{"id":3562,"date":"2025-04-04T22:55:24","date_gmt":"2025-04-04T22:55:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/3562\/"},"modified":"2025-04-04T22:55:24","modified_gmt":"2025-04-04T22:55:24","slug":"profession-reporter-sur-sebastiao-salgado-aux-franciscaines","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/3562\/","title":{"rendered":"Profession reporter \u2013 sur \u00ab\u00a0Sebasti\u00e3o Salgado\u00a0\u00bb aux Franciscaines"},"content":{"rendered":"<p>                        Profession reporter \u2013 sur \u00ab\u00a0Sebasti\u00e3o Salgado\u00a0\u00bb aux Franciscaines<\/p>\n<p class=\"byline author vcard\">Par    <a href=\"https:\/\/aoc.media\/auteur\/thierry-grilletaoc-media\/\" title=\"Articles par Thierry Grillet\" class=\"author url fn\" rel=\"author noopener\" target=\"_blank\">Thierry Grillet<\/a><\/p>\n<p>Les Franciscaines de Deauville consacrent une r\u00e9trospective monumentale \u00e0 Sebasti\u00e3o Salgado. Un panorama de l\u2019\u0153uvre du photographe br\u00e9silien, qui puise dans les collections de la Maison europ\u00e9enne de la photo. Structur\u00e9 autour de trois s\u00e9ries embl\u00e9matiques, il retrace les fluctuations d\u2019un regard singulier sur les rapports entre l\u2019homme et la nature.<\/p>\n<p class=\"first-paragraph\">L\u2019homme qui parle en pleurant, avec sa haute t\u00eate chauve de roi nubien, se tortillait encore dans un lit d\u2019h\u00f4pital \u00e0 S\u00e3o Paulo quelques jours auparavant. La fulgurante malaria contract\u00e9e il y a pr\u00e8s de vingt ans en Papouasie, au moment o\u00f9 il travaillait \u00e0 Genesis, s\u00e9rie photographique mondialement connue, s\u2019est r\u00e9veill\u00e9e en enflammant tout l\u2019organisme. Contre l\u2019avis de ses m\u00e9decins, Salgado a fait le long voyage jusqu\u2019\u00e0 Deauville pour \u00eatre pr\u00e9sent le jour du vernissage de l\u2019exposition qui lui est consacr\u00e9e aux Franciscaines, sous le simple titre \u00ab Sebasti\u00e3o Salgado \u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.cnrseditions.fr\/catalogue\/histoire\/une-histoire-mondiale-du-sida-1981-2025\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-231858\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/04\/filet_AOC_300x250_SIDA-2.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"250\"\/><\/a>publicit\u00e9<\/p>\n<p>Sans \u00eatre une r\u00e9trospective, l\u2019exposition d\u00e9roule le film d\u2019une vie de photographe dans une sc\u00e9nographie en spirale. Quelle meilleure image de la vie qu\u2019une ellipse, s\u2019\u00e9loignant de la surface en se creusant mais s\u2019approchant progressivement de son centre ? Elle \u00e9pouse de surcroit cette vie de bourlingue que d\u00e9crivent les r\u00e9volutions sans fin autour de la plan\u00e8te d\u2019un artiste de quatre-vingt-un ans. Des photographies des d\u00e9buts, en 1974, tr\u00e8s lointaines ou tr\u00e8s proches, du Mozambique ou de la Courneuve, jusqu\u2019aux tout derniers clich\u00e9s en 2011 de centaines de ca\u00efmans, vus de nuit, sur les berges d\u2019un fleuve en Amazonie\u2026 La MEP qui, depuis les ann\u00e9es 1980, suit et conserve son travail, a sorti ses tirages historiques, en assurant le commissariat de cette exposition hors les murs.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il s\u2019agit moins de produire un spectacle qu\u2019un constat \u2013 il y a toujours chez Salgado la volont\u00e9 de dresser un \u00e9tat du monde.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Alors Salgado parle. Il ne nous cache rien. Ni le mal qui l\u2019accable, ni le malheur du monde. Les larmes qu\u2019il verse sont celles d\u2019un photographe qui en a tant vu. Celles d\u2019un \u0153il exub\u00e9rant qui regarde la course des hommes depuis cinquante ans, nous en fait apercevoir tout le tragique, et ne peut plus cacher sa m\u00e9lancolie. Cette plan\u00e8te, opini\u00e2trement photographi\u00e9e, est aujourd\u2019hui secou\u00e9e d\u2019une fi\u00e8vre guerri\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.\u00a0Alors ses larmes r\u00e9sonnent, universelles, dans le temps avec celles que Virgile pr\u00eate \u00e0 \u00c9n\u00e9e, le migrant, quand il admire, sur un mur \u00e0 Carthage, les images de la guerre de Troie\u00a0: \u00ab\u00a0Sunt lacrimae rerum\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Il y a des larmes pour pleurer chaque chose \u00bb)\u2026<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre couvre les cimaises dans des formats moyens, \u00e0 l\u2019exception d\u2019un tirage monumental\u00a0: c\u2019est la photo d\u2019un homme, tout petit, perdu dans une v\u00e9g\u00e9tation tropicale aux foliac\u00e9es gigantesques, en train de grimper sur un arbre de 40 m\u00e8tres de haut, pour cueillir le durian, un fruit appr\u00e9ci\u00e9 des Mentawai (Indon\u00e9sie, 2008). Les \u0153uvres expos\u00e9es n\u2019invitent toutefois pas au voyeurisme. Il s\u2019agit moins de produire un spectacle qu\u2019un constat \u2013 il y a toujours chez Salgado, la volont\u00e9 de dresser un \u00e9tat du monde. L\u2019\u0153uvre ne pouvait pas ne pas \u00eatre politique.<\/p>\n<p>Le Br\u00e9silien, avec sa femme L\u00e9lia Wanick Salgado, indissociable de sa cr\u00e9ation, fuit la dictature en 1969, et rejoint la France au terme d\u2019une intr\u00e9pide odyss\u00e9e. Refuge politique, le pays lui redonne la libert\u00e9 d\u2019expression qu\u2019il prolonge dans l\u2019usage de l\u2019appareil photo. Lui, le brillant \u00e9conomiste, install\u00e9 \u00e0 Londres, qui aurait pu suivre la trajectoire confortable de banquier international, d\u00e9couvre presque par hasard le pouvoir de la photographie. Dire, c\u2019est montrer. Un jour, alors envoy\u00e9 en mission en Afrique, il a une r\u00e9v\u00e9lation. \u00ab\u00a0La premi\u00e8re fois que j\u2019ai mis l\u2019\u0153il dans un viseur, c\u2019\u00e9tait fini. J\u2019ai tout abandonn\u00e9 pour la photographie en travaillant pour des agences.\u00a0\u00bb L\u2019appareil rassemble une technique, une pratique, et un style. Il ma\u00eetrise la premi\u00e8re, il approfondit la deuxi\u00e8me et s\u2019invente le troisi\u00e8me.<\/p>\n<p>Salgado part observer le monde\u00a0: appareil en bandouli\u00e8re, il traque sur pellicule les crises, les guerres, les dictatures, les violences\u2026 L\u2019\u00e9conomiste c\u00e8de le pas au photojournaliste. Les chiffres \u00e0 l\u2019image. Mais sans renoncer \u00e0 l\u2019analyse. L\u2019image t\u00e9moigne. Elle est indice. Mais elle parle. Elle est discours. D\u00e8s l\u2019origine, sa pratique est \u00e9clair\u00e9e par ce pacte silencieux entre la vision et la vis\u00e9e. Il faut que l\u2019\u0153il s\u2019\u00e9meuve, mais pour mieux permettre \u00e0 l\u2019esprit de comprendre. En t\u00e9moigne ce clich\u00e9 pris en Bolivie en 1983\u00a0: en un raccourci saisissant, que permet la focale longue, Salgado fixe dans un m\u00eame espace la benne rectangulaire d\u2019un camion bourr\u00e9 de jeunes ouvriers en route pour une mine d\u2019\u00e9tain \u00e0 Oruro et, au fond, le rectangle de tombes serr\u00e9es les unes contre les autres qui para\u00eet, en miroir, les attendre\u2026<\/p>\n<p>Aussi, Salgado, dans les ann\u00e9es 1970, s\u2019engage-t-il dans la fabrique d\u2019une \u0153uvre aux hautes ambitions. En \u00e9conomiste lucide, il aper\u00e7oit ce que le capitalisme, dans son expression la plus sauvage, peut produire dans les soci\u00e9t\u00e9s les plus fragiles. Walter Benjamin l\u2019avait exprim\u00e9 dans une fable : le progr\u00e8s est une temp\u00eate d\u00e9vastatrice, gonflant les ailes d\u2019un ange pouss\u00e9 en avant, le dos tourn\u00e9 \u00e0 l\u2019avenir\u2026 \u00c0 l\u2019instar du philosophe allemand, Salgado pr\u00e9sente ainsi comme une calamit\u00e9 le progr\u00e8s \u00e9conomique des soci\u00e9t\u00e9s industrielles durant les cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es. Sur cette conviction rousseauiste \u2013 qui se discute \u2013, il a fond\u00e9 le projet qui a transform\u00e9 son travail et son statut de photojournaliste\u00a0: il ne suit plus l\u2019actualit\u00e9 dans l\u2019urgence, mais il privil\u00e9gie la s\u00e9rie longue, l\u2019enqu\u00eate au long cours, le mobilisant plusieurs ann\u00e9es. C\u2019est ainsi qu\u2019il documente les trois r\u00e9volutions qui, \u00e0 son avis, ont ab\u00eem\u00e9 les hommes, les soci\u00e9t\u00e9s, la plan\u00e8te. Et pour les faire voir, l\u2019exposition pr\u00e9sente, dans une s\u00e9lection rigoureuse, les trois s\u00e9ries cl\u00e9s de l\u2019artiste.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re s\u00e9rie (de 1986 \u00e0 1992), intitul\u00e9e La main de l\u2019homme, illustre ce moment, dans les ann\u00e9es 1970, o\u00f9 le capitalisme m\u00e9canise le travail avant de le robotiser. Exit la classe ouvri\u00e8re. La main d\u2019\u0153uvre disparait en Europe, dans les pays dits industriels. Aussi, dans une sorte d\u2019arch\u00e9ologie visuelle faut-il partir \u00e0 la recherche des derniers lieux o\u00f9 la main de l\u2019homme continue de produire et transformer la mati\u00e8re. Salgado la trouve dans des pays pauvres, dans des territoires o\u00f9 subsistent les forges dantesques du premier \u00e2ge industriel. Le travail y est tant\u00f4t exploitation fr\u00e9n\u00e9tique de la force m\u00e9canique des corps, tant\u00f4t \u00e9loge de l\u2019intelligence de la main. En marxiste, il d\u00e9nonce l\u2019exploitation des for\u00e7ats qui remontent \u00e0 la surface avec les blocs de souffre qu\u2019ils sont all\u00e9s arracher, \u00e9touffant dans des fumeroles d\u00e9l\u00e9t\u00e8res, au fond du crat\u00e8re du volcan Kawah Ljen, sur l\u2019ile de Java (Indon\u00e9sie, 1991). En ethnologue, il c\u00e9l\u00e8bre la matanza, la p\u00eache au thon traditionnelle (Sicile, 1991).<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me r\u00e9volution\u00a0: celle qui \u00e9merge dans les fum\u00e9es du d\u00e9veloppement industriel, le plus souvent concentr\u00e9 dans les villes, et pousse les populations rurales \u00e0 quitter leur habitat traditionnel. Mais c\u2019est aussi la guerre, la famine, la pauvret\u00e9, cons\u00e9quences de ce d\u00e9veloppement, qui dispersent les gens sur les routes. La s\u00e9rie Exodes (de 1993 \u00e0 2000) d\u00e9voile ainsi la catastrophe que constitue le d\u00e9placement de millions de personnes. En masse. Partout. A cette \u00e9chelle, le ph\u00e9nom\u00e8ne, ramass\u00e9 sur quelques d\u00e9cennies, atteint une dimension presque anthropologique. Dans cette s\u00e9rie, ceux qu\u2019on n\u2019appelle pas encore les migrants, sont capt\u00e9s par l\u2019objectif sur les routes, dans les camps de r\u00e9fugi\u00e9s, dans des bidonvilles, dans des gares au trafic surcharg\u00e9 (comme celle de Church Gate, \u00e0 Bombay, en 1995) autour des m\u00e9galopoles. C\u2019est le portrait fin de si\u00e8cle d\u2019une humanit\u00e9 d\u00e9racin\u00e9e. Salgado r\u00e9ussit parfois \u00e0 inclure dans l\u2019\u00e9normit\u00e9 du fait le d\u00e9tail des effets qu\u2019il produit sur les individus. Sa photo du camp de r\u00e9fugi\u00e9s de Benako, en Tanzanie, o\u00f9 pr\u00e8s de 350 000 personnes sont arriv\u00e9es en quatre jours (1994), permet ainsi d\u2019embrasser d\u2019un coup d\u2019\u0153il, dans l\u2019imbroglio de tentes de fortune, de couvertures et de bassines, la multitude se perdant \u00e0 l\u2019horizon et, au premier plan, comme son r\u00e9sum\u00e9, une jeune m\u00e8re assise par terre, dans un conciliabule r\u00e9sign\u00e9 avec son nourrisson.<\/p>\n<p>Derni\u00e8re r\u00e9volution, celle \u00e0 laquelle l\u2019activit\u00e9 humaine a condamn\u00e9 la plan\u00e8te. Elle d\u00e9cime les esp\u00e8ces non humaines, contribue au r\u00e9chauffement climatique, bouleverse les grands \u00e9quilibres. Prenant le contre-pied du cataclysme, Salgado va voir ce qui, de la plan\u00e8te, \u00e9chappe \u00e0 cette apocalypse lente depuis quarante ans. C\u2019est Genesis (de 2004 \u00e0 2011), projet monstre aux multiples exp\u00e9ditions et aux milliers de clich\u00e9s, vu aujourd\u2019hui par plusieurs millions de visiteurs. L\u2019exposition \u00e9ponyme enregistre en effet plus de visiteurs que l\u2019exposition mythique \u00ab\u00a0The family of man\u00a0\u00bb d\u2019Edward Steichen, qui avait fait le tour du monde dans les ann\u00e9es 1950. L\u2019\u00e9v\u00e8nement Salgado aux Franciscaines \u2013 reflet de la donation des Salgado \u00e0 la MEP en 2018 \u2013 fait une place privil\u00e9gi\u00e9e \u00e0 cette s\u00e9rie.<\/p>\n<p>C\u2019est qu\u2019elle constitue une bascule dans l\u2019existence de l\u2019artiste. \u00c0 force de contempler, sans pouvoir rien y faire, le spectacle du malheur des hommes, l\u2019\u00e9c\u0153urement a saisi le photographe. Tout particuli\u00e8rement, quand il doit photographier encore et encore les milliers de cadavres du g\u00e9nocide au Rwanda. L\u2019horreur. Mais le photographe doit \u00eatre l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a se passe, il doit aller voir. \u00ab\u00a0Un photographe, c\u2019est un homme seul face \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e8nement \u00bb, glisse Salgado en \u00e9voquant cette s\u00e9quence. M\u00eame s\u2019il faut regarder jusqu\u2019\u00e0 la naus\u00e9e une \u00e9cole de village, seul devant les victimes du massacre d\u2019avril 1994 (Nyarubuye, Rwanda, 1995). Comme si son regard de photographe s\u2019\u00e9tait \u00e9teint, le clich\u00e9 de cette classe morte, souffl\u00e9e par la sauvagerie, aux cr\u00e2nes trainant au milieu d\u2019un fouillis d\u2019\u00e9toffes recouvrant autrefois des corps vifs, est sans qualit\u00e9, plate, laide. \u00ab\u00a0Verra\u2019 la morte e avra\u2019 i tuoi occhi\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0La mort viendra et aura vos yeux\u00a0\u00bb), \u00e9crit le po\u00e8te Pavese, dans des vers qui paraissent coller au drame v\u00e9cu par Salgado. Oui, la mort est venue, et par ses yeux. Il ne veut plus toucher \u00e0 un appareil et plonge alors dans une s\u00e9v\u00e8re d\u00e9pression. C\u2019est sa femme, L\u00e9lia, qui l\u2019en sort, en lan\u00e7ant une fondation, charg\u00e9e de replanter des millions d\u2019arbres autour de la femme familiale au Br\u00e9sil.<\/p>\n<p>Et puis, comme un antidote, surgit l\u2019id\u00e9e au tournant du mill\u00e9naire : ne plus scruter le mal, mais viser d\u00e9sormais le beau. Salgado part en qu\u00eate des espaces demeur\u00e9s intacts. Pendant sept ans, il voyage, aux limites de l\u2019\u0153koum\u00e8ne, pour contempler une plan\u00e8te encore vierge. Paysages, montagnes, for\u00eats, rochers, esp\u00e8ces animales. Salgado devient l\u2019\u0153il de la terre. Les seuls hommes \u00e0 apparaitre dans Genesis vivent dans la main de la nature. Les autres, modernes, dans la main desquels survit une nature maltrait\u00e9e, sont bannis. Pour Salgado, alors sensible au message d\u2019une \u00e9cologie profonde, l\u2019esp\u00e8ce humaine a failli et s\u2019il faut sauver la terre sans les hommes, tant pis.<\/p>\n<p>Est-ce cette condamnation qui donne \u00e0 l\u2019\u0153uvre sa noirceur ? Parfois le tirage s\u2019apparente \u00e0 de la gravure contemporaine \u2013 comme ce cliche de Bighorn Creek, parc national de Kluane (Canada, 2011), o\u00f9 l\u2019enchev\u00eatrement des lignes de failles des glaciers, alternant la roche noire et la neige, dessinent une fantaisie abstraite. En virtuose du noir et blanc, Salgado sculpte le r\u00e9el avec cette sensibilit\u00e9 pour le baroque br\u00e9silien. N\u2019est-il pas originaire de l\u2019\u00e9tat baroque par excellence qu\u2019est le Minas Gerais ? Quelque chose de cette esth\u00e9tique, qui impr\u00e8gne les \u00e9glises des anciennes cit\u00e9s coloniales, s\u2019est transmise dans son travail. Les images qu\u2019il r\u00e9alise frappent les sens et l\u2019imagination : leur go\u00fbt du contraste, un tropisme assum\u00e9 vers la dramatisation, une certaine surabondance d\u00e9corative. Il s\u2019agit, comme dans la peinture, d\u2019aller chercher l\u2019\u00e9motion et de la faire prosp\u00e9rer dans l\u2019esprit du regardeur. Dans une soci\u00e9t\u00e9 encombr\u00e9e de \u00ab visuels \u00bb qui passent, l\u2019image n\u2019existe que si elle arr\u00eate le regard. Aussi faut-il faire preuve d\u2019un certain sens de la mise en sc\u00e8ne, caract\u00e9ristique du baroque\u2026<\/p>\n<p>Le Mudman, immortalis\u00e9 \u00e0 Paya, dans la province des hautes terres occidentales, en Papouasie Nouvelle Guin\u00e9e (2008), porte peut-\u00eatre \u00e0 son point extr\u00eame ce go\u00fbt baroque pour l\u2019exub\u00e9rance. Le sorcier, \u00e0 la t\u00eate encapuchonn\u00e9e d\u2019un masque volumineux, attend, les pieds dans une eau g\u00e9latineuse, au milieu de cascades travers\u00e9es de lumi\u00e8re, devant une paroi matelass\u00e9e de plantes grimpantes. Son corps, tout barbouill\u00e9, est une \u00e9manation de la nature. Il est debout, tendu, pr\u00eat \u00e0 bondir, les doigts ouverts, prolong\u00e9s par de longs \u00e9tuis pointus. Plus qu\u2019une vue, c\u2019est une vision d\u2019une entit\u00e9 surnaturelle ou encore, l\u2019un n\u2019excluant pas l\u2019autre, d\u2019un monstre de carnaval.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Cette opulence de formes est surtout l\u2019expression, dans la plasticit\u00e9 des gris et des noirs, d\u2019un baroque int\u00e9rieur, nourrissant depuis l\u2019enfance l\u2019imaginaire de l\u2019artiste.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Certains ont pu soup\u00e7onner Salgado de \u00ab\u00a0fabriquer\u00a0\u00bb ainsi les images, de les rendre plus que parfaites au point de ne plus correspondre au r\u00e9el, de les d\u00e9naturer par un go\u00fbt excessif du beau. Cette esth\u00e9tique cherchant l\u2019effet reposerait sur une trahison. La pose de ce sorcier papou contredit sans doute le cours quotidien de l\u2019existence d\u2019un homme qu\u2019il aurait pu choisir de photographier mangeant, marchant, parlant avec d\u2019autres\u2026 Sans doute parce Salgado sait que l\u2019absence de mise en sc\u00e8ne est encore une mise en sc\u00e8ne, il ne recherche pas l\u2019authentique. Ce parti pris est en effet aussi artificiel, peut-\u00eatre m\u00eame davantage, qu\u2019une mise en sc\u00e8ne concert\u00e9e, d\u00e9termin\u00e9 qu\u2019il est alors par les conventions implicites du \u00ab\u00a0naturel\u00a0\u00bb, par les st\u00e9r\u00e9otypes du \u00ab\u00a0pris sur le vif\u00a0\u00bb, qui enferment l\u2019image dans une suite de gestes dits \u00ab\u00a0spontan\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Chez Salgado, ses choix esth\u00e9tiques, s\u2019ils recourent \u00e0 l\u2019artifice, ne sont pas forc\u00e9s, mais organiques. Ils proc\u00e8dent du v\u00e9cu de l\u2019artiste. Ils l\u2019habitent depuis l\u2019enfance. Ils sont \u2013 pour reprendre une cat\u00e9gorie de l\u2019historien de l\u2019art Aby Warburg \u2013 le signe de la persistance d\u2019\u00ab\u00a0images survivantes\u00a0\u00bb. Il suffit pour s\u2019en convaincre d\u2019\u00eatre attentif \u00e0 la part d\u00e9mesur\u00e9e qu\u2019occupent, dans les images de Genesis, le ciel, les ciels, les cieux. \u00ab\u00a0Tout jeune, sur la ferme familiale dans le Minas Gerais, mon p\u00e8re m\u2019emmenait au mois d\u2019octobre sur une colline, en hauteur. De l\u00e0, il me montrait l\u2019arriv\u00e9e de la saison des pluies. La lumi\u00e8re qui traverse les nuages, l\u2019horizon immense, les ombres\u2026Et quand, pour la toute premi\u00e8re fois, j\u2019ai mis mon \u0153il dans le viseur, c\u2019est cette lumi\u00e8re que j\u2019ai vue et qui venait de ce moment\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Comment passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la beaut\u00e9 des nuages dans l\u2019image de Salgado ? Quand on les remarque une fois, on risque m\u00eame de ne plus voir qu\u2019eux. Il y a de sublimes \u00ab gr\u00e2ce de Dieu \u00bb (quand la lumi\u00e8re, diffract\u00e9e par les nuages, en rend visible le rayonnement), comme dans le clich\u00e9 d\u2019un troupeau de buffles, cavalant dans le parc national de Kafue (Zambie, 2010) ; il y a les ciels pierreux, qui temporisent au-dessus du grand canyon (Colorado, 2010) ; il y a ceux aux nuages tourment\u00e9s, qui accompagnent les gigantesques m\u00e9andres du Jurua, un des affluents de l\u2019Amazone (Br\u00e9sil, \u00c9tat d\u2019Amazonas, 2009). Cette fantasmagorie m\u00e9t\u00e9orologique prend parfois l\u2019apparence du min\u00e9ral, et parfois celle d\u2019oc\u00e9ans en furie. Cette opulence de formes exalte, dans sa vari\u00e9t\u00e9, l\u2019inconstance du monde, un des motifs majeurs de la pens\u00e9e baroque. Mais elle est surtout l\u2019expression, dans la plasticit\u00e9 des gris et des noirs, d\u2019un baroque int\u00e9rieur, nourrissant depuis l\u2019enfance l\u2019imaginaire de l\u2019artiste.<\/p>\n<p>Salgado n\u2019a pas reni\u00e9 son engagement humaniste, mais il l\u2019a recalibr\u00e9 en le confrontant aux urgences \u00e9cologiques. Comme le montre l\u2019exposition, les hommes ne sont plus au centre. Les montagnes, les fleuves, les for\u00eats, les esp\u00e8ces animales \u2013 baleines, phoques, oiseaux, fauves, etc. \u2013 ont pris le dessus dans le souci du photographe. De politique, Salgado s\u2019est fait po\u00e8te, et m\u00eame proph\u00e8te, annon\u00e7ant non la fin du monde, mais le retour \u00e0 son origine \u2013 comme le dit exactement le terme biblique de \u00ab\u00a0genesis\u00a0\u00bb. Est-ce dans cette qu\u00eate des commencements que se situe le salut pour la plan\u00e8te\u00a0? Est-ce que la remont\u00e9e qu\u2019op\u00e8re son \u0153uvre, d\u2019une violence industrielle \u00e0 la violence de la vie sauvage ou \u00e0 celle, ritualis\u00e9e, des peuples premiers, dessine une issue\u00a0? Cette question roule d\u2019image en image. De la boue visqueuse des champs p\u00e9trolif\u00e8res dans lesquels les hommes pataugent (Kowe\u00eft, 1991) \u00e0 celle, argileuse, qui les magn\u00e9tise en Papouasie, Salgado psalmodie, quoi qu\u2019il en soit, un puissant et poignant lamento en noir et blanc\u2026<\/p>\n<p><strong>\u00ab Sebasti\u00e3o Salgado. Collection de la MEP \u00bb, <a href=\"https:\/\/lesfranciscaines.fr\/fr\/programmation\/sebastiao-salgado-collection-de-la-mep\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Les Franciscaines de Deauville<\/a>, du 1er mars au 1er juin 2025.<\/strong><\/p>\n<p class=\"author_name\">\n                <a href=\"https:\/\/aoc.media\/auteur\/thierry-grilletaoc-media\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Thierry Grillet<\/a>\n            <\/p>\n<p class=\"author_func\">\n                Ecrivain et essayiste            <\/p>\n<p>        Rayonnages<br \/>\n        <a href=\"https:\/\/aoc.media\/tag\/arts-visuels\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Arts visuels<\/a><a href=\"https:\/\/aoc.media\/tag\/photographie\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Photographie<\/a>    <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Profession reporter \u2013 sur \u00ab\u00a0Sebasti\u00e3o Salgado\u00a0\u00bb aux Franciscaines Par Thierry Grillet Les Franciscaines de Deauville consacrent une r\u00e9trospective&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":3563,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1358],"tags":[1348,1384,1385,2502,1386,58,59,1011,27,1756],"class_list":{"0":"post-3562","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-arts-et-design","8":"tag-arts","9":"tag-arts-and-design","10":"tag-arts-et-design","11":"tag-arts-visuels","12":"tag-design","13":"tag-divertissement","14":"tag-entertainment","15":"tag-fr","16":"tag-france","17":"tag-photographie"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/114282163277302733","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3562","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3562"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3562\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3563"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3562"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3562"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3562"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}