{"id":361821,"date":"2025-09-02T22:33:19","date_gmt":"2025-09-02T22:33:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/361821\/"},"modified":"2025-09-02T22:33:19","modified_gmt":"2025-09-02T22:33:19","slug":"vols-a-la-cathedrale-de-rouen-le-cold-case-leon-bonnat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/361821\/","title":{"rendered":"Vols \u00e0 la cath\u00e9drale de Rouen\u00a0: le \u2018cold case\u2019 L\u00e9on Bonnat"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/01-Cathedrale-de-Rouen.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"474\" height=\"750\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/01-Cathedrale-de-Rouen.jpg\" alt=\" Cath\u00e9drale de Rouen\" class=\"wp-image-79564\"  \/><\/a> Cath\u00e9drale de Rouen, fen\u00eatres des chapelles du bas-c\u00f4t\u00e9 nord\u00a0; \u00e0 droite la tour Saint-Romain<\/p>\n<p><strong>Qui a vol\u00e9 les vitraux de la cath\u00e9drale de Rouen il y a plus d\u2019un si\u00e8cle\u00a0? Par quel miracle ont-ils fait le bonheur de collectionneurs fortun\u00e9s, dont un c\u00e9l\u00e8bre directeur des mus\u00e9es nationaux\u00a0? Et comment ces chefs-d\u2019\u0153uvre de la peinture sur verre font-ils partie aujourd\u2019hui des collections de grands mus\u00e9es am\u00e9ricains\u00a0? Enqu\u00eate.<\/strong><\/p>\n<p>\u00c9troitement li\u00e9s \u00e0 l\u2019architecture gothique, les vitraux deviennent au cours du XIIIe si\u00e8cle des parois de verre qui se substituent aux murs de pierre ; les baies agrandies forment alors de v\u00e9ritables fresques translucides par o\u00f9 entre en abondance une lumi\u00e8re merveilleusement color\u00e9e dans des \u00e9difices toujours plus hauts. \u00c0 Rouen, capitale du duch\u00e9 de Normandie, annex\u00e9e en 1204 par le roi de France Philippe Auguste, la cath\u00e9drale se pare d\u2019immenses verri\u00e8res dans les chapelles ajout\u00e9es vers 1270 entre les contreforts le long des bas-c\u00f4t\u00e9s de la nef. Des vitraux ex\u00e9cut\u00e9s au d\u00e9but du XIIIe si\u00e8cle, mais compl\u00e9t\u00e9s par de plus r\u00e9cents, furent ainsi remont\u00e9s quatre m\u00e8tres plus loin dans des fen\u00eatres plus grandes perc\u00e9es dans le nouveau mur gouttereau.<\/p>\n<p>Le verre peint \u00e9tant ce qu\u2019il y avait de plus co\u00fbteux dans la construction d\u2019une cath\u00e9drale, cette pratique \u00e9tait courante, quitte \u00e0 former des verri\u00e8res quelque peu disparates au regard de l\u2019iconographie comme du style.<\/p>\n<p>Au fil des si\u00e8cles, les caprices de la mode, les vicissitudes de l\u2019histoire et le peu d\u2019int\u00e9r\u00eat engendrant le manque d\u2019entretien ont eu raison de la grande majorit\u00e9 des vitraux anciens de presque toutes les cath\u00e9drales de France. Le XIXe si\u00e8cle, qui a vu na\u00eetre la Commission des monuments historiques alors que la curiosit\u00e9 du public pour le Moyen \u00c2ge croissait, a \u00e9t\u00e9 paradoxalement celui qui non seulement n\u2019a pu emp\u00eacher la dispersion des derniers vestiges d\u2019un art fragile et \u00e9minemment fran\u00e7ais, mais encore l\u2019a encourag\u00e9e parce que les vitraux devenaient de par leur raret\u00e9 des objets d\u2019art insolites dont l\u2019\u00e9nigmatique beaut\u00e9 pouvait \u00eatre contempl\u00e9e de plus pr\u00e8s par des collectionneurs toujours plus nombreux. Et qui dit collectionneurs dit marchands, parisiens en t\u00eate, qui surent habilement attiser les convoitises pour mieux augmenter les prix.<\/p>\n<p>Au tournant du XXe si\u00e8cle le march\u00e9 du vitrail ancien \u00e9tait \u00e2prement disput\u00e9 jusqu\u2019en Am\u00e9rique o\u00f9 de richissimes hommes d\u2019affaires faisaient construire des demeures dans le go\u00fbt gothique quand ce n\u2019\u00e9tait pas des cath\u00e9drales inspir\u00e9es de celles de France ou d\u2019Angleterre. C\u2019est dans ce contexte qu\u2019il faut situer l\u2019histoire du vol des vitraux de la cath\u00e9drale de Rouen que le Rouennais Jean Lafond (1888-1975), arch\u00e9ologue et historien de l\u2019art, a relat\u00e9 dans un article paru en 1970 dans le Bulletin de la soci\u00e9t\u00e9 nationale des antiquaires de France :<\/p>\n<p>\u00ab Un panneau du XIIIe si\u00e8cle, provenant d\u2019un vitrail des Sept Dormants d\u2019\u00c9ph\u00e8se, acquis en 1921 par le mus\u00e9e de Worcester (Massachusetts) \u00e0 la vente de la collection Henry Corbyn Lawrence, a \u00e9t\u00e9 reconnu par M. Louis Grodecki comme l\u2019ouvrage de l\u2019auteur d\u2019une Vie de saint Jean-Baptiste conserv\u00e9e \u00e0 la cath\u00e9drale de Rouen. Quatre autres panneaux de la m\u00eame l\u00e9gende ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s dans la collection Raymond Pitcairn \u00e0 Bryn Athyn (Pennsylvanie) par miss Jane Hayward, conservateur au Metropolitan Museum, et par Mme Fran\u00e7oise Perrot, attach\u00e9e de recherches au C. N. R. S.<br \/>\u00ab Je suis en mesure de confirmer leur origine en d\u00e9crivant sept fragments d\u00e9couverts dans le magasin de la cath\u00e9drale de Rouen o\u00f9 les Sept Dormants avaient \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9s, il y a une centaine d\u2019ann\u00e9es, avec la majeure partie des vitraux qui d\u00e9coraient les chapelles m\u00e9ridionales de la nef, par des architectes f\u00e9rus d\u2019\u201cunit\u00e9\u201c.<br \/>\u00ab J\u2019ai entre les mains un plan sommairement esquiss\u00e9 sur lequel le peintre-arch\u00e9ologue Eustache-Hyacinthe Langlois, mort en 1837, a not\u00e9 les vitraux du XIIIe si\u00e8cle que poss\u00e9dait encore la cath\u00e9drale de Rouen. \u00c0 la cinqui\u00e8me chapelle du c\u00f4t\u00e9 sud (Sainte-Colombe) on lit : \u00ab Panneaux sup\u00e9rieurs XIIIe si\u00e8cle avec des inscriptions commen\u00e7ant par \u201chic : hic ante presul(em)\u2026\u201c C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la l\u00e9gende d\u2019un des panneaux Pitcairn.\u00a0<br \/>\u00ab Malheureusement le \u201cmagasin\u201c n\u2019a que trop justifi\u00e9 son nom commercial, puisqu\u2019en 1911 d\u00e9j\u00e0 les panneaux am\u00e9ricains l\u2019avaient quitt\u00e9.<br \/>\u00ab Cette ann\u00e9e-l\u00e0, en effet, je fus appel\u00e9 \u00e0 dresser l\u2019inventaire d\u2019un d\u00e9p\u00f4t qui \u00e9tait encore fort riche en morceaux remarquables des XIIIe, XIVe, XVe et XVIe si\u00e8cles. J\u2019obtins que les vitraux fussent plac\u00e9s dans des caisses neuves et conserv\u00e9s \u00e0 l\u2019agence des travaux. Je pensais les avoir sauv\u00e9s, mais lorsqu\u2019on ouvrit les caisses en 1931, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une exposition d\u2019art religieux ancien, on n\u2019y trouva gu\u00e8re que des panneaux en lambeaux, de simples d\u00e9bris, quelques bordures et\u2026 des pierres. \u00bb<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/02-Vitraux-Rouen.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"331\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/02-Vitraux-Rouen.jpg\" alt=\" Vitraux Rouen\" class=\"wp-image-79566\"  \/><\/a>Trois vitraux issus de la verri\u00e8re des Sept Dormants d\u2019\u00c9ph\u00e8se de la cath\u00e9drale de Rouen\u00a0; \u00e0 gauche le panneau avec la l\u00e9gende Hic ante presulem, Glencairn Museum, Bryn Athyn\u00a0; au centre, Th\u00e9odose arrivant \u00e0 \u00c9ph\u00e8se, Metropolitan Museum of Art, New York\u00a0; \u00e0 droite, Les messagers devant Th\u00e9odose, Worcester Art Museum.<\/p>\n<p>Parmi ces pr\u00e9cieux morceaux, remis\u00e9s pour cause de travaux depuis la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle dans le clocher nord de la cath\u00e9drale, dite tour Saint\u2011Romain, Lafond avait d\u00e9crit dans son inventaire de 1911\u00a0un vitrail de l\u2019ancienne verri\u00e8re des Sept Dormants d\u2019\u00c9ph\u00e8se comme suit : \u00ab\u00a0Trois personnages \u00e0 cheval. Beau panneau en bon \u00e9tat, 70-80 cm\u00a0\u00bb. Beau panneau, en effet, que ce Th\u00e9odose arrivant \u00e0 \u00c9ph\u00e8se qui tomba de mani\u00e8re bien myst\u00e9rieuse entre les mains du tr\u00e8s acad\u00e9mique peintre L\u00e9on Bonnat, directeur de l\u2019\u00c9cole des beaux\u2011arts de Paris et directeur des Mus\u00e9es nationaux de 1900 jusqu\u2019\u00e0 sa mort en 1922.<\/p>\n<p>Le vol avait-il \u00e9t\u00e9 commandit\u00e9\u00a0ou est-ce que les voleurs avaient approch\u00e9 Bonnat en toute confiance, connaissant son trop grand faible pour les vitraux du Moyen \u00c2ge\u00a0? Nous ne pourrons jamais le savoir mais, quoi qu\u2019il en soit, Th\u00e9odose arrivant \u00e0 \u00c9ph\u00e8se rejoignit ainsi d\u2019autres chefs-d\u2019\u0153uvre de la peinture sur verre du milieu du XIIe si\u00e8cle que d\u00e9tenaient d\u00e9j\u00e0 Bonnat et que Viollet-le Duc avait d\u00e9tach\u00e9s d\u2019une fen\u00eatre de l\u2019abbaye de Saint-Denis, un \u00e9difice qu\u2019il restaura \u00e0 partir de 1844. Or, l\u2019ancienne n\u00e9cropole royale, qui a donn\u00e9 naissance \u00e0 l\u2019art gothique, appartenait \u00e0 l\u2019\u00c9tat depuis la R\u00e9volution \u00e0 l\u2019instar de Notre-Dame de Rouen et de la grande majorit\u00e9 des cath\u00e9drales de France, ce qui signifie que les vitraux qui sont des parties int\u00e9grantes de tous ces monuments \u00e9taient de facto imprescriptibles et inali\u00e9nables, un fait que ne pouvait ignorer un architecte du gouvernement comme un directeur des mus\u00e9es nationaux.\u00a0<\/p>\n<p>L\u00e9on Bonnat avait l\u00e9gu\u00e9 en plusieurs \u00e9tapes dans les derni\u00e8res ann\u00e9es du XIXe si\u00e8cle la grande majorit\u00e9 de sa tr\u00e8s importante collection de sculptures, de tableaux et de dessins anciens des plus grands ma\u00eetres \u00e0 la ville de Bayonne o\u00f9 il \u00e9tait n\u00e9\u00a0; seuls quelques tableaux et de pr\u00e9cieuses feuilles, notamment de D\u00fcrer, enrichirent le mus\u00e9e du Louvre. Il ne lui restait donc rien de particuli\u00e8rement int\u00e9ressant en mati\u00e8re d\u2019\u0153uvre d\u2019art \u00e0 la fin de sa vie, si ce n\u2019\u00e9tait sa collection de vitraux m\u00e9di\u00e9vaux tenue secr\u00e8te et dont il se garda de faire mention jusque dans son testament mystique.<\/p>\n<p>C\u2019est son notaire, et l\u00e9gataire universel, qui fit disperser ces chefs-d\u2019\u0153uvre de la peinture sur verre \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Drouot le 9 f\u00e9vrier 1923 dans une vente non catalogu\u00e9e, et donc sans notices explicatives, parmi des objets courants et bon nombre de livres. Si rien n\u2019indique qu\u2019il y avait dans la biblioth\u00e8que du peintre l\u2019Histoire de la peinture sur verre d\u2019apr\u00e8s ses monuments en France, tout porte \u00e0 croire que L\u00e9on Bonnat ne pouvait ignorer cet ouvrage essentiel, et alors unique en la mati\u00e8re, publi\u00e9 en 1853 par Ferdinand de Lasteyrie.<\/p>\n<p>L\u2019auteur, qui a pris un soin particulier \u00e0 publier ses dessins en couleurs, y montre notamment dans la planche III une verri\u00e8re du d\u00e9ambulatoire de l\u2019abbaye royale de Saint-Denis, telle qu\u2019elle \u00e9tait avant son d\u00e9mant\u00e8lement par Viollet-le-Duc, et o\u00f9 figurent dans la partie basse les deux panneaux ronds entr\u00e9s clandestinement dans la collection Bonnat.\u00a0<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/03-Cathedrale-de-Rouen.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"667\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/03-Cathedrale-de-Rouen.jpg\" alt=\"Cath\u00e9drale de Rouen\" class=\"wp-image-79567\"  \/><\/a>\u00c0 gauche, la planche III de l\u2019Histoire de la peinture sur verre d\u2019apr\u00e8s ses monuments en France\u00a0; en bas \u00e0 droite, d\u00e9tail de la partie inf\u00e9rieure\u00a0; en haut, les m\u00e9daillons originaux actuellement au Glencairn Museum de Bryn Athyn.<\/p>\n<p>Le m\u00e9daillon en bas \u00e0 gauche de la gravure, qui repr\u00e9sente un triple couronnement par la main de Dieu, fut copi\u00e9 par Alfred G\u00e9rente, fid\u00e8le verrier de Viollet-le-Duc, et cette copie fut vendue \u00e0 Marcello Galli\u2011Dunn, fameux antiquaire florentin qui la revendit en 1888 pour une \u0153uvre authentique au Museo Civico d\u2019Arte Antica de Turin, lequel mus\u00e9e crut poss\u00e9der un vitrail m\u00e9di\u00e9val du XIIe si\u00e8cle jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9couverte de l\u2019original un si\u00e8cle plus tard au Glencairn Museum de Bryn Athyn pr\u00e8s de Philadelphie aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>C\u2019est dans cette ancienne demeure de l\u2019industriel Raymond Pitcairn (1885-1966), construite pour servir d\u2019\u00e9crin \u00e0 sa prodigieuse collection d\u2019art m\u00e9di\u00e9val, que se trouve aussi aujourd\u2019hui l\u2019autre m\u00e9daillon original que Ferdinand de Lasteyrie avait vu in situ dans la basilique de Saint-Denis \u00e0 la droite du pr\u00e9c\u00e9dent comme le prouve la gravure. Et c\u2019est un certain Andr\u00e9 Lion, verrier de son \u00e9tat, qui acheta ces deux vitraux \u00e0 la vente Bonnat le 9 f\u00e9vrier 1923, mais aussi celui de Th\u00e9odose arrivant \u00e0 \u00c9ph\u00e8se vol\u00e9 peu d\u2019ann\u00e9es auparavant \u00e0 la cath\u00e9drale de Rouen, un panneau qu\u2019il put restaurer avant de le proposer \u00e0 Augustin Lambert, l\u2019antiquaire parisien qui le vendit le 13 ao\u00fbt 1923 \u00e0 l\u2019agent Richard Melchers pour le compte de Raymond Pitcairn.<\/p>\n<p>La requ\u00eate de la vente Bonnat, toute succincte qu\u2019elle soit, est cependant formelle : le nom de l\u2019antiquaire n\u2019y appara\u00eet pas mais bien celui de Lion avec son adresse parisienne qui \u00e9tait \u00e9galement celle de son atelier dans le XXe arrondissement. Il est certain que ce peintre sur verre, aujourd\u2019hui oubli\u00e9, connaissait lui aussi de par son m\u00e9tier l\u2019ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence de Ferdinand de Lasteyrie, mais il n\u2019avait officiellement achet\u00e9 qu\u2019un \u00ab\u00a0vitrail\u00a0\u00bb ou des \u00ab\u00a0vitraux ronds\u00a0\u00bb, la requ\u00eate de vente ne pr\u00e9cisant, bien entendu, ni datation ni provenance.\u00a0Voil\u00e0 comment furent blanchis ces rarissimes t\u00e9moignages de la peinture sur verre vol\u00e9s dans d\u2019insignes monuments appartenant \u00e0 l\u2019\u00c9tat et honteusement recel\u00e9s par un peintre des plus officiels emport\u00e9 par sa passion pour l\u2019art.<\/p>\n<p>Et \u00e0 Rouen, pendant tout ce temps, personne n\u2019avait rien remarqu\u00e9 : le stratag\u00e8me des pierres dispos\u00e9es dans les caisses pour faire croire par leur poids qu\u2019elles \u00e9taient toujours pleines de leur tr\u00e9sor avait parfaitement fonctionn\u00e9. Parmi les plus belles pi\u00e8ces ainsi finement exfiltr\u00e9es se trouvaient trois panneaux issus de la verri\u00e8re des Sept Dormants d\u2019\u00c9ph\u00e8se, dont celui comportant la mention Hic ante presulem que nous avons vu plus haut. Raymond Pitcairn les avait acquis \u00e0 New York le 28 janvier 1921 \u00e0 la vente apr\u00e8s d\u00e9c\u00e8s de Henry Corbin Lawrence (1859-1919), autre collectionneur compulsif et gouverneur de la Bourse de New York, qui les tenait depuis 1918 des Fr\u00e8res Bacri, antiquaires parisiens sp\u00e9cialis\u00e9s eux aussi en \u00ab\u00a0Haute \u00e9poque\u00a0\u00bb. Un seul panneau de la collection Lawrence provenant de la verri\u00e8re de la L\u00e9gende des Sept Dormants d\u2019\u00c9ph\u00e8se avait \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 Raymond Pitcairn, c\u2019est celui qui se trouve aujourd\u2019hui au Worcester Art Museum dans le Massachusetts et qui repr\u00e9sente trois messagers d\u2019\u00c9ph\u00e8se agenouill\u00e9s devant l\u2019empereur Th\u00e9odose.<\/p>\n<p>Concernant ces quatre derniers vitraux, le catalogue de la vente Lawrence pr\u00e9cisait aux acqu\u00e9reurs pour les mieux all\u00e9cher\u00a0: \u00ab\u00a0removed many years ago from a cathedral in France\u00a0\u00bb que l\u2019on peut traduire par \u00ab\u00a0retir\u00e9s il y a de nombreuses ann\u00e9es d\u2019une cath\u00e9drale en France\u00a0\u00bb. Doux euph\u00e9misme que ce \u00ab\u00a0retir\u00e9s\u00a0\u00bb pour ne pas \u00e9crire \u00ab\u00a0vol\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0! Quant \u00e0 signifier que l\u2019op\u00e9ration a eu lieu il y a \u00ab\u00a0de nombreuses ann\u00e9es\u00a0\u00bb c\u2019est l\u00e0 le contraire d\u2019une pr\u00e9cision, cela laisse vaguement et faussement entendre que si vol il y a eu, les voleurs sont morts depuis longtemps entra\u00eenant avec eux la prescription des faits. Une cath\u00e9drale ? cela vaut toujours mieux qu\u2019une \u00e9glise, le terme est plus vendeur sur le march\u00e9 am\u00e9ricain, surtout s\u2019il est suivi de \u00ab\u00a0France\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mais les responsables de la vente Lawrence de 1921, qui ont pourtant pes\u00e9 leurs mots, ont commis l\u2019erreur d\u2019\u00e9crire le terme \u2018cathedral\u2019\u00a0: ils ont avou\u00e9 ce faisant qu\u2019ils ont mis en vente des objets imprescriptibles et inali\u00e9nables qui appartiennent \u00e0 l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais. C\u2019est notre droit de le leur reprocher cent ans plus tard, m\u00eame s\u2019ils sont tous morts depuis de nombreuses ann\u00e9es.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/04-Stain-glass.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"571\" height=\"750\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/04-Stain-glass.jpg\" alt=\"Vitrail vitraux\" class=\"wp-image-79568\"  \/><\/a><\/p>\n<p>Nous l\u2019avons vu, le catalogue de la vente Bonnat n\u2019a jamais exist\u00e9\u00a0: en 1923, \u00e0 Paris, la plus grande prudence \u00e9tait de mise. Mais, comme si de rien n\u2019\u00e9tait, le vitrail de Th\u00e9odose arrivant \u00e0 \u00c9ph\u00e8se, que le Metropolitan Museum of Art de New York a achet\u00e9 en 1980 au Glencairn Museum de Bryn Athyn, est en couverture du catalogue English and French Medieval Stained Glass in the collection of the Metropolitan Museum of Art publi\u00e9 en 2003. Comme si le plus grand mus\u00e9e am\u00e9ricain n\u2019avait rien \u00e0 se reprocher puisqu\u2019il a acquis l\u00e9galement le chef-d\u2019\u0153uvre de sa collection de vitraux m\u00e9di\u00e9vaux. Le bon go\u00fbt de L\u00e9on Bonnat est du moins ainsi internationalement reconnu.<\/p>\n<p><strong>Philippe Machicote<\/strong><br \/><strong>Retrouver toutes les\u00a0<a href=\"https:\/\/chroniques-architecture.com\/chroniques-de-philippe-machicote\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener nofollow\">Chroniques de Philippe Machicote<\/a><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Cath\u00e9drale de Rouen, fen\u00eatres des chapelles du bas-c\u00f4t\u00e9 nord\u00a0; \u00e0 droite la tour Saint-Romain Qui a vol\u00e9 les&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":361822,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9587],"tags":[1111,11,1777,674,1011,27,12,5161,25,9590],"class_list":{"0":"post-361821","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-rouen","8":"tag-actu","9":"tag-actualites","10":"tag-eu","11":"tag-europe","12":"tag-fr","13":"tag-france","14":"tag-news","15":"tag-normandie","16":"tag-republique-francaise","17":"tag-rouen"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115137085784899867","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/361821","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=361821"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/361821\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/361822"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=361821"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=361821"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=361821"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}