{"id":348987,"date":"2025-08-28T02:11:10","date_gmt":"2025-08-28T02:11:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/348987\/"},"modified":"2025-08-28T02:11:10","modified_gmt":"2025-08-28T02:11:10","slug":"entretien-safia-kessas-journaliste-documentariste-pour-guerir-il-faut-reconstruire-une-histoire-ou-les-victimes-retrouvent-leur-dignite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/348987\/","title":{"rendered":"Entretien \/ Safia Kessas. Journaliste-documentariste : \u00abPour gu\u00e9rir, il faut reconstruire une histoire o\u00f9 les victimes retrouvent leur dignit\u00e9\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><strong>Safia Kessas a entrepris une longue qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9 sur le massacre du 23 mai 1956 ayant cibl\u00e9 trois villages dans la vall\u00e9e de la Soummam (A\u00eft Soula, Tazrouts et Agouni).\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>Dans cet entretien, elle revient sur l\u2019importance de recueillir des t\u00e9moignages encore aujourd\u2019hui, car, dit-elle, \u00abce n\u2019est plus seulement l\u2019histoire g\u00e9n\u00e9rale qu\u2019il faut raconter, mais aussi ces m\u00e9moires souterraines et intimes qui traversent les g\u00e9n\u00e9rations\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p>Son enqu\u00eate men\u00e9e avec l\u2019historien Fabrice Rasputi et publi\u00e9e par Mediapart a collect\u00e9 de nombreux t\u00e9moignages des victimes, de leurs descendants ainsi que des appel\u00e9s de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise sur cet autre Oradour occult\u00e9 par le r\u00e9cit fran\u00e7ais. Loin des statistiques froides et tronqu\u00e9es des archives officielles, l\u2019enqu\u00eate a donn\u00e9 la parole \u00e0 des t\u00e9moins dont le traumatisme demeure vif et intact m\u00eame apr\u00e8s de longues d\u00e9cennies. La violence sexuelle perp\u00e9tr\u00e9e par l\u2019arm\u00e9e coloniale contre les femmes a \u00e9t\u00e9 \u00abpendant longtemps\u2026 ignor\u00e9e, oblit\u00e9r\u00e9e dans le r\u00e9cit du traumatisme collectif\u00bb. Safia Kessas estime que ce silence massif \u00abbien loin des r\u00e9cits des figures h\u00e9ro\u00efques demande \u00e0 \u00eatre d\u00e9construit avec tact, afin de d\u00e9placer la honte et lib\u00e9rer enfin la parole. Car pour gu\u00e9rir, il faut parler, reconstruire une histoire o\u00f9 les victimes retrouvent leur dignit\u00e9 et o\u00f9 la m\u00e9moire refuse tout oubli\u00bb.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Propos recueillis par <strong>Nadjia Bouaricha<\/strong><\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>En partant \u00e0 la qu\u00eate de r\u00e9ponses sur votre histoire familiale, vous tombez sur le souvenir d\u2019un massacre que la m\u00e9moire collective a enfoui dans les tiroirs des traumatismes de la guerre d\u2019ind\u00e9pendance. Quel a \u00e9t\u00e9 l\u2019impact d\u2019une telle d\u00e9couverte sur la journaliste et documentariste ?<\/p>\n<p>En cherchant \u00e0 comprendre mon histoire familiale, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 quel point nous connaissons la grande histoire de la guerre d\u2019ind\u00e9pendance alg\u00e9rienne, ses grandes dates, ses figures. Mais il reste tant de pans obscurs et silencieux \u00e0 explorer pour vraiment saisir l\u2019ampleur des traumatismes, surtout ceux qui ont accompagn\u00e9 nos parents. Ce qui m\u2019a frapp\u00e9e, c\u2019est que ni la distance g\u00e9ographique ni les ann\u00e9es qui passent n\u2019att\u00e9nuent vraiment ces blessures : on ne s\u2019en remet jamais totalement, au mieux on apprend \u00e0 les apprivoiser, \u00e0 vivre avec cette part manquante ou bless\u00e9e. Cette d\u00e9couverte, pour moi en tant que journaliste et documentariste, a \u00e9t\u00e9 une source de responsabilit\u00e9. Ce n\u2019est plus seulement l\u2019histoire g\u00e9n\u00e9rale qu\u2019il faut raconter, mais aussi ces m\u00e9moires souterraines et intimes qui traversent les g\u00e9n\u00e9rations. Cela a renforc\u00e9 mon d\u00e9sir de recueillir la parole des t\u00e9moins, de rendre visibles ces zones d\u2019ombre qui ont fa\u00e7onn\u00e9 tant de destins et qui continuent de marquer nos vies aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Quels sont les t\u00e9moignages qui vous ont le plus marqu\u00e9e ?<\/p>\n<p>Certaines femmes ont parl\u00e9, d\u2019autres ont sugg\u00e9r\u00e9. Il faut savoir lire entre les lignes. Il n\u2019y a pas un t\u00e9moignage plus que l\u2019autre qui a marqu\u00e9. Ce serait une autre violence \u00e0 mon sens que de valoriser une parole plus que l\u2019autre. Il faut accueillir et prendre la mesure de ce que partagent ces femmes pour comprendre comment les violences se sont abattues sur elles dans une forme de continuum que ce soit concernant leur statut de femme, proie aux agressions, mais aussi dans celles de m\u00e8re (qui perdent leur enfant), de conjointe (tortur\u00e9e pour les faire parler) et de soutien logistique \u00e0 l\u2019ALN. Toutes ont \u00e9t\u00e9 d\u2019un courage exceptionnel dans une forme d\u2019abn\u00e9gation, pendant la p\u00e9riode \u00a0de la guerre, et ont trouv\u00e9 la force de continuer apr\u00e8s la guerre, de b\u00e2tir une vie. C\u2019est fort. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s touch\u00e9e par toutes ces femmes Btitra, Bicha, Houa, Fatma, fortes, douces, d\u00e9termin\u00e9es. Il faut beaucoup de courage pour avancer dans la vie en gardant pour soi l\u2019ignominie comme le raconte l\u2019article que nous avons sign\u00e9 avec Fabrice Riceputi (In Mediapart). Il y a aussi celles et nous ne le mesurons pas vraiment, qui n\u2019ont pas eu la force de continuer comme une des t\u00e9moins nous le raconte.<\/p>\n<p>La violence sexuelle est un des aspects que l\u2019histoire a peu document\u00e9e. Le viol dont ont \u00e9t\u00e9 victimes les femmes a-t-il \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9, par ceux qui ont \u00e9crit ou racont\u00e9 la guerre d\u2019ind\u00e9pendance, comme un \u00abd\u00e9tail n\u00e9gligeable\u00bb dans le traumatisme v\u00e9cu par toute la population ?<\/p>\n<p>Pendant longtemps, la violence sexuelle v\u00e9cue par les femmes durant la guerre d\u2019ind\u00e9pendance alg\u00e9rienne a \u00e9t\u00e9 ignor\u00e9e, oblit\u00e9r\u00e9e dans le r\u00e9cit du traumatisme collectif. Mais diff\u00e9rents historiens, journalistes et chercheures, Florence Beaug\u00e9, Tramor Quemeneur, Claire Mauss-Copeaux ou encore Rapha\u00eblle Branche et Gis\u00e8le Halimi \u2014 ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que ces actes \u00e9taient des instruments d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s de terreur et de domination. Ce qui m\u2019anime aujourd\u2019hui, c\u2019est d\u2019explorer les angles morts de cette m\u00e9moire : le v\u00e9cu des femmes rurales, anonymes, prises pour cible pour casser la R\u00e9volution et briser le tissu social. Leur silence massif, bien loin des r\u00e9cits des figures h\u00e9ro\u00efques, demande \u00e0 \u00eatre d\u00e9construit avec tact, afin de d\u00e9placer la honte et lib\u00e9rer enfin la parole. Car pour gu\u00e9rir, il faut parler, reconstruire une histoire o\u00f9 les victimes retrouvent leur dignit\u00e9 et o\u00f9 la m\u00e9moire refuse tout oubli.<\/p>\n<p>Quelle est l\u2019importance de collecter et recueillir aujourd\u2019hui encore des t\u00e9moignages sur ce qui s\u2019est pass\u00e9 durant la guerre pour l\u2019\u00e9criture d\u2019une histoire sans oubli ni censure ?<\/p>\n<p>Dans mon travail d\u2019enqu\u00eate sur la m\u00e9moire de la guerre d\u2019ind\u00e9pendance alg\u00e9rienne, je r\u00e9alise \u00e0 quel point le r\u00e9cit collectif a longtemps occult\u00e9 les trajectoires et les souffrances des femmes, et notamment la violence sexuelle, rest\u00e9e largement taboue et effac\u00e9e de l\u2019histoire officielle. Le r\u00f4le d\u00e9cisif jou\u00e9 par des combattantes c\u00e9l\u00e8bres comme Djamila Bouhired, Hassiba Ben Bouali ou Djamila Boupacha nous guide vers la parole des anonymes, des femmes rurales et de toutes celles qui ont subi la violence comme arme de guerre, mais qui n\u2019a jamais trouv\u00e9 sa place sur nos monuments. Faire \u00e9merger la parole, visibiliser des parcours pourraient trouver une place sur des monuments sp\u00e9cifiques d\u00e9di\u00e9s.Cet effacement de la m\u00e9moire f\u00e9minine que toutes les soci\u00e9t\u00e9s connaissent (l\u2019historienne f\u00e9ministe Michelle Perrot parle d\u2019un d\u00e9ni de l\u2019histoire quand il s\u2019agit de l\u2019histoire des femmes), coupl\u00e9 \u00e0 la difficult\u00e9 d\u2019exprimer la honte et la douleur, explique l\u2019urgence de recueillir, aujourd\u2019hui, les t\u00e9moignages de ces femmes afin que l\u2019histoire soit transmise sans oubli ni censure. Je suis sid\u00e9r\u00e9e de recevoir tant de messages de personnes qui d\u00e9couvrent seulement maintenant l\u2019ampleur de ces traumatismes, mesurant, souvent pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 quel point ce silence collectif a marqu\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations.\u00a0<\/p>\n<p>Ce qui me mobilise, c\u2019est de documenter pr\u00e9cis\u00e9ment ces v\u00e9cus, de donner leur juste place aux noms et aux r\u00e9cits de celles qu\u2019on a voulu invisibles, afin qu\u2019ils figurent sur les monuments de la m\u00e9moire nationale et dans l\u2019espace public. J\u2019essaie aussi d\u2019ajuster ma d\u00e9marche pour comprendre le lien entre colonialisme et colonialit\u00e9 : il existe une continuit\u00e9 entre les violences subies durant la colonisation et celles v\u00e9cues par les femmes, souvent issues de l\u2019immigration post-coloniale, qui portent encore aujourd\u2019hui l\u2019empreinte de ce pass\u00e9 douloureux. Il s\u2019agit d\u2019un continuum des violences, rendu plus complexe par le fait qu\u2019il s\u2019exerce sur des corps souvent jug\u00e9s \u00abde moindre valeur\u00bb. Je crois qu\u2019il n\u2019y a pas de gu\u00e9rison possible sans cette lib\u00e9ration de la parole et, surtout, sans une \u00e9coute enfin disponible \u00e0 recevoir toute la profondeur de ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu, pour que justice et transmission ne se fassent plus jamais au prix de l\u2019effacement des femmes.<\/p>\n<p>Cette enqu\u00eate va-t-elle donner lieu \u00e0 d\u2019autres travaux allant dans ce sens de lib\u00e9rer la parole sur la douleur cach\u00e9e des femmes alg\u00e9riennes ?<\/p>\n<p>Je l\u2019esp\u00e8re profond\u00e9ment. Depuis la parution des articles, nous recevons de plus en plus de t\u00e9moignages, souvent transmis indirectement : des confidences que des m\u00e8res ont faites \u00e0 leurs enfants, des secrets qu\u2019elles ont ressentis le besoin de laisser avant de partir.\u00a0<\/p>\n<p>D\u2019autres femmes, touch\u00e9es par la force de la parole collective, se disent aujourd\u2019hui pr\u00eates \u00e0 t\u00e9moigner \u00e0 leur tour. On observe que la prise de parole s\u2019amplifie, mais qu\u2019elle s\u2019accompagne d\u2019une nouvelle exigence : c\u2019est aussi l\u2019\u00e9coute qui doit d\u00e9sormais se lib\u00e9rer.\u00a0<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9coute, pour accueillir sans juger, sans d\u00e9tourner le regard, pour mesurer ce que cela signifie de vivre toute une vie avec le souvenir ind\u00e9l\u00e9bile des violences subies. Cette dynamique rejoint la conviction port\u00e9e par des pionni\u00e8res comme Louisette Ighilahriz, Baya Laribi, ou encore par les travaux de Claire Mauss-Copeaux, Rapha\u00eblle Branche, Gis\u00e8le Halimi et les associations comme le r\u00e9seau Wassila en Alg\u00e9rie ou l\u2019engagement de sociologues comme Fatma Oussedik.\u00a0<\/p>\n<p>Leur engagement a ouvert la voie, mais de nombreux angles morts, notamment dans les milieux ruraux ou pour les femmes anonymes, demeurent. Il est encore temps de recueillir ces paroles pr\u00e9cieuses, de les archiver, de faire grandir le courage collectif. Car pour gu\u00e9rir, il ne suffit pas seulement de lib\u00e9rer la parole : il faut aussi que la soci\u00e9t\u00e9 sache \u00e9couter et reconna\u00eetre enfin la profondeur de cette douleur cach\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Safia Kessas a entrepris une longue qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9 sur le massacre du 23 mai 1956 ayant cibl\u00e9&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":348988,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1354],"tags":[58,59,1346,1011,27,1360],"class_list":{"0":"post-348987","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-films","8":"tag-divertissement","9":"tag-entertainment","10":"tag-films","11":"tag-fr","12":"tag-france","13":"tag-movies"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115103969230167373","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/348987","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=348987"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/348987\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/348988"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=348987"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=348987"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=348987"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}