsi Le jardinier et la mort\u00a0de Gu\u00e9orgui Gospodinov\u00a0n\u2019est pas seulement un roman fun\u00e8bre, c\u2019est un\u00a0memento mori\u00a0pour l\u2019Europe ainsi qu\u2019un memento nasci. Il s\u2019agit d\u2019accepter la mort comme partie int\u00e9grante de la vie afin de redonner sens \u00e0 la m\u00e9moire, \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage et \u00e0 la fragilit\u00e9. Cultiver ou dispara\u00eetre. Construire une v\u00e9ritable et ambitieuse politique culturelle europ\u00e9enne\u00a0qui sache cultiver ses racines s\u2019av\u00e8re alors un moyen essentiel de redonner un sens historique et spirituel \u00e0 la construction de l\u2019Europe. Et alors on reverra fleurir les oliviers.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1920\" height=\"1334\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/lille_pdba_sustris_noli_me_tangere-1920x1334.jpg\" alt=\"Christ jardinier\"  data-\/><\/p>\n<p>Noli me tangere ou Le Christ en jardinier apparaissant \u00e0 la Madeleine est un tableau r\u00e9alis\u00e9 entre 1548 et 1560 par le peintre flamand Lambert Sustris. Il est conserv\u00e9 au palais des Beaux-Arts de Lille<\/p>\n<p>Biographie de Gu\u00e9orgui Gospodinov<\/p>\n<p>N\u00e9 en 1968 \u00e0 Yambol, en Bulgarie, Gu\u00e9orgui Gospodinov est aujourd\u2019hui l\u2019un des \u00e9crivains europ\u00e9ens les plus traduits et les plus reconnus. Po\u00e8te, nouvelliste et romancier, il a acquis une r\u00e9putation internationale avec\u00a0Physique de la m\u00e9lancolie (2011, trad. fran\u00e7aise chez Intervalles), o\u00f9 il revisitait le mythe du Minotaure \u00e0 travers la m\u00e9moire collective de l\u2019Europe de l\u2019Est. En 2023, il remporte le\u00a0Booker International Prize\u00a0pour\u00a0Le Pays du pass\u00e9 (Gallimard), roman d\u2019anticipation sur la manipulation politique de la nostalgie. Son \u0153uvre, traduite dans plus de 25 langues, explore les th\u00e8mes de la m\u00e9moire, du deuil, de l\u2019Histoire et de la fragilit\u00e9 humaine. R\u00e9compens\u00e9 \u00e9galement par le prix Jan Michalski et par de nombreuses distinctions en Europe, Gospodinov est devenu une voix centrale de la litt\u00e9rature contemporaine, oscillant entre m\u00e9lancolie, ironie et lucidit\u00e9 politique.<\/p>\n<p>Fiche technique<\/p>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Titre<\/strong>\u00a0:\u00a0Le jardinier et la mort<\/li>\n<li><strong>Auteur<\/strong>\u00a0: Gu\u00e9orgui Gospodinov<\/li>\n<li><strong>Titre original<\/strong>\u00a0:\u00a0The Gardener and Death\u00a0(\u0421\u0430\u0434\u043e\u0432\u043d\u0438\u043a\u044a\u0442 \u0438 \u0441\u043c\u044a\u0440\u0442\u0442\u0430)<\/li>\n<li><strong>Traductrice<\/strong>\u00a0: Marie Vrinat-Nikolov<\/li>\n<li><strong>\u00c9diteur fran\u00e7ais<\/strong>\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab Du monde entier \u00bb<\/li>\n<li><strong>Date de parution en France<\/strong>\u00a0: ao\u00fbt 2025<\/li>\n<li><strong>Langue originale<\/strong>\u00a0: bulgare<\/li>\n<li><strong>Pagination<\/strong>\u00a0: 272 pages (env.)<\/li>\n<li><strong>Prix indicatif<\/strong>\u00a0: 23 \u20ac<\/li>\n<\/ul>\n<p>Bibliographie s\u00e9lective<\/p>\n<p>\u0152uvres de Gu\u00e9orgui Gospodinov<\/p>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Gospodinov, G. (2011).\u00a0Physique de la m\u00e9lancolie. Paris : Intervalles.<\/li>\n<li>Gospodinov, G. (2020).\u00a0Time Shelter\u00a0(Le Pays du pass\u00e9). Paris : Gallimard.<\/li>\n<li>Gospodinov, G. (2025).\u00a0Le jardinier et la mort. Paris : Gallimard.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u0152uvres d\u2019Ernst J\u00fcnger<\/p>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>J\u00fcnger, E. (1939). Sur les falaises de marbre. Trad. Henri Plard. Paris : Gallimard.<\/li>\n<li>J\u00fcnger, E. (1949). La Paix. Trad. H. Thomas. Paris : Gallimard.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u0152uvres de Rainer Maria Rilke<\/p>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Rilke, R. M. (1923). \u00c9l\u00e9gies de Duino. Trad. Philippe Jaccottet. Paris : Seuil (Points Po\u00e9sie).<\/li>\n<li>Rilke, R. M. (1922). Les Sonnets \u00e0 Orph\u00e9e. Trad. Claude Vig\u00e9e. Paris : Gallimard (Po\u00e9sie).<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u0152uvres d\u2019Emil Cioran<\/p>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Cioran, E. (1949). Pr\u00e9cis de d\u00e9composition. Paris : Gallimard.<\/li>\n<li>Cioran, E. (1973). De l\u2019inconv\u00e9nient d\u2019\u00eatre n\u00e9. Paris : Gallimard.<\/li>\n<li>Cioran, E. (1986). Aveux et anath\u00e8mes. Paris : Gallimard.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u0152uvres de Ren\u00e9 Char<\/p>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Char, R. (1946). Feuillets d\u2019Hypnos. Paris : Gallimard (Po\u00e9sie).<\/li>\n<li>Char, R. (1962). Recherche de la base et du sommet. Paris : Gallimard.<\/li>\n<li>Char, R. (1983). \u0152uvres compl\u00e8tes. Paris : Gallimard (Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade).<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u0152uvres de Lars Gustafsson<\/p>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Gustafsson, L. (1978). La mort d\u2019un apiculteur. Trad. L. et E. Duthuit. Paris : Gallimard. <\/li>\n<li>Gustafsson, L. (1981). L\u2019histoire d\u2019un chien. Trad. A. S\u00e9gol. Paris : Gallimard. <\/li>\n<li>Gustafsson, L. (1996). Les endormis de V\u00e4stmanland. Trad. F. Asso. Paris : Actes Sud.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c9tudes critiques<\/p>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Calasso, R. (2015).\u00a0La litt\u00e9rature et les dieux. Paris : Gallimard (r\u00e9flexion sur le r\u00f4le des mythes et de la m\u00e9moire en litt\u00e9rature).<\/li>\n<li>Escoubas, \u00c9. (2003).\u00a0Jardins de m\u00e9moire, jardins de mort : l\u2019imaginaire europ\u00e9en du v\u00e9g\u00e9tal. Revue des sciences humaines, 269(1), 45-62.<\/li>\n<li>Mertens, P. (2012).\u00a0La m\u00e9moire europ\u00e9enne : histoire et m\u00e9lancolie. Bruxelles : Complexe.<\/li>\n<li>Minois, G. (2019).\u00a0Histoire de la mort en Occident, de l\u2019Antiquit\u00e9 \u00e0 nos jours. Paris : Fayard.<\/li>\n<li>Schenker, D. (2021). \u00ab Les jardins de J\u00fcnger : culture et barbarie dans\u00a0Sur les falaises de marbre\u00a0\u00bb.\u00a0Revue d\u2019histoire intellectuelle europ\u00e9enne, 13(2), 117-134.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"\u00ab Mon p\u00e8re \u00e9tait jardinier. 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