{"id":364890,"date":"2025-09-04T05:02:12","date_gmt":"2025-09-04T05:02:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/364890\/"},"modified":"2025-09-04T05:02:12","modified_gmt":"2025-09-04T05:02:12","slug":"adrien-genoudet-et-julia-sintzen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/364890\/","title":{"rendered":"Adrien Genoudet et Julia Sintzen"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">23 ao\u00fbt 2005. Je trouve dans une bo\u00eete \u00e0 livres \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chez moi un exemplaire flambant neuf de J\u2019\u00e9cris l\u2019Illiade de Pierre Michon. Une \u00e9tiquette masquant le prix laisse entendre que ce livre a \u00e9t\u00e9 offert. A-t-il \u00e9t\u00e9 ne serait-ce qu\u2019ouvert avant d\u2019\u00eatre abandonn\u00e9\u00a0? Je le prends pour l\u2019offrir \u00e0 une amie. Mon atelier est encombr\u00e9 d\u2019ouvrages ainsi r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s que je lis dans les pauses du travail, surtout quand il s\u2019agit de catalogues d\u2019exposition, d\u2019\u00e9crits d\u2019artistes jamais r\u00e9\u00e9dit\u00e9s, de romans oubli\u00e9s, ou de livres de poche du temps de ma jeunesse, avec une couverture sign\u00e9e Pierre Faucheux ou un dessin de Jean-Claude Forest ou de Sin\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le m\u00eame jour, les premi\u00e8res recensions de \u00ab\u00a0romans de la rentr\u00e9e\u00a0\u00bb sont publi\u00e9es dans les rares journaux et magazines que je prends encore le temps de survoler. Dans Lib\u00e9ration, je d\u00e9couvre une critique du roman d\u2019Arno Bertina (la mienne, achev\u00e9e depuis quelques jours, n\u2019est pas encore en ligne, mais je n\u2019y touche plus), et un entretien avec Laura Vasquez par Thomas St\u00e9landre, \u00e0 propos de son dernier ouvrage, les Forces. Comme je ne sais pas grand-chose de ce nouvel opus, je le lis\u00a0: \u00ab \u2013 Vous voulez \u00e9crire un chef-d\u2019\u0153uvre ? \u2013 C\u2019est ce que je veux. Je veux faire quelque chose d\u2019immense. J\u2019ai une ambition absolue. \u2013 Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire ? \u2013 \u00c7a veut dire une \u0153uvre, un bon livre, un tr\u00e8s bon livre. Un seul me suffira. \u00c7a veut dire une v\u00e9rit\u00e9. \u00c7a veut dire un texte qui vit comme un animal qui vient de na\u00eetre. Il est l\u00e0, vivant. \u00c7a, \u00e7a serait un petit miracle et une surprise totale pour moi. Je pourrais compl\u00e8tement bien mourir. \u2013 Qu\u2019est-ce qui d\u00e9terminera le chef-d\u2019\u0153uvre ? \u2013 Il para\u00eet quand m\u00eame qu\u2019on le sent. Proust le savait. Avant, il savait que ce n\u2019\u00e9tait pas encore \u00e7a. Quand c\u2019\u00e9tait \u00e7a, il le savait. \u2013 Et l\u00e0, qu\u2019est-ce que vous sentez\u00a0? \u2013 Je pense que c\u2019est tr\u00e8s bon, mais je n\u2019y suis pas encore. Je crois que je suis au maximum de mes capacit\u00e9s, et m\u00eame que je me d\u00e9passe dans chaque livre. Mais sans doute qu\u2019il va y avoir autre chose, une puissance suppl\u00e9mentaire, si je peux vivre encore, si j\u2019ai toute ma t\u00eate, si je ne tombe pas malade, si j\u2019ai bien travaill\u00e9, si je lis beaucoup, si je continue, peut-\u00eatre que je vais arriver \u00e0 quelque chose de plus important.\u00a0\u00bb Rien \u00e0 ajouter, sinon qu\u2019on peut aussi bien \u00eatre atterr\u00e9 par de tels propos que paradoxalement complice, car le peu que j\u2019ai lu de cette autrice a d\u00e9pos\u00e9 de belles traces qu\u2019un effort de m\u00e9moire devrait permettre de retrouver. En attendant, ce qui me revient dans la foul\u00e9e, ce sont ces mots d\u2019Emmanuel Carr\u00e8re, cette fois pioch\u00e9s dans T\u00e9l\u00e9rama, trois jours plus t\u00f4t\u00a0: \u00ab\u00a0Je partage l\u2019app\u00e9tit de ma m\u00e8re pour la gloire\u00a0\u00bb et celui de \u00ab\u00a0mon p\u00e8re [pour les origines], avec la conviction que les choses importantes se tissent dans l\u2019ombre.\u00a0\u00bb Sur ce dernier point, si nous sommes d\u2019accord que cet ombre agit \u00e0 l\u2019\u00e9cart des lieux de pouvoir, bienvenue au Terrain vague.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">24 ao\u00fbt. Mort de St\u00e9phane Bouquet. Les premiers mots qui me viennent \u00e0 l\u2019esprit\u00a0: bien plus qu\u2019une voix, un \u00eatre d\u2019exception. Je les \u00e9cris alors que je n\u2019aurais finalement que peu \u00e9chang\u00e9 avec lui\u00a0; mais, il y \u00e0 peine plus de trois mois, son dernier livre, Tout se tient (P.O.L), m\u2019avait impressionn\u00e9 par sa densit\u00e9, sa diversit\u00e9 formelle, sa force narrative, et musicale\u00a0: rythmique, acousmatique. Ses mots r\u00e9sonnent toujours dans ma t\u00eate, m\u00eame si ma m\u00e9moire n\u2019est plus assez vive pour retenir les agencements qui m\u2019avaient frapp\u00e9. Mais je me souviens que parfois, \u00e7a chante, et que surtout, \u00e7a danse, de mani\u00e8re discr\u00e8te, murmurante. De son avant-dernier livre, Le fait de vivre (Champ Vallon, 2021), je choisis, comme en \u00e9pigraphe \u00e0 venir, le po\u00e8me 15 de Tricot d\u2019attente :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il faut que cela<br \/>continue, nous sommes<br \/>des moulins \u00e0 signes<br \/>dispers\u00e9s dans la solitude<br \/>qui est la seule existence, l\u2019un de nous<br \/>a l\u2019air de r\u00e9clamer<br \/>(je traduis)<br \/>d\u2019un bras h\u00e2l\u00e9 qu\u2019il se<br \/>d\u00e9pose sur nos \u00e9paules<br \/>pour d\u00e9ployer librement la suite\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>1. <\/strong>D\u2019Adrien Genoudet, avait \u00e9t\u00e9 chroniqu\u00e9 ici-m\u00eame en d\u00e9cembre dernier<a href=\"https:\/\/diacritik.com\/2024\/12\/18\/terrain-vague-31-constellation-miroir\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener nofollow\"> Enfant vu de dos<\/a>, un livre d\u2019un peu moins de cent pages paru dans la collection \u00ab\u00a0Fl\u00e9chettes\u00a0\u00bb (qu\u2019il dirige chez sun\/sun \u00e9ditions), o\u00f9 il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 question du pass\u00e9 colonial de l\u2019Indochine. Nancy-Sa\u00efgon, son troisi\u00e8me roman \u2013 deuxi\u00e8me aux \u00c9ditions du Seuil \u2013, est une des belles surprises de cette rentr\u00e9e [En apart\u00e9. N\u2019ayant pu prendre connaissance que d\u2019un pour cent de cette nouvelle salve romanesque, je ne peux \u00e9crire \u00ab\u00a0une des plus belles surprises\u00a0\u00bb, m\u00eame si cela m\u2019\u00e9tonnerait qu\u2019il y en ait beaucoup d\u2019autres du m\u00eame tabac.]<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce livre, j\u2019en entreprends la lecture en parfaite ignorance du pr\u00e9c\u00e9dent, Le Champ des cris, n\u00e9, comme son auteur le rapporte au cours d\u2019un entretien film\u00e9 \u00e0 la Maison des \u00e9crivains et de la litt\u00e9rature, le 11 octobre 2024,\u00a0de la r\u00e9ception d\u2019un \u00ab\u00a0carton gorg\u00e9 d\u2019eau suite \u00e0 la mort d\u2019un a\u00efeul\u00a0; dans ce carton, il y avait une litanie de lettres venant de plusieurs p\u00e9riodes de la seconde guerre mondiale, de l\u2019Indochine, de l\u2019Alg\u00e9rie [\u2026] avec une simple adresse qui \u00e9tait en gros de me d\u00e9brouiller avec \u00e7a. [\u2026]\u00a0Cet a\u00efeul, que je ne peux pas nommer, que je n\u2019arrive pas \u00e0 nommer [\u2026], je lui cours apr\u00e8s \u00e0 travers les archives, je cours apr\u00e8s ses manques, apr\u00e8s ses images qui sont rest\u00e9es muettes.\u00a0\u00bb Il conclut cette prise de parole en disant, d\u2019une part, qu\u2019il court au fond apr\u00e8s lui-m\u00eame, et d\u2019autre part, que \u00ab\u00a0le nouveau livre [qu\u2019il est] en train d\u2019\u00e9crire est une sorte de suite [au Champ des cris]\u00a0\u00bb car il y est de nouveau question d\u2019un carton d\u2019archives re\u00e7u d\u2019une parente qui, cette fois, se pr\u00e9nomme \u00c9dithe (avec un \u00ab\u00a0e\u00a0\u00bb \u2013 un coup d\u2019\u0153il rapide sur internet m\u2019apprend que seules cinq \u00c9dithe sont n\u00e9es, dans l\u2019Est de la France, en 1949). Elle a 71 ans au d\u00e9but du r\u00e9cit\u00a0; et ce carton rassemble des archives concernant Simone, sa m\u00e8re \u2013 leurs liens de parent\u00e9\u00a0avec le narrateur n\u2019\u00e9tant pas pr\u00e9cis\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"110049\" data-permalink=\"https:\/\/diacritik.com\/2025\/09\/04\/terrain-vague-48-grand-tour-3\/image-2-2-nancy-saigon-couverture\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.2-Nancy-Saigon-couverture.jpeg?fit=450%2C657&amp;quality=89&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"450,657\" data-comments-opened=\"0\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;DCP-130C&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;1756047314&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"Image 2.2 Nancy-Sa\u00efgon, couverture\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.2-Nancy-Saigon-couverture.jpeg?fit=205%2C300&amp;quality=89&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.2-Nancy-Saigon-couverture.jpeg?fit=450%2C657&amp;quality=89&amp;ssl=1\" class=\"alignright size-full wp-image-110049\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Image-2.2-Nancy-Saigon-couverture.jpeg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"657\"  \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le jour o\u00f9 ils ont d\u00e9terr\u00e9 Simone, il para\u00eet qu\u2019il faisait froid. C\u2019\u00e9tait un jeudi de novembre et de gel, \u00e0 ciel bas, o\u00f9 la petite ville lorraine, tass\u00e9e derri\u00e8re la masse du cimeti\u00e8re, s\u2019efface et dispara\u00eet. \u00bb Cet incipit nous promet-il une histoire de fant\u00f4mes ? Regardons ce qui nous est propos\u00e9 en 4e de couverture : \u00ab\u00a0Quelque part en Lorraine un jour de 2020, pour faire de la place dans le caveau familial, Simone est incin\u00e9r\u00e9e. On red\u00e9couvre alors l\u2019habit traditionnel indochinois [un \u00e1o d\u00e0i] qu\u2019elle portait dans son cercueil. Une tunique de couleur bleue dont on ne savait qu\u2019une chose : le mari de Simone, Paul, la lui avait envoy\u00e9e au d\u00e9but de la guerre d\u2019Indochine, avant de dispara\u00eetre. \/ Le narrateur h\u00e9rite de ce v\u00eatement en m\u00eame temps que d\u2019un carton portant la mention \u201cNancy-Sa\u00efgon\u201d et contenant la correspondance de Paul et Simone. Reclus dans son studio [parisien], il parcourt ces lettres. Au fil des pages, un homme appara\u00eet \u2013 un certain Tilleul. Un homme dont le r\u00f4le se r\u00e9v\u00e8le complexe, voire trouble. Et qui semble faire le lien entre des d\u00e9sirs et des crimes. \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c0 Paris, \u00ab\u00a0une pluie brutale s\u2019est acharn\u00e9e sur l\u2019avenue d\u2019Italie, suivie de quelques coups de tonnerre.\u00a0\u00bb Elle ne cessera de tomber, comme pour accentuer les contrastes m\u00e9t\u00e9orologiques entre les \u00e9poques et les lieux. Dans son appartement, le narrateur explore cette correspondance entre de jeunes \u00e9poux \u2013 elle, enceinte, rest\u00e9e en Loraine\u00a0; lui ayant pris la mer pour l\u2019Indochine \u2013 nous sommes en 1949 \u2013, o\u00f9 \u00ab\u00a0il fait trop chaud pour \u00e9crire et pour penser, le papier gondole et \u00e7a m\u2019exasp\u00e8re\u00a0\u00bb. La belle \u00e9criture d\u2019Adrien Genoudet nous fait \u00e9prouver concr\u00e8tement ces \u00ab\u00a0sensations contrast\u00e9es\u00a0\u00bb par nombre d\u2019allers-retours dans l\u2019espace-temps qui n\u2019ont jamais rien de m\u00e9canique \u2013 s\u2019il y a une certaine exigence \u00e0 l\u2019\u0153uvre, elle ne semble pas accord\u00e9e \u00e0 l\u2019usage de telle ou telle contrainte formelle (ou alors secr\u00e8te). Le romanesque reprend ici pleinement ses droits, sans pour autant c\u00e9der au retour triomphant, ou revanchard, du \u00ab\u00a0roman romanesque\u00a0\u00bb, apr\u00e8s des d\u00e9cennies d\u2019exp\u00e9rimentation (on y trouve plut\u00f4t quelques \u00e9chos du roman feuilleton \u2013 colonial, policier, sentimental \u2013 qui, ne l\u2019oublions pas, avait inspir\u00e9 les plus radicaux des nouveaux romanciers). D\u2019un chapitre \u00e0 l\u2019autre (non num\u00e9rot\u00e9s), un chemin (celui de l\u2019\u00e9criture) se cherche \u00e0 t\u00e2tons, posant en permanence la question de comment faire surgir des fant\u00f4mes, en chair et en os, \u00e0 partir de trois fois rien (m\u00eame s\u2019il y a carton plein). On ne saura pas in fine si ce \u00ab\u00a0peu\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 ou non \u2013 \u00e0 moins que l\u2019auteur ne nous le pr\u00e9cise plus tard\u00a0; mais pour l\u2019instant il nous est permis de penser que ce n\u2019est pas le probl\u00e8me \u2013 cette incertitude entre fiction et documentaire \u00e9tant ce qui nous permet d\u2019avancer, pas \u00e0 pas jusqu\u2019au dernier\u00a0: \u00ab\u00a0\u2026dispara\u00eetre une bonne fois pour toutes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"110050\" data-permalink=\"https:\/\/diacritik.com\/2025\/09\/04\/terrain-vague-48-grand-tour-3\/adrien-genoudet-2025\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.3.-Portrait-dAdrien-Genoudet-%C2%A9-Benedicte-Roscot-Editions-du-Seuil.jpg?fit=600%2C899&amp;quality=89&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"600,899\" data-comments-opened=\"0\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;2&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;\\u00a9 B\\u00e9n\\u00e9dicte Roscot&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;LEICA SL2&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;Adrien Genoudet 2025&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;1743771320&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;\\u00a9 B\\u00e9n\\u00e9dicte Roscot&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;90&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;100&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0.005&quot;,&quot;title&quot;:&quot;Adrien Genoudet 2025&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"Adrien Genoudet 2025\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"&lt;p&gt;Adrien Genoudet 2025&lt;\/p&gt;&#10;\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.3.-Portrait-dAdrien-Genoudet-%C2%A9-Benedicte-Roscot-Editions-du-Seuil.jpg?fit=200%2C300&amp;quality=89&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.3.-Portrait-dAdrien-Genoudet-%C2%A9-Benedicte-Roscot-Editions-du-Seuil.jpg?fit=600%2C899&amp;quality=89&amp;ssl=1\" class=\"size-full wp-image-110050\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Image-2.3.-Portrait-dAdrien-Genoudet-\u00a9-Benedicte-Roscot-Editions-du-Seuil.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"899\"  \/>Adrien Genoudet 2025<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pendant le confinement, nous dit le narrateur, \u00ab\u00a0je suis rest\u00e9 un instant \u00e0 entendre la pluie tomber sans la voir. [\u2026]\u00a0Je me suis assis dans le seul fauteuil de l\u2019appartement et la lumi\u00e8re a soudain tourn\u00e9 au noir, suivant le lent passage d\u2019un nuage au-dessus de la ville. Une grande nuit en plein jour. En chuchotant cela \u2013 une grande nuit en plein jour \u2013 je me suis souvenu d\u2019un des plus beaux moments pass\u00e9s chez Simone. D\u2019elle au milieu du jardin, pos\u00e9e les mains sur les hanches avec les yeux port\u00e9s sur le ciel qui, ce jour-l\u00e0, prenait des premi\u00e8res teintes de cr\u00e9puscule. C\u2019\u00e9tait au mois d\u2019ao\u00fbt, \u00e0 la toute fin du mill\u00e9naire et le monde connaissait sa derni\u00e8re \u00e9clipse solaire. [\u2026] J\u2019avais onze ans. J\u2019\u00e9tais contre Simone, serr\u00e9, apeur\u00e9 peut-\u00eatre, j\u2019avais le visage coll\u00e9 aux cascades, au motifs de son \u00e1o d\u00e0i qu\u2019elle portait syst\u00e9matiquement lorsqu\u2019elle \u00e9tait chez elle. La nuit est venue, lentement, sur le petit carr\u00e9 de terre o\u00f9 nous nous tenions debout, elle et moi. L\u2019herbe a tourn\u00e9 au bleu. Le grand tilleul du jardin s\u2019est tu d\u2019un seul coup\u00a0; les quelques oiseaux, insectes, la vie perch\u00e9e un peu partout sur les branches. Tout s\u2019est arr\u00eat\u00e9 et Simone s\u2019est mise \u00e0 rire comme une enfant.\u00a0\u00bb Je me souviens avoir v\u00e9cu cette fameuse journ\u00e9e en Touraine, enregistrant les sons produits par ces \u00ab\u00a0quelques oiseaux, insectes\u00a0\u00bb. Je r\u00e9\u00e9coute aujourd\u2019hui ces prises de son\u00a0: au bord du silence, mais plus que jamais hant\u00e9 [En apart\u00e9. Je les ai mix\u00e9es dans une pi\u00e8ce pour ensemble de chambre et sons m\u00e9moris\u00e9s, dont le titre, Demeure, \u00e9voque \u00e0 la fois une maison, et ce qui y survit comme traces]. On notera dans ce fragment le mot \u00ab\u00a0tilleul\u00a0\u00bb, qui reviendra souvent, patronyme de soldat ou arbre\u00a0; ainsi que le mot \u00ab\u00a0bleu\u00a0\u00bb, se rapportant aussi bien \u00e0 l\u2019herbe \u00e9trangement \u00e9clair\u00e9e ce jour-l\u00e0 qu\u2019\u00e0 la couleur de l\u2019habit traditionnel \u2013 etc.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tilleul s\u2019\u00e9tait install\u00e9 dans la guerre comme on s\u2019aventure, brusquement, dans une lisi\u00e8re \u00e0 la tomb\u00e9e du jour [\u2026]. La mort possible, donn\u00e9e par la jungle, \u00e9tait v\u00e9cue en son for int\u00e9rieur comme un retour au sources. Tilleul se moquait de dispara\u00eetre de la face du monde, dispara\u00eetre lui allait tr\u00e8s bien. [\u2026]\u00a0Il avait adopt\u00e9 la guerre car elle offrait la promesse d\u2019une d\u00e9cadence en r\u00e8gle, toute trac\u00e9e \u2013 pour lui, et pour tous les autres.\u00a0\u00bb Paul Sanzach \u2013 celui des h\u00e9ros \u00ab\u00a0sans visage\u00a0\u00bb de ce livre (dans lequel on trouve cependant quelques photographies, dont deux portraits \u00e9nigmatiques) qui prend progressivement distance avec Simone, physiquement, puis mentalement \u2013 devient proche de Tilleul, m\u00eame s\u2019il lui impose \u00ab\u00a0un rapport vertical\u00a0\u00bb, \u00e9tant \u00ab\u00a0son sup\u00e9rieur, en grade et en \u00e2ge.\u00a0[\u2026]\u00a0Sanzach aimait parler de la for\u00eat, des jours pass\u00e9s au maquis, de l\u2019odeur du feu qui \u00e9tait encore fig\u00e9e dans ses mains, il lui parlait de sa premi\u00e8re jeunesse pass\u00e9e entre les arbres, cach\u00e9, \u00e0 combattre. Tilleul lui parlait du Jura, des scieries, de l\u2019odeur de la d\u00e9coupe et des tas de copeaux entre les doigts. [\u2026] Sanzach appr\u00e9ciait la pr\u00e9sence de Tilleul, son air gauche et craintif et en m\u00eame temps m\u00e2tin\u00e9 d\u2019une nervosit\u00e9 couverte, une violence ramollie par le soleil qui semblait pourtant pouvoir resurgir \u00e0 n\u2019importe quel coup de sang. [\u2026] Il n\u2019\u00e9tait pas rare que Sanzach lui lise quelques fragments des lettres de Simone \u00e0 voix haute car Tilleul, lui, ne recevait rien du Jura.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cette correspondance, le narrateur la d\u00e9chiffre avec attention, tout en se procurant une solide documentation, afin de \u00ab voir l\u2019Indochine entraper\u00e7ue par Sanzach, derri\u00e8re le verre, les lampes et les comptoirs\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Je lisais les lettres et je feuilletais les livres. Je regardais tout ce que je pouvais voir. Je cherchais \u00e0 m\u2019approcher comme le font les historiens. \u00c0 prendre les mots pour des mimes. [\u2026]\u00a0Il faut parfois lire leurs phrases en suivant le mouvement de leurs l\u00e8vres, les gueules qu\u2019il font quand ils \u00e9crivent et raturent, puis jettent les pages. J\u2019\u00e9tais persuad\u00e9 que tout se jouait entre les lignes [\u2026] \u2013 tu sais \u2013 \u00e9crit-il \u2013 ce n\u2019est pas ce qu\u2019on imagine\u00a0\u00bb Adrien Genoudet ne nous \u00e9pargne rien de la guerre et ses atrocit\u00e9s, comme \u00ab\u00a0le sort les soldats vietminh massacr\u00e9s\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Une fosse creus\u00e9e en deux heures, en plein soleil, \u00e0 peine couverte au moment du d\u00e9part. Puis, dans cette r\u00e9gion du delta o\u00f9 s\u2019accumulent les sables mous, les cadavres finissent par remonter, comme recrach\u00e9s, pr\u00e9m\u00e2ch\u00e9s par le sel et d\u00e9vor\u00e9s par les mollusques.\u00a0\u00bb [\u2026]\u00a0Tilleul \u00ab\u00a0aimait l\u2019\u00e9puisement de la guerre. Le fait qu\u2019elle ass\u00e8che tout, qu\u2019elle tire un trait sur les fausses pistes, hasardeuses, bien souvent faciles, de l\u2019existence\u00a0; la guerre [\u2026] vous rend perp\u00e9tuellement sale, suant, sanglant, morveux, loqueteux.\u00a0\u00bb Mais un jour, il se trouve confront\u00e9 au cadavre d\u2019une enfant, dans un hangar, \u00ab\u00a0couch\u00e9 au sol, sur le ventre, cach\u00e9 derri\u00e8re une pile de sacs de sable\u00a0[\u2026]. La gamine, une Vietnamienne d\u2019\u00e0 peine douze ans, \u00e9tait nue, la t\u00eate enfonc\u00e9e dans la terre et les cuisses couvertes de sang. [\u2026] Tout cela ne faisait aucun doute quant au possible coupable\u00a0: un homme du poste avait viol\u00e9 et tu\u00e9 cette fillette.\u00a0\u00bb Alors quelque chose change : \u00ab\u00a0Il sentait monter en lui ce qui pouvait bien s\u2019apparenter \u00e0 de la honte.\u00a0\u00bb C\u2019est le moment \u00ab\u00a0bergmanien\u00a0\u00bb de Nancy-Sa\u00efgon \u2013 moins ouvertement noir, et plus \u00ab\u00a0tripal\u00a0\u00bb, comme vers la fin o\u00f9 Tilleul arrache la chemise de Sanzach, d\u00e9chire le pantalon \u00e0 chaque cuisse\u00a0: \u00ab\u00a0Partout il rencontrait de la chair crue et rouge, une humidit\u00e9 visqueuse\u00a0; un m\u00eame fond de sensation chaude, toute molle, d\u2019o\u00f9 ressortaient \u00e7\u00e0 et l\u00e0 un bout plus ferme, un tube, un vide.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En op\u00e9rant ce bref montage, j\u2019ai mis volontairement de c\u00f4t\u00e9 quelques beaux personnages, du pr\u00e9sent comme du pass\u00e9, ainsi que nombre d\u2019\u00e9v\u00e9nements, ou d\u2019objets, parfois essentiels, comme cet \u00e1o d\u00e0i qui, changeant de continent, passe de corps mort \u00e0 corps vivant, ce dernier \u00e9tant lui-m\u00eame en sursis\u00a0; et \u00e0 peu pr\u00e8s rien d\u00e9voil\u00e9 des lettres entre les deux \u00e9poux, qui ne se seront que tr\u00e8s peu connus physiquement avant de devenir comme \u00ab\u00a0\u00e9gar\u00e9s ensemble\u00a0\u00bb. Il faudrait insister sur la tension \u00e9rotique qui anime cette histoire o\u00f9, une fois encore, la mort a le dernier mot, faisant dispara\u00eetre celles et ceux que l\u2019auteur, prenant habit de narrateur, a d\u00fb r\u00e9inventer \u00e0 partir de quelques vestiges\u00a0: \u00ab\u00a0Il me restait une poign\u00e9e de lettres \u00e0 lire et les mots de Simone paraissaient longer le couloir de son appartement, sa longue attente, son d\u00e9sespoir toujours plus grand. Les lettres de Paul Sanzach se r\u00e9sumaient, quant \u00e0 elles, \u00e0 quelques lignes de plus en plus creuses, sans objet ni r\u00e9confort, des faits sans importance. L\u2019heure \u00e0 laquelle il se couche. La chaleur. Les probl\u00e8mes de lessive. Les v\u00eatements qui ne s\u00e8chent pas. L\u2019espoir de rentrer sans y croire. J\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 d\u2019arr\u00eater ma lecture.\u00a0\u00bb Mais, comme \u00ab\u00a0il n\u2019y a que les morts qui arrivent \u00e0 se satisfaire du silence\u00a0\u00bb, il nous faut maintenant passer le relais\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>2. <\/strong>Pour introduire Sporen, premier livre de Julia Sintzen aux \u00c9ditions Corti, un roman (m\u00eame si \u2013 et tant mieux \u2013 \u00e0 la fronti\u00e8re des genres), j\u2019aimerais une fois encore recopier son incipit. Mais cette toute premi\u00e8re phrase \u2013 qui pr\u00e9sente un grand nombre de virgules (environ 350), ponctuant autant de segments in\u00e9gaux (d\u2019une \u00e0 vingt-cinq syllabes \u00e0 vue de nez) \u2013 fait six pages, soit la totalit\u00e9 le premier chapitre (sur trente-deux). Vu son ampleur, elle doit \u00eatre lue apr\u00e8s avoir pris sa respiration\u00a0: on sent alors p\u00e9n\u00e9trer en nous une voix, qui n\u2019est pas celle d\u2019un personnage, ou de l\u2019autrice (ou encore d\u2019une narratrice \u00e0 laquelle on pourrait l\u2019identifier), mais celle du texte comme dirait Dominique Fourcade.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"110051\" data-permalink=\"https:\/\/diacritik.com\/2025\/09\/04\/terrain-vague-48-grand-tour-3\/image-2-4-sporen-couverture\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.4.-Sporen-couverture.jpeg?fit=450%2C717&amp;quality=89&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"450,717\" data-comments-opened=\"0\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"Image 2.4. Sporen, couverture\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.4.-Sporen-couverture.jpeg?fit=188%2C300&amp;quality=89&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.4.-Sporen-couverture.jpeg?fit=450%2C717&amp;quality=89&amp;ssl=1\" class=\"alignleft size-full wp-image-110051\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Image-2.4.-Sporen-couverture.jpeg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"717\"  \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce premier chapitre, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Nee, Non\u00a0\u00bb, je l\u2019ai lu et relu, me faisant prendre \u00e0 chaque fois par son rythme, par ce qu\u2019il v\u00e9hicule de sensations, de traces (sporen en n\u00e9erlandais)\u00a0\u2013 par ce qu\u2019il d\u00e9pose comme marques d\u2019agitation\u00a0: cris, bruits, verre bris\u00e9, taches de sang sur le sol, au cours d\u2019une crise violente dont les protagonistes sont Rinske et son mari Wim. \u00ab\u00a0C\u2019est une fiction qui se passe dans les Pays-Bas autour de la Seconde Guerre mondiale\u00a0\u00bb nous dit Julia Sintzen, qui pr\u00e9cise\u00a0: \u00ab\u00a0Je travaille l\u2019\u00e9criture par couches. Je r\u00e9\u00e9cris beaucoup. Ma base, ce sont les sterke verhalen racont\u00e9es par ma m\u00e8re et mes tantes, les histoires remarquables de ma famille. Il s\u2019agit d\u2019aventures du quotidien.\u00a0\u00bb Mais cette crise ne perdure pas\u00a0; et au cours de ces trente-deux chapitres, ou moments de prose plus ou moins romanesque et fortement rythm\u00e9e, l\u2019usage de longues phrases \u00e9tant loin d\u2019\u00eatre syst\u00e9matique, la premi\u00e8re fois que, dans un m\u00eame chapitre, on tombe sur un point, avec ou sans passage \u00e0 la ligne, on comprend que tout peut arriver, y compris le plus grand silence. C\u2019est peut-\u00eatre pour cela qu\u2019on les lit en variant les tempi\u00a0: acc\u00e9l\u00e9rant, ralentissant\u2026 Et surtout qu\u2019on en reprend r\u00e9guli\u00e8rement la lecture, tant ce livre bref (un peu moins de cent pages) nous incite \u00e0 ne pas l\u2019abandonner.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019origine, il y a un non, un non radical qui dure le temps d\u2019une crise. Ce non, c\u2019est celui de Rinske qui refuse de retourner vivre avec son mari, Wim. Mais, la crise finie, la vie reprend son cours comme si de rien n\u2019\u00e9tait.\u00a0\u00bb L\u2019\u00e9criture qui, au-del\u00e0 du \u00ab\u00a0romanesque\u00a0\u00bb, donne \u00ab\u00a0une voix\u00a0\u00bb au livre, lui arrive-t-il aussi d\u2019\u00eatre en crise, avant de reprendre un cours plus tranquille\u00a0? Lisant, je d\u00e9chiffre une partition \u2013 ce n\u2019est pas si fr\u00e9quent \u2013, sensible \u00e0 ce qui provoque par frottage des d\u00e9charges \u00e9lectriques\u00a0: \u00ab\u00a0Een militair herstellingsoord, c\u2019est l\u2019endroit o\u00f9 les remettre en forme, les plus amoch\u00e9s, ceux revenus en pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es en ont bien besoin, Wim sait qu\u2019il a de la chance de ne pas \u00eatre de ceux-l\u00e0, lui, il a cette sale cicatrice \u00e0 l\u2019aine, \u00e7a ne se voit pas quand il est habill\u00e9, il a l\u2019air d\u2019un type normal dans le miroir, seulement \u00e7a le pique, \u00e7a le d\u00e9mange, surtout les jours d\u2019orage, les nuages ne sont pas encore l\u00e0 qu\u2019il sent d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 dans l\u2019air, \u00e7a lui gratte tout le long de cette vilaine marque qui fait un relief bizarre, oui, il se dit que cette cicatrice, c\u2019est sa prise \u00e9lectrique, c\u2019est par l\u00e0 que le courant passe lorsque le soleil se couvre, c\u2019est l\u2019organe de son sixi\u00e8me sens.\u00a0\u00bb J\u2019aimerais aussi relever ces mots se rapportant au pire, une mort d\u2019enfant qui n\u2019a pas v\u00e9cu (la \u00ab\u00a0deuxi\u00e8me fille\u00a0\u00bb du couple, qui \u00ab\u00a0n\u2019a pas de nom, elle n\u2019en a pas eu le temps\u00a0\u00bb)\u00a0: \u00ab\u00a0Rinske tremble et rien ne bouge, ses yeux vont du berceau \u00e0 la porte, de la porte au berceau, si quelqu\u2019un venait, prendre et emmener la triste v\u00e9rit\u00e9, elles ont mis le b\u00e9b\u00e9 mort \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, elles sont parties, tout le monde est parti, les draps sont bien serr\u00e9s, Ne prends pas froid, une couverture par-dessus, N\u2019attrape pas le mal, bien serr\u00e9e, emmaillot\u00e9e, Repose-toi maintenant, mais toutes les lumi\u00e8res \u00e9teintes, la chose reste, elle la voit, elle la sait, juste l\u00e0, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, son souffle s\u2019\u00e9coule et la nuit demeure, si elle croit s\u2019assoupir, elle s\u2019\u00e9veille en sursaut, elle ne peut pas se cacher, elle ne peut pas s\u2019\u00e9chapper, elle tremble dans son immobilit\u00e9 [\u2026]\u00a0\u00bb Et, chapitre suivant, \u00ab\u00a0Spiegel, Miroir\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Les marches craquent, Rinske essaye de se faire plus l\u00e9g\u00e8re, elle avance sur la pointe des pieds, mais dans la maison endormie elle n\u2019entend que \u00e7a, la plainte de l\u2019escalier\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"110052\" data-permalink=\"https:\/\/diacritik.com\/2025\/09\/04\/terrain-vague-48-grand-tour-3\/image-2-5-portrait-de-julia-sintzen-madeleine-liaras-editions-corti\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.5.-Portrait-de-Julia-Sintzen-%C2%A9-Madeleine-Liaras-Editions-Corti.jpeg?fit=600%2C600&amp;quality=89&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"600,600\" data-comments-opened=\"0\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;6.3&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;Madeleine Liaras&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;Canon EOS 5D Mark III&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;1741363989&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;85&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;125&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0.005&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"Image 2.5. Portrait de Julia Sintzen \u00a9 Madeleine Liaras : \u00c9ditions Corti\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"&lt;p&gt;Portrait de Julia Sintzen \u00a9 Madeleine Liaras : \u00c9ditions Corti&lt;\/p&gt;&#10;\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.5.-Portrait-de-Julia-Sintzen-%C2%A9-Madeleine-Liaras-Editions-Corti.jpeg?fit=300%2C300&amp;quality=89&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Image-2.5.-Portrait-de-Julia-Sintzen-%C2%A9-Madeleine-Liaras-Editions-Corti.jpeg?fit=600%2C600&amp;quality=89&amp;ssl=1\" class=\"size-full wp-image-110052\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Image-2.5.-Portrait-de-Julia-Sintzen-\u00a9-Madeleine-Liaras-Editions-Corti.jpeg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"600\"  \/>Portrait de Julia Sintzen \u00a9 Madeleine Liaras : \u00c9ditions Corti<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Julia Sintzen\u00a0: \u00ab\u00a0Ce qui nourrit le r\u00e9cit, plus que les marques sur les corps, ce sont les traumatismes et leurs souvenirs. Surtout leurs souvenirs, car ce sont des empreintes vieillissantes, qui avec le temps se d\u00e9forment mais sont impossibles \u00e0 effacer. Cette d\u00e9formation de la m\u00e9moire est une br\u00e8che pour l\u2019\u00e9criture.\u00a0\u00bb Je remarque tout-\u00e0-coup que les auteurs et l\u2019autrice des quatre romans au programme de ce Th\u00e9\u00e2tre des op\u00e9rations (qui est aussi de la m\u00e9moire), sont n\u00e9(e)s, chacun(e), au cours d\u2019une d\u00e9cennie diff\u00e9rente du vingti\u00e8me si\u00e8cle\u00a0: ann\u00e9es 1960 (Mauvignier), 1970 (Bertina), 1980 (Genoudet) et 1990 (Sintzen). Et qu\u2019on peut, m\u00eame si leurs ouvrages ne se ressemblent pas (et tant mieux), tisser des liens entre eux\u00a0: la guerre par exemple, que l\u2019on se retrouve dans tous \u2013 en France, en Lybie, en Indochine, en Indon\u00e9sie \u2013, ainsi que divers chaos\u2026 Reprenons ce qui a \u00e9t\u00e9 not\u00e9, parfois d\u2019un signe muet, \u00e0 premi\u00e8re, deuxi\u00e8me ou troisi\u00e8me lecture de Sporen (continue, puis de plus en plus discontinue, voire al\u00e9atoire), comme ce fragment du vingt-et-uni\u00e8me chapitre, \u00ab\u00a0Bosbessen, Myrtilles\u00a0\u00bb, compos\u00e9 de plusieurs phrases, dont la premi\u00e8re est aussi br\u00e8ve que percutante\u00a0: \u00ab\u00a0Il sent que l\u00e0, il a vraiment merd\u00e9.\u00a0\u00bb Mais avant d\u2019en venir \u00e0 cette cueillette des myrtilles, une vir\u00e9e en voiture nous est racont\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Wim conduit comme un cow-boy, il ne fait pas attention aux nids-de-poule ou aux bosses, il passe dessus et la voiture fait des cahots impossibles, les filles se plaignent \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, elles disent qu\u2019elles vont vomir, \u00e0 la guerre comme \u00e0 la guerre, et il acc\u00e9l\u00e8re un bon coup pour montrer comment le bolide tient la route [\u2026]. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, Rinske se tient fort \u00e0 la porti\u00e8re, les veines et les articulations se dessinent en relief \u00e0 la surface de sa peau, ses dents se serrent et sa langue gonfle dans sa bouche, elle regarde droit devant, fermer les yeux, les garder ouverts, elle ne sait pas quelle strat\u00e9gie adopter, elle essaye les deux, c\u2019est quoi le pire, elle ne sait pas [\u2026], et quand le moteur s\u2019arr\u00eate enfin, elle reste accroch\u00e9e \u00e0 la poign\u00e9e, tout le monde est vite sorti et elle attend, les arbres autour, elle s\u2019habitue \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9 \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">De quoi voir, sentir, entendre, toucher m\u00eame, go\u00fbtant cette langue, appr\u00e9ciant la force de ces variations qui nous dictent l\u2019inint\u00e9r\u00eat d\u2019en faire un r\u00e9sum\u00e9 complaisant. Partant d\u2019un \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb, donc d\u2019un cri, ce roman aboutit \u00e0 quelque chose d\u2019autre que \u00ab\u00a0l\u2019histoire d\u2019une victime et de son bourreau\u00a0\u00bb\u00a0: bien davantage l\u2019histoire d\u2019un \u00ab\u00a0couple, bancal, caboss\u00e9, tr\u00e8s humain\u00a0\u00bb, narr\u00e9e d\u2019une mani\u00e8re parfois exp\u00e9rimentale, mais avec le souci de rendre compte de quelque chose de simple \u2013 de concret\u2026 D\u2019universel\u00a0? \u00ab\u00a0J\u2019\u00e9cris avec ce que je sais, nous dit Julia Sintzen. Et c\u2019est peut-\u00eatre parce que j\u2019ai conscience d\u2019ignorer beaucoup que je fais part belle aux actes et aux objets du quotidien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et, avant de prendre cong\u00e9 en agr\u00e9geant deux fragments d\u2019un court chapitre form\u00e9 d\u2019une seule phrase, une derni\u00e8re remarque concernant ce pr\u00e9nom Wim, dont on conna\u00eet qu\u2019assez peu de vrais natifs (plut\u00f4t des adeptes du diminutif, comme le l\u00e9gendaire footballeur n\u00e9erlandais, Willem Anderiesen\u00a0; et surtout Wilhelm Wenders \u2013 impossible de ne pas penser \u00e0 lui, comme s\u2019il \u00e9tait le seul Wim de la plan\u00e8te\u00a0; on songe aussi au plasticien flamand Wim Delvoye, sans savoir si les trois lettres de son pr\u00e9nom se trouvent bel et bien sur son \u00e9tat-civil)\u00a0: il fonctionne comme une onomatop\u00e9e, un son, un impact de balle de flipper (Wim est le premier mot du livre \u2013 le dernier \u00e9tant \u00ab\u00a0l\u2019autre\u00a0\u00bb). Marquant une belle pr\u00e9cision de la sensation, ces deux fragments seront tir\u00e9s de \u00ab\u00a0Spiegel, Miroir\u00a0\u00bb (titre de chapitre revenant cinq fois\u00a0; celle-ci est la premi\u00e8re)\u00a0: \u00ab\u00a0Rinske pose la tasse de th\u00e9 contre son sternum, la chaleur irradie, elle ferme les yeux, en inspirant la douceur lui monte aux oreilles, sa m\u00e2choire se d\u00e9tend, son dos se laisse aller vers l\u2019arri\u00e8re, elle s\u2019appuie contre le mur, il n\u2019y a pas de coussin sur le banc creus\u00e9, le mur froid, la t\u00eate contre le mur, elle ouvre les yeux [\u2026], la maison est silencieuse, il n\u2019y a qu\u2019elle et ses bruits de souris, elle monte la tasse \u00e0 ses l\u00e8vres, la chaleur s\u2019\u00e9coule en elle, sa tasse se vide et se refroidit, elle la garde contre elle, la chaleur est dans le fond, jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re goutte, la tasse n\u2019est pas plus chaude qu\u2019elle-m\u00eame, ce sont des ses mains qui r\u00e9chauffent la c\u00e9ramique, mais ses mains sont froides maintenant.\u00a0\u00bb (\u00e0 suivre)<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>Adrien Genoudet, Nancy-Sa\u00efgon. \u00c9ditions du Seuil, ao\u00fbt 2025, 304 pages, 21\u20ac<br \/><\/strong><strong>Julia Sintzen, Sporen, \u00c9ditions Corti, ao\u00fbt 2025, 112 pages, 16,50\u20ac<\/strong><a href=\"applewebdata:\/\/9A424B5A-27C5-4296-9A89-051D59BFE8BB#_ftnref1\" name=\"_ftn1\" rel=\"nofollow\"><\/p>\n<p>\n\tArticles similaires<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"23 ao\u00fbt 2005. 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