{"id":356278,"date":"2025-08-31T10:34:14","date_gmt":"2025-08-31T10:34:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/356278\/"},"modified":"2025-08-31T10:34:14","modified_gmt":"2025-08-31T10:34:14","slug":"oui-le-rap-a-gagne-mais-que-signifie-cette-victoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/356278\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Oui, le rap a gagn\u00e9. Mais que signifie cette victoire\u00a0?\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Il est l&rsquo;une des voix les plus identifiables du journalisme rap. Depuis la rentr\u00e9e, il <a class=\"Link\" href=\"https:\/\/www.radiofrance.fr\/franceinter\/podcasts\/a-la-reguliere\" target=\"_blank\" title=\"\" data-gtm=\"click:capsule\" data-capsule=\"Lien\" rel=\"nofollow noopener\">anime chaque soir<\/a> sur France Inter\u00a0\u00c0 la r\u00e9guli\u00e8re, une quotidienne qui s&rsquo;ouvre \u00e0 la pop culture au sens large, sans quitter le hip-hop de vue. Figure respect\u00e9e d&rsquo;une sc\u00e8ne qu&rsquo;il a chroniqu\u00e9e pendant pr\u00e8s de vingt ans, il revient ici sur la place conquise par le rap dans les grands m\u00e9dias, ses mutations incessantes et les questions que pose sa victoire culturelle, alors qu&rsquo;il est aujourd&rsquo;hui le genre musical le plus \u00e9cout\u00e9 en France.<\/p>\n<p>La newsletter culture<\/p>\n<p class=\"period\">Tous les mercredis \u00e0 16h<\/p>\n<p>Recevez l\u2019actualit\u00e9 culturelle de la semaine \u00e0 ne pas manquer ainsi que les Enqu\u00eates, d\u00e9cryptages, portraits, tendances\u2026<\/p>\n<p>Merci !<br \/>Votre inscription a bien \u00e9t\u00e9 prise en compte avec l&rsquo;adresse email :<\/p>\n<p>Pour d\u00e9couvrir toutes nos autres newsletters, rendez-vous ici : <a href=\"https:\/\/moncompte.lepoint.fr\/\" title=\"\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">MonCompte<\/a><\/p>\n<p>En vous inscrivant, vous acceptez les <a href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/html\/cgu\/\" title=\"Conditions g\u00e9n\u00e9rales d&#039;utilisation\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">conditions g\u00e9n\u00e9rales d\u2019utilisations<\/a> et notre <a href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/html\/politique-de-protection-donnees-personnelles\/\" title=\"Politique de confidentialit\u00e9\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">politique de confidentialit\u00e9<\/a>.<\/p>\n<p><strong class=\"glbl-red\"><strong>Le Point\u00a0: <\/strong><\/strong><strong>Quand France Inter vous a propos\u00e9 d&rsquo;animer une \u00e9mission consacr\u00e9e en partie au rap, comment avez-vous r\u00e9agi\u00a0? Y avez-vous vu un symbole de l&rsquo;\u00e9volution du regard des grands m\u00e9dias sur cette musique\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong class=\"glbl-red\"><strong>Mehdi Ma\u00efzi\u00a0:<\/strong><\/strong> Honn\u00eatement, je n&rsquo;\u00e9tais pas surpris. Bien s\u00fbr, je ne m&rsquo;attendais pas \u00e0 ce qu&rsquo;ils viennent me voir, mais cela fait d\u00e9j\u00e0 plusieurs ann\u00e9es que les m\u00e9dias g\u00e9n\u00e9ralistes s&rsquo;int\u00e9ressent au rap. France Inter avait d&rsquo;ailleurs lanc\u00e9 une \u00e9mission hebdomadaire anim\u00e9e par \u00c9ric et Quentin, consacr\u00e9e au rap dit \u00ab\u00a0urbain\u00a0\u00bb, qui a dur\u00e9 deux saisons. On sentait d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;une bascule \u00e9tait en cours. Tout cela s&rsquo;inscrit dans un mouvement plus large\u00a0: depuis quelques ann\u00e9es, on dit partout que le rap est devenu la nouvelle pop. D\u00e8s lors, il n&rsquo;\u00e9tait pas illogique que les grandes antennes investissent davantage ce terrain. \u00c0 titre personnel, j&rsquo;\u00e9tais \u00e9videmment tr\u00e8s heureux. Mais je le vois surtout comme une \u00e9volution logique\u00a0: aujourd&rsquo;hui, les m\u00e9dias g\u00e9n\u00e9ralistes cherchent \u00e0 inscrire le rap durablement dans leur programmation, que ce soit \u00e0 la radio ou \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi avoir choisi Dany Dan et Manu Key pour la premi\u00e8re, et pourquoi ce titre, \u00c0 la r\u00e9guli\u00e8re\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9t\u00e9 dernier, j&rsquo;avais anim\u00e9 L&rsquo;Heure du rap, qui \u00e9tait une \u00e9mission 100\u00a0% rap. Avec \u00c0 la r\u00e9guli\u00e8re, l&rsquo;ambition est diff\u00e9rente\u00a0: ce n&rsquo;est pas une \u00e9mission de rap, m\u00eame si j&rsquo;en programmerai bien s\u00fbr. C&rsquo;est une \u00e9mission plus large, de divertissement et de pop culture au sens global, avec de la musique, mais pas uniquement. La premi\u00e8re avait pour moi une valeur tr\u00e8s symbolique. <a class=\"Link\" href=\"https:\/\/www.abcdrduson.com\/interviews\/dany-dan\/\" target=\"_blank\" title=\"\" data-gtm=\"click:capsule\" data-capsule=\"Lien\" rel=\"nofollow noopener\">Ma toute premi\u00e8re interview<\/a>, quand j&rsquo;ai d\u00e9but\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Abcdr du son, c&rsquo;\u00e9tait avec Dany Dan, mon rappeur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Quand j&rsquo;\u00e9tais jeune, je parlais comme lui, c&rsquo;\u00e9tait un h\u00e9ros pour moi. Et c&rsquo;est lui qui a popularis\u00e9 l&rsquo;expression \u00ab\u00a0\u00e0 la r\u00e9guli\u00e8re\u00a0\u00bb, jusqu&rsquo;\u00e0 en faire le titre d&rsquo;une mixtape. Quand on m&rsquo;a demand\u00e9 de proposer un nom, j&rsquo;ai imm\u00e9diatement pens\u00e9 \u00e0 cette formule. Elle a tout de suite s\u00e9duit la direction\u00a0: pour une quotidienne, l&rsquo;id\u00e9e de r\u00e9gularit\u00e9 faisait sens. Inviter Dany Dan pour la premi\u00e8re, aux c\u00f4t\u00e9s de Manu Key, autre figure incontournable du 91, c&rsquo;\u00e9tait une fa\u00e7on de boucler une boucle. Nous avions encore \u00e9voqu\u00e9 leur h\u00e9ritage r\u00e9cemment dans le documentaire consacr\u00e9 \u00e0 DJ Mehdi. Pour moi, c&rsquo;\u00e9tait la plus belle mani\u00e8re de lancer cette nouvelle aventure.<\/p>\n<p><strong>Vous pr\u00e9cisez que \u00c0 la r\u00e9guli\u00e8re n&rsquo;est pas une \u00e9mission exclusivement consacr\u00e9e au rap. Pourquoi ce choix\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Parce que j&rsquo;avais envie d&rsquo;\u00e9largir le spectre. Le rap reste central, mais je voulais ouvrir la porte \u00e0 d&rsquo;autres musiques, d&rsquo;autres formes culturelles. Et surtout montrer qu&rsquo;il n&rsquo;a plus besoin d&rsquo;une case \u00e0 part\u00a0: il est partout. Fianso tourne au cin\u00e9ma, Ad\u00e8le Castillon collabore avec des rappeurs, Samir Nasri, figure du football, revendique ses affinit\u00e9s avec cette culture. Le rap n&rsquo;est plus cantonn\u00e9 \u00e0 son p\u00e9rim\u00e8tre d&rsquo;origine\u00a0: il a irrigu\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 et investi de nombreux autres champs.<\/p>\n<p><strong>On a l&rsquo;impression\u00a0qu&rsquo;il existe aujourd&rsquo;hui une multitude de raps, plus encore qu&rsquo;autrefois. Le rap est-il, selon vous, plus prot\u00e9iforme que jamais\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, totalement. Et ce qui est int\u00e9ressant, c&rsquo;est que cette diversit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tonne plus vraiment. Il y a dix ans, une \u00e9mission \u00e0 22\u00a0heures sur France Inter, avec des invit\u00e9s issus du rap, aurait suscit\u00e9 des d\u00e9bats, peut-\u00eatre m\u00eame choqu\u00e9 certains auditeurs. Aujourd&rsquo;hui, je n&rsquo;ai pas senti beaucoup de questions dans le paysage m\u00e9diatique.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, il reste des r\u00e9sistances. J&rsquo;ai vu des commentaires, parfois un peu classistes, notamment pendant L&rsquo;Heure du rap, o\u00f9 des auditeurs s&rsquo;interrogeaient sur la l\u00e9gitimit\u00e9 de certains artistes \u00e0 \u00eatre programm\u00e9s sur France Inter. Parfois, c&rsquo;\u00e9tait m\u00eame du m\u00e9pris pur. Mais globalement, ces r\u00e9actions sont devenues plus marginales. J&rsquo;ai le sentiment qu&rsquo;il y a d\u00e9sormais davantage de bienveillance que de n\u00e9gativit\u00e9. Les rappeurs, les youtubeurs, toutes ces personnalit\u00e9s sont beaucoup plus \u00ab\u00a0install\u00e9es\u00a0\u00bb, reconnues dans le paysage culturel fran\u00e7ais.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque d&rsquo;OKLM, la plateforme lanc\u00e9e par Booba, et de votre \u00e9mission La Sauce, la devise \u00e9tait \u00ab\u00a0par nous, pour nous\u00a0\u00bb\u00a0: il fallait cr\u00e9er ses propres m\u00e9dias pour parler de rap, faute de reconnaissance ailleurs. Cette n\u00e9cessit\u00e9 existe-t-elle encore aujourd&rsquo;hui, ou la bataille est-elle d\u00e9sormais gagn\u00e9e\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Je ne suis pas s\u00fbr que l&rsquo;on puisse parler de victoire d\u00e9finitive. Ce qui est certain, c&rsquo;est que le rap est \u00ab\u00a0en place\u00a0\u00bb. Mais il reste des interrogations l\u00e9gitimes\u00a0: quand un m\u00e9dia g\u00e9n\u00e9raliste traite du rap, le fait-il avec sinc\u00e9rit\u00e9\u00a0? Est-ce une r\u00e9elle curiosit\u00e9 ou une simple r\u00e9cup\u00e9ration\u00a0? La repr\u00e9sentation est-elle fid\u00e8le\u00a0? Je comprends parfaitement cette m\u00e9fiance du public. C&rsquo;est pourquoi je crois qu&rsquo;il reste indispensable de pr\u00e9server des m\u00e9dias ind\u00e9pendants, consacr\u00e9s uniquement au rap.<\/p>\n<p>Le rap ne doit pas se limiter \u00e0 France Inter ou \u00e0 TF1. Ces espaces permettent de conserver une parole libre, de ne pas se diluer. La situation, toutefois, n&rsquo;est plus la m\u00eame qu&rsquo;il y a dix ans. Aujourd&rsquo;hui, vous pouvez entendre du rap sur France Inter, entre deux programmes tr\u00e8s pointus. Mais \u00e9videmment, tous les artistes n&rsquo;y passent pas. Il reste des combats \u00e0 mener. Le d\u00e9fi, d\u00e9sormais, c&rsquo;est de ne pas \u00eatre absorb\u00e9 par le syst\u00e8me, de ne pas perdre son identit\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait tout le sens de la derni\u00e8re partie de mon livre Le rap a gagn\u00e9. Oui, le rap a gagn\u00e9, mais la vraie question est\u00a0: que signifie cette victoire\u00a0? Est-ce qu&rsquo;il garde sa singularit\u00e9, ou est-ce qu&rsquo;il finit par se diluer\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Certains estiment que le rap a perdu une partie de\u00a0son essence protestataire. Partagez-vous ce constat\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Non, je ne pense pas. Il ne faut pas oublier que le rap n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 uniquement contestataire. D\u00e8s ses d\u00e9buts aux \u00c9tats-Unis, il existait aussi des morceaux l\u00e9gers, festifs, dansants. R\u00e9duire le rap \u00e0 une seule fonction politique, c&rsquo;est passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa richesse. Et puis, dans la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, je vois beaucoup d&rsquo;artistes engag\u00e9s. L&rsquo;engagement existe toujours, il est m\u00eame tr\u00e8s pr\u00e9sent chez les jeunes. En revanche, c&rsquo;est vrai que le rap a \u00e9volu\u00e9. \u00c0 l&rsquo;origine, on commen\u00e7ait \u00e0 rapper parce qu&rsquo;on avait quelque chose \u00e0 dire, pas pour faire carri\u00e8re. Aujourd&rsquo;hui, certains se lancent aussi en se disant que c&rsquo;est une voie possible, que cela peut rapporter de l&rsquo;argent, offrir une \u00e9chappatoire. C&rsquo;est un peu comme le football\u00a0: il y a quarante ans, une carri\u00e8re pro ne rendait pas multimillionnaire. La motivation premi\u00e8re, c&rsquo;\u00e9tait la passion. Aujourd&rsquo;hui, ce n&rsquo;est plus exactement le cas.<\/p>\n<p><strong>Vous suivez le rap depuis pr\u00e8s de vingt ans. Quelles ont \u00e9t\u00e9, selon vous, les ruptures musicales les plus marquantes\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Il y en a eu beaucoup. L&rsquo;une des principales, c&rsquo;est le moment o\u00f9 le rap a cherch\u00e9 \u00e0 s\u00e9duire un public plus large. Quand vous voulez \u00e9largir votre audience, la musique devient plus lisible, plus dansante. Prenons l&rsquo;exemple de PNL\u00a0: tout le monde dans le milieu reconna\u00eet que c&rsquo;est du rap, et pourtant leur musique, avec ses nappes atmosph\u00e9riques et son usage du chant, aurait sans doute d\u00e9concert\u00e9 un auditeur des ann\u00e9es 1990. C&rsquo;est \u00e7a, la force du rap\u00a0: sa capacit\u00e9 de renouvellement constant. L&rsquo;arriv\u00e9e du chant, l&rsquo;usage massif de l&rsquo;autotune, la multiplication des sous-genres\u2026 Tout cela a permis \u00e0 cette musique de rester vivante et influente. J&rsquo;ai le sentiment que le rap change plusieurs fois par an. Le jour o\u00f9 il cessera d&rsquo;\u00e9voluer, il perdra sans doute son influence. Pour l&rsquo;instant, il demeure la musique la plus innovante.<\/p>\n<p><strong>Le rap am\u00e9ricain a longtemps \u00e9t\u00e9 le grand r\u00e9f\u00e9rent du rap fran\u00e7ais. Est-ce toujours le cas\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Moins qu&rsquo;avant, je pense. Aujourd&rsquo;hui, beaucoup de jeunes rappeurs fran\u00e7ais ont grandi avec des r\u00e9f\u00e9rences locales\u00a0: Ninho, Niska, PNL, Jul\u2026 et pas forc\u00e9ment avec Kendrick Lamar ou Nas. Bien s\u00fbr, ils connaissent les grandes figures am\u00e9ricaines, mais ce n&rsquo;est pas toujours leur socle. R\u00e9sultat\u00a0: le rap fran\u00e7ais a d\u00e9velopp\u00e9 une identit\u00e9 propre. Les tubes de SDM, par exemple, ne ressemblent pas \u00e0 ceux de Travis Scott. Et puis il y a les r\u00e9cits\u00a0: les parcours de vie, les th\u00e9matiques sont tr\u00e8s fran\u00e7ais. Cela ne veut pas dire que l&rsquo;on ne regarde plus vers les \u00c9tats-Unis, qui restent l&rsquo;\u00e9picentre. Mais le rap anglais, italien, allemand ou fran\u00e7ais a d\u00e9sormais ses sp\u00e9cificit\u00e9s. Jul, par exemple, fait une musique tr\u00e8s marseillaise, nourrie par le rap hexagonal, le ra\u00ef, la vari\u00e9t\u00e9\u2026 Je ne sais pas combien de rap am\u00e9ricain il a \u00e9cout\u00e9, mais on sent que ses influences viennent surtout d&rsquo;ailleurs. Et il n&rsquo;est pas le seul.<\/p>\n<p><strong>Quand vous avez commenc\u00e9 \u00e0 entrer dans les m\u00e9dias g\u00e9n\u00e9ralistes, avez-vous senti un foss\u00e9 entre leur regard sur le rap et la r\u00e9alit\u00e9 de cette culture\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Honn\u00eatement, je n&rsquo;ai pas eu beaucoup de contacts directs avec les grands m\u00e9dias \u00e0 mes d\u00e9buts. Quand j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Abcdr du son, c&rsquo;\u00e9tait loin de moi, je n&rsquo;avais aucun r\u00e9seau. Je regardais ce qui se faisait \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, et parfois, en tant qu&rsquo;auditeur de rap, certaines interviews me surprenaient par leur d\u00e9calage ou leurs maladresses. Mon seul vrai souvenir personnel, c&rsquo;est lorsque j&rsquo;avais des chroniques dans Monte le son, sur France 4. Certains de mes choix d&rsquo;artistes \u00e9taient remis en cause par la r\u00e9daction. Vous voyiez qu&rsquo;il y avait parfois un \u00e9cart entre ce que les m\u00e9dias jugeaient \u00ab\u00a0important\u00a0\u00bb et ce qui, dans la culture rap, l&rsquo;\u00e9tait r\u00e9ellement.<\/p>\n<p><strong>Et cela, vous le constatez encore aujourd&rsquo;hui\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, m\u00eame si ce n&rsquo;est pas forc\u00e9ment du m\u00e9pris. Je me souviens d&rsquo;une discussion r\u00e9cente avec quelqu&rsquo;un de France T\u00e9l\u00e9visions, une personne sinc\u00e8rement int\u00e9ress\u00e9e par le rap et tr\u00e8s bienveillante. Nous parlions du casting de L&rsquo;Heure du rap, et elle avait du mal \u00e0 saisir \u00e0 quel point Ninho \u00e9tait central. Pour elle, Laylow ou Shay semblaient plus \u00ab\u00a0naturels\u00a0\u00bb, parce qu&rsquo;ils \u00e9taient davantage pr\u00e9sents dans les m\u00e9dias. Mais en termes d&rsquo;impact et de succ\u00e8s, la comparaison ne tient pas\u00a0: Ninho est tout simplement le plus gros vendeur en France. C&rsquo;est un peu la m\u00eame chose aujourd&rsquo;hui avec SDM\u00a0: je sens encore que certains ne mesurent pas son importance, ni \u00e0 quel point il est aim\u00e9 et influent. Ce ne sont pas des marques de m\u00e9pris, mais plut\u00f4t des incompr\u00e9hensions. Cela montre qu&rsquo;il reste un vrai travail \u00e0 faire pour aligner la r\u00e9alit\u00e9 du terrain avec la perception des m\u00e9dias g\u00e9n\u00e9ralistes.<\/p>\n<p><strong>Les Victoires de la musique classent encore le rap dans la cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0musiques urbaines\u00a0\u00bb. Le monde du rap a m\u00eame d\u00fb cr\u00e9er sa propre c\u00e9r\u00e9monie, Les Flammes. Est-ce que cela ne prouve pas qu&rsquo;il existe toujours un retard institutionnel\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, bien s\u00fbr. Mais la vraie question est\u00a0: est-ce que c&rsquo;est important\u00a0? Est-ce que cela vaut la peine de se battre pour \u00e7a, alors que les rappeurs remplissent d\u00e9j\u00e0 des stades\u00a0? Est-ce que la reconnaissance institutionnelle est vraiment indispensable\u00a0? Cela dit, je pense \u00e0 certains g\u00e9nies du rap fran\u00e7ais qui n&rsquo;ont jamais eu la reconnaissance intellectuelle et institutionnelle qu&rsquo;ils m\u00e9ritaient. C&rsquo;est aussi une des raisons qui m&rsquo;ont pouss\u00e9 \u00e0 venir chez France Inter. J&rsquo;aurais pu rester chez Apple, mieux gagner ma vie et continuer \u00e0 interviewer des artistes. Mais \u00eatre ici, c&rsquo;est une mani\u00e8re de faire entendre une certaine culture \u00e0 des oreilles qui ne la connaissent pas toujours, ou qui la d\u00e9couvrent avec curiosit\u00e9.<\/p>\n<p>Et puis, le simple fait d&rsquo;avoir lanc\u00e9 \u00c0 la r\u00e9guli\u00e8re avec Dany Dan et Manu Key est en soi une forme de reconnaissance. Personne ne m&rsquo;a impos\u00e9 ce choix, personne ne m&rsquo;a rien dit. Peut-\u00eatre qu&rsquo;un jour, on me dira \u00ab\u00a0tu d\u00e9connes\u00a0\u00bb, mais pour l&rsquo;instant, c&rsquo;est soutenu. Pour moi, c&rsquo;est symboliquement tr\u00e8s fort. Apr\u00e8s, je comprends aussi ceux qui disent\u00a0: \u00ab\u00a0On s&rsquo;en fiche, on n&rsquo;a pas besoin des institutions, on a nos propres c\u00e9r\u00e9monies.\u00a0\u00bb Je trouve cela tr\u00e8s bien \u00e9galement. Je pense que les deux peuvent coexister.<\/p>\n<p><strong>Diriez-vous que les choses \u00e9voluent naturellement\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Oui. \u00c0 mesure que de plus en plus de personnes ayant grandi avec le rap int\u00e8grent les m\u00e9dias, les choses changent. Aujourd&rsquo;hui, tout le monde en \u00e9coute, m\u00eame sans \u00eatre expert. Ce n&rsquo;est plus un sujet pol\u00e9mique comme auparavant. Regardez Booba\u00a0: tout le monde reconna\u00eet aujourd&rsquo;hui son talent, ce n&rsquo;est plus un d\u00e9bat. Damso, de la m\u00eame fa\u00e7on, est re\u00e7u partout\u00a0: chez Quotidien, sur Canal+, sur France Inter, comme un artiste \u00e0 part enti\u00e8re, pas uniquement comme \u00ab\u00a0un rappeur\u00a0\u00bb. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas le cas dans les ann\u00e9es 1990, lorsque les rappeurs \u00e9taient encore accueillis avec m\u00e9fiance, parfois avec condescendance. Donc oui, il existe encore des retards institutionnels, mais globalement, les choses ont avanc\u00e9. Le rap est devenu une \u00e9vidence culturelle.<\/p>\n<p><strong>Le rap est aujourd&rsquo;hui une culture majeure, mais aussi travers\u00e9e par de nombreux conflits qui font r\u00e9guli\u00e8rement les gros titres. Est-ce, selon vous, le signe d&rsquo;une vitalit\u00e9 artistique ou au contraire la limite de son pouvoir de rassemblement\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Je ne crois pas. Oui, il y a des conflits, parfois des morceaux de clash, des attaques sur les r\u00e9seaux. Mais cela fait partie de la culture hip-hop, depuis toujours. Dire le contraire serait du r\u00e9visionnisme\u00a0: le clash est hip-hop. En revanche, j&rsquo;ai l&rsquo;impression qu&rsquo;il y a moins d&rsquo;animosit\u00e9 qu&rsquo;avant. La nouvelle g\u00e9n\u00e9ration me semble plut\u00f4t soud\u00e9e\u00a0: les collaborations sont nombreuses, les projets communs aussi. Je ne vois donc pas \u00e7a comme un frein. C&rsquo;est une tradition, parfois fatigante, mais qui a aussi donn\u00e9 naissance \u00e0 de tr\u00e8s grands morceaux.<\/p>\n<p><strong>Vous avez vous-m\u00eame \u00e9t\u00e9 pris pour cible par certains artistes. Comment l&rsquo;avez-vous v\u00e9cu\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Quand on accepte d&rsquo;\u00eatre une figure publique, on sait que cela peut arriver. Ce n&rsquo;est jamais agr\u00e9able, mais cela fait partie du jeu. Dans le rap am\u00e9ricain comme dans le rap fran\u00e7ais, les journalistes ont toujours \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9s, parfois durement, pour une chronique mal comprise ou une interview mal re\u00e7ue. Et aujourd&rsquo;hui, cela d\u00e9passe le rap\u00a0: sur les r\u00e9seaux, tous les jours, quelqu&rsquo;un \u00ab\u00a0prend une sauce\u00a0\u00bb. Plus ou moins grave, plus ou moins justifi\u00e9e, mais c&rsquo;est devenu un \u00e9l\u00e9ment de la narration d&rsquo;Internet. Quand vous jouez \u00e0 ce jeu-l\u00e0, comme je l&rsquo;ai fait en \u00e9tant tr\u00e8s actif sur les r\u00e9seaux, vous savez que vous vous exposez.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 quoi ressemblera le rap fran\u00e7ais dans dix ans, selon vous\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Franchement, je ne sais pas et je pense que personne ne peut vraiment le savoir. Le rap \u00e9volue plusieurs fois par an, en int\u00e9grant sans cesse de nouveaux sons, de nouvelles esth\u00e9tiques, de nouvelles \u00e9critures. C&rsquo;est sa force, mais aussi ce qui rend toute projection \u00e0 long terme illusoire.<\/p>\n<p>\n\u00c0 D\u00e9couvrir<br \/>\n<strong class=\"discover-kangourou__line\"><br \/>\n<img decoding=\"async\" class=\"discover-kangourou__img\" src=\"https:\/\/static.lpnt.fr\/static\/img\/kangourou\/kangourou_filled.svg\"\/><br \/>\n<strong class=\"discover-kangourou__txt\"><br \/>\n<strong>Le Kangourou du jour<\/strong><br \/>\n<a href=\"https:\/\/kangourou.lepoint.fr\" title=\"kangourou\" data-gtm-cta=\"kangourou_article\" class=\"discover-kangourou__lnk\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\"><br \/>\nR\u00e9pondre<br \/>\n<\/a><br \/>\n<\/strong><br \/>\n<\/strong><br \/>\nC&rsquo;est d&rsquo;ailleurs une des raisons pour lesquelles j&rsquo;ai envie, aujourd&rsquo;hui, de ne plus me consacrer exclusivement au rap. J&rsquo;ai eu 39\u00a0ans en juillet et je sens une distance avec la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration. Le rap est, par essence, r\u00e9invent\u00e9 par les jeunes. J&rsquo;en ai eu la preuve r\u00e9cemment, aux Nuits sonores, lors d&rsquo;une conf\u00e9rence organis\u00e9e par Gr\u00fcnt. Apr\u00e8s la table ronde, il y avait un DJ set. J&rsquo;\u00e9tais avec Sandra Gomes, plus jeune que moi, et elle connaissait tous les morceaux. Moi pas. Pourtant, j&rsquo;\u00e9coute du rap chaque jour, mais l\u00e0, certains sons glitch\u00e9s, \u00e9lectroniques, me semblaient \u00e9trangers. C&rsquo;est r\u00e9v\u00e9lateur\u00a0: je comprends moins vite qu&rsquo;avant.<\/p>\n<p>Quand SCH, PNL ou Gradur ont \u00e9merg\u00e9 autour de 2015, je saisissais imm\u00e9diatement leur proposition. C&rsquo;\u00e9tait ma langue. Aujourd&rsquo;hui, certains courants demandent plus d&rsquo;efforts, parce qu&rsquo;ils ne parlent plus tout \u00e0 fait mon langage musical ou culturel. Et c&rsquo;est normal. Je ne peux plus \u00eatre le \u00ab\u00a0cool kid\u00a0\u00bb, le journaliste rap par excellence. Je n&rsquo;en ai plus envie non plus. Ce r\u00f4le doit revenir \u00e0 des gens plus jeunes, plus connect\u00e9s. Le rap de demain, ce sont les ados de 15,\u00a016\u00a0ou 17\u00a0ans qui l&rsquo;\u00e9crivent d\u00e9j\u00e0 aujourd&rsquo;hui, avec leurs mots et leurs codes. C&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 ce renouvellement permanent qu&rsquo;il parvient \u00e0 rester jeune.<\/p>\n<p>Toute l\u2019actualit\u00e9 \u00e0 1\u20ac le premier mois<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/abo.lepoint.fr\/?provenance=21EDI020098\" class=\"btn\" title=\"S&#039;abonner\" data-gtm=\"click:abo|display:abo\" data-campaign=\"paywall_maison\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">S&rsquo;abonner<\/a><\/p>\n<p>ou<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Il est l&rsquo;une des voix les plus identifiables du journalisme rap. 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