{"id":366235,"date":"2025-09-04T17:50:11","date_gmt":"2025-09-04T17:50:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/366235\/"},"modified":"2025-09-04T17:50:11","modified_gmt":"2025-09-04T17:50:11","slug":"face-a-la-revolution-strategique-lopportunite-perdue-de-leurope","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/366235\/","title":{"rendered":"Face \u00e0 la r\u00e9volution strat\u00e9gique, l\u2019opportunit\u00e9 perdue de l\u2019Europe"},"content":{"rendered":"<p>Le retour de Donald Trump \u00e0 la Maison-Blanche n\u2019a pas pour effet une simple \u00e9volution, f\u00fbt-elle significative, de la politique \u00e9trang\u00e8re des \u00c9tats-Unis. Il provoque une r\u00e9volution strat\u00e9gique structurelle, un changement d\u2019ordre mondial, qui se traduit par une remise en cause globale de celui issu de la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n<p><strong>Avis de d\u00e9c\u00e8s du \u00ab\u00a0monde occidental\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Le monde occidental tel que nous le connaissons depuis la sortie de la Seconde Guerre mondiale n\u2019existe plus. En 1946, Winston Churchill d\u00e9non\u00e7ait publiquement l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un rideau de fer qui coupait l\u2019Europe en deux. En 1947, Harry S. Truman d\u00e9clarait que les \u00c9tats-Unis prenaient la t\u00eate du monde libre. En 1949 \u00e9tait cr\u00e9\u00e9e l\u2019Alliance atlantique, premi\u00e8re alliance sign\u00e9e par les \u00c9tats-Unis en temps de paix, et dot\u00e9e l\u2019ann\u00e9e suivante d\u2019une structure civile et militaire permanente et int\u00e9gr\u00e9e : l\u2019OTAN. Tout ceci a \u00e9t\u00e9 mis en pi\u00e8ces par Donald Trump en quelques jours. Entre autres amabilit\u00e9s, il d\u00e9clarait depuis la Maison-Blanche le 26 f\u00e9vrier 2025\u00a0: \u00ab\u00a0Soyons honn\u00eates, l\u2019Union europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue pour entuber les \u00c9tats-Unis\u00a0\u00bb. Le vice-pr\u00e9sident Vance s\u2019adressait aux Europ\u00e9ens \u00e0 Munich, lors de la Conf\u00e9rence sur la S\u00e9curit\u00e9, quelques jours plus t\u00f4t, le 14 f\u00e9vrier\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019Am\u00e9rique ne peut rien faire pour vous et il n\u2019y a rien que vous puissiez faire pour le peuple am\u00e9ricain.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les \u00c9tats-Unis, dont la puissance avait \u00e9t\u00e9 dop\u00e9e pendant la Seconde Guerre mondiale, assuraient la protection des pays d\u2019Europe occidentale contre la menace sovi\u00e9tique.<br \/>L\u2019article 5 du Trait\u00e9 de l\u2019Atlantique Nord pr\u00e9voyait l\u2019engagement mutuel des pays membres en cas d\u2019agression militaire contre l\u2019un d\u2019entre eux \u00ab\u00a0en Europe ou en Am\u00e9rique du Nord\u00a0\u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019\u00e9tait la garantie am\u00e9ricaine d\u2019intervenir en Europe pour emp\u00eacher l\u2019URSS d\u2019avancer. En \u00e9change de cette protection (dont aucune n\u2019est jamais gratuite), les \u00c9tats-Unis b\u00e9n\u00e9ficiaient d\u2019une influence forte et globale sur les pays europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>Sous De Gaulle, la France, pays membre du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019ONU, d\u00e9cidait d\u2019autonomiser sa s\u00e9curit\u00e9 et ainsi de mener une diplomatie ind\u00e9pendante. La possession de l\u2019arme nucl\u00e9aire lui permettait de sortir des organes militaires int\u00e9gr\u00e9s de l\u2019OTAN. Les autres pays trouvaient le prix de la d\u00e9pendance supportable, \u00e0 tel point qu\u2019ils ont voulu la conserver apr\u00e8s la disparition de la menace sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>La Russie, par la suite, a \u00e9t\u00e9 trait\u00e9e comme le vaincu de la guerre froide, non comme le partenaire de la possible \u00e9dification d\u2019un nouvel ordre mondial. Les \u00c9tats-Unis ont constamment frein\u00e9 les efforts de Berlin, Paris, et quelques autres Europ\u00e9ens, de d\u00e9velopper une relation trop forte avec Moscou. Ils ont \u00e9t\u00e9 aid\u00e9s en cela par les nations europ\u00e9ennes ultra-atlantistes (Royaume-Uni, Pays-Bas, Danemark, etc.), et par les nouveaux venus baltes et polonais, chez lesquels l\u2019histoire a laiss\u00e9 un puissant degr\u00e9 d\u2019hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Moscou.<\/p>\n<p>La confiance dans la cr\u00e9dibilit\u00e9 de la garantie am\u00e9ricaine avait \u00e9t\u00e9 \u00e9branl\u00e9e par le premier mandat de Donald Trump \u2013\u00a0Emmanuel Macron \u00e9voquait la \u00ab\u00a0mort c\u00e9r\u00e9brale de l\u2019OTAN\u00a0\u00bb en novembre 2019 \u2013 puis par la d\u00e9b\u00e2cle de Kaboul en ao\u00fbt 2021 lorsque les \u00c9tats-Unis ont quitt\u00e9 dans l\u2019urgence et le d\u00e9sordre l\u2019Afghanistan.<\/p>\n<p><strong>Guerre en Ukraine\u00a0: Acm\u00e9 et d\u00e9cadence de l\u2019OTAN<\/strong><\/p>\n<p>Mais la guerre d\u00e9clench\u00e9e par la Russie contre l\u2019Ukraine, le 24 f\u00e9vrier 2022, allait \u00eatre le bain de jouvence de l\u2019OTAN.<\/p>\n<p>L\u2019ensemble des pays europ\u00e9ens estimait alors que seule la protection de Washington les mettait \u00e0 l\u2019abri de la menace militaire russe, implorait Washington de muscler ses dispositifs militaires en Europe, augmentait drastiquement leurs budgets militaires ce qui se traduisait par une acquisition plus importante de mat\u00e9riels militaires aupr\u00e8s des \u00c9tats-Unis. 63% des acquisitions d\u2019\u00e9quipements militaires des pays europ\u00e9ens en dehors de leurs march\u00e9s nationaux se sont fait aupr\u00e8s des \u00c9tats-Unis (sur la p\u00e9riode 2022-mai 2023)<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>La Su\u00e8de et la Finlande mettaient fin \u00e0 leur neutralit\u00e9 pour rejoindre l\u2019OTAN.<br \/>Le projet fran\u00e7ais d\u2019autonomie strat\u00e9gique pour l\u2019Europe paraissait tellement d\u00e9cal\u00e9 qu\u2019Emmanuel Macron le mettait en sourdine pour se fondre dans une orthodoxie euroatlantiste. Le discours qu\u2019il pronon\u00e7ait le 31 mai 2023 dans le cadre du Sommet Globsec \u2013 sur la s\u00e9curit\u00e9 \u2013 \u00e0 Bratislava (Slovaquie) actait ce changement de cap. Voulant s\u2019attirer les bonnes gr\u00e2ces des pays de l\u2019Est de l\u2019Union europ\u00e9enne, il est all\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 mettre en cause les critiques de Jacques Chirac \u00e0 leur \u00e9gard, alors qu\u2019ils \u00e9taient favorables \u00e0 la guerre en Irak. Emmanuel Macron d\u00e9clarait\u00a0: \u00ab Nous n\u2019avons pas toujours assez entendu cette voix que vous portiez, qui appelait \u00e0 reconna\u00eetre votre histoire et vos m\u00e9moires douloureuses. D\u2019aucuns vous disaient alors que vous perdiez des occasions de garder le silence.\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a> Jacques Chirac avait en effet d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019ils avaient \u00ab\u00a0manqu\u00e9 une occasion de se taire\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>Les pays europ\u00e9ens qui avaient bloqu\u00e9 depuis 2004 les tentatives de rapprochement avec Moscou \u00e9taient reconnus comme lanceurs d\u2019alerte, Paris et Berlin faisant amende honorable de leurs contacts ant\u00e9rieurs avec la Russie.<\/p>\n<p>Quand il arrive \u00e0 la Maison-Blanche en janvier 2021, Joe Biden appara\u00eet comme protecteur, bienveillant et bienvenu apr\u00e8s les m\u00e9thodes grossi\u00e8res de Donald Trump. Son programme d\u2019Inflation Reduction Act, pourtant per\u00e7u comme d\u00e9vastateur pour l\u2019industrie europ\u00e9enne qui \u00e9tait incit\u00e9e \u00e0 se d\u00e9localiser aux \u00c9tats-Unis, ne suscitait que des protestations sans effet tant du c\u00f4t\u00e9 du chancelier allemand Olaf Scholz que du pr\u00e9sident fran\u00e7ais Emmanuel Macron. Le prix \u00e0 payer pour une protection strat\u00e9gique.<\/p>\n<p>Mais la guerre en Ukraine qui a permis \u00e0 l\u2019OTAN de s\u2019autod\u00e9signer comme \u00ab\u00a0l\u2019Alliance la plus solide de tous les temps\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\">[4]<\/a>, a \u00e9galement sign\u00e9 son arr\u00eat de mort, du moins tel qu\u2019elle existait depuis sa cr\u00e9ation.<\/p>\n<p>Donald Trump, d\u00e9j\u00e0 r\u00e9ticent \u00e0 \u00eatre tenu par le jeu de l\u2019Alliance en temps de paix lors de son premier mandat, ne voulait plus l\u2019\u00eatre en temps de guerre, conform\u00e9ment \u00e0 ses promesses de campagne.<\/p>\n<p>L\u2019OTAN continuera d\u2019exister, mais comme un astre mort. Nul ne peut plus \u00eatre certain que les \u00c9tats-Unis se porteraient au secours des Europ\u00e9ens en cas de besoin. Ce qui faisait le c\u0153ur de l\u2019organisation a cess\u00e9 de battre.<\/p>\n<p><strong>Le d\u00e9ni de r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019Europe<\/strong><\/p>\n<p>Les \u00c9tats-Unis ne sont non seulement plus le protecteur des Europ\u00e9ens, mais ils pourraient en \u00eatre le pr\u00e9dateur. Donald Trump consid\u00e8re que l\u2019Union europ\u00e9enne est un ennemi qui a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 pour \u00ab entuber \u00bb les \u00c9tats-Unis. Il menace directement de porter atteinte \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale de deux membres fondateurs : le Canada et le Danemark, dont il convoite le Groenland et o\u00f9 il se permet d\u2019exercer une campagne d\u2019influence aupr\u00e8s des habitants, ing\u00e9rence caract\u00e9ris\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour lui, l\u2019alliance est une source d\u2019obligations pesantes et inutiles, alors que les accords bilat\u00e9raux, au coup par coup, sont bien plus avantageux pour les \u00c9tats-Unis qui peuvent plus facilement imposer un rapport de force.<\/p>\n<p>Ayant promis de r\u00e9soudre la guerre en Ukraine en 24 heures, il fait pression sur Volodymyr Zelensky pour que ce dernier, priv\u00e9 de tout soutien am\u00e9ricain, n\u2019ait pas d\u2019autre solution que d\u2019accepter un accord conclu sur sa t\u00eate \u2014 et sur celle des Europ\u00e9ens \u2014 entre Moscou et Washington. Les alli\u00e9s europ\u00e9ens ne sont pas consult\u00e9s pour la suite des op\u00e9rations.<\/p>\n<p>Alors que les Europ\u00e9ens, poursuivant une ligne d\u00e9termin\u00e9e en commun avec Washington, consid\u00e8rent que Vladimir Poutine, contre lequel un mandat d\u2019arr\u00eat a \u00e9t\u00e9 \u00e9mis par la CPI, est infr\u00e9quentable, Donald Trump le re\u00e7oit en grande pompe et sous ses applaudissements \u00e0 Anchorage (Alaska) le 15 ao\u00fbt 2025, prenant \u00e0 contre-pied toutes les capitales des autres membres de l\u2019OTAN. Il le fait sans concertation en poursuivant un agenda purement national.<\/p>\n<p>La position de Donald Trump \u00e0 propos de l\u2019Ukraine est un m\u00e9lange de r\u00e9alisme et de d\u00e9sinvolture. L\u2019erreur fondamentale des Europ\u00e9ens dans cette affaire est de n\u2019avoir jamais fix\u00e9 eux-m\u00eames leurs propres buts de guerre.<\/p>\n<p>Les pays occidentaux, adh\u00e9rant sans r\u00e9serve aux buts de guerre de Volodymyr Zelensky \u2013 r\u00e9cup\u00e9rer tous les territoires perdus depuis le d\u00e9but de la guerre, y compris la Crim\u00e9e ; faire payer par la Russie des dommages de guerre ; et faire juger Vladimir Poutine par la CPI \u2013 s\u2019inscrivaient dans une logique qui avait une coh\u00e9rence morale et juridique, mais qui, h\u00e9las, \u00e9tait totalement irr\u00e9aliste. Par ailleurs, l\u2019attitude des pays occidentaux sur la guerre de Gaza rendait moins cr\u00e9dible leur attachement visc\u00e9ral au respect du droit international et du droit humanitaire. \u00a0<\/p>\n<p>Avec une population r\u00e9duite \u00e0 30 millions d\u2019habitants contre 145 pour la Russie, impossible pour l\u2019Ukraine de renverser le cours de la guerre, sauf \u00e0 ce que ses soutiens occidentaux envoient massivement des troupes combattre \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s pour compenser le d\u00e9ficit d\u00e9mographique. Mais cela aurait signifi\u00e9 le d\u00e9but d\u2019une 3e guerre mondiale.<\/p>\n<p>Sur ce point, Donald Trump ne fait que reconna\u00eetre une r\u00e9alit\u00e9 que les Europ\u00e9ens et l\u2019administration Biden continuaient de se masquer. Mais en jetant Volodymyr Zelensky soudainement et brutalement du bus, en ne voulant pas faire pression sur Moscou, il donnait moins de motifs \u00e0 Vladimir Poutine de parvenir \u00e0 une paix n\u00e9goci\u00e9e.<\/p>\n<p>Alors que Donald Trump a bel et bien signifi\u00e9 aux Europ\u00e9ens qu\u2019il leur donnait cong\u00e9, que pour lui l\u2019Alliance atlantique \u00e9tait un astre mort, ces derniers, au lieu d\u2019en prendre acte et de passer \u00e0 autre chose, ont tout fait pour tenter de r\u00e9animer la flamme. Alors que le chancelier allemand Friedrich Merz avait d\u00e9clar\u00e9 que l\u2019Allemagne devait devenir ind\u00e9pendante des \u00c9tats-Unis<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a>, que le pr\u00e9sident fran\u00e7ais remettait sur la place publique le concept d\u2019autonomie strat\u00e9gique europ\u00e9enne, tr\u00e8s rapidement, l\u2019ir\u00e9nisme l\u2019a emport\u00e9 sur le r\u00e9alisme. Tels des amants \u00e9conduits d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, les Europ\u00e9ens ont tout fait pour reconqu\u00e9rir le c\u0153ur de Donald Trump, quitte \u00e0 aller tr\u00e8s loin dans les concessions. La peur que la Russie suscite les conduit \u00e0 penser qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019autre option que d\u2019\u00eatre prot\u00e9g\u00e9s par Washington. Ils pourraient pourtant penser qu\u2019embourb\u00e9e Ukraine, la Russie n\u2019est pas pr\u00eate \u00e0 s\u2019attaquer \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne et qu\u2019ils ont pour eux un laps de temps pour tenter de b\u00e2tir une autonomie plut\u00f4t que de prolonger et m\u00eame d\u2019aggraver la d\u00e9pendance. C\u2019est le choix qui a \u00e9t\u00e9 fait sous la pouss\u00e9e du chancelier allemand et de la pr\u00e9sidente du Conseil italien, aiguillonn\u00e9s en dehors de l\u2019Union europ\u00e9enne par le Premier ministre britannique, sous la conduite de la pr\u00e9sidente de la Commission Ursula Von der Leyen. Celle qui, en d\u2019autres temps, avait plaid\u00e9 pour une Commission g\u00e9opolitique sera l\u2019incarnation de la soumission.<\/p>\n<p>Celle-ci a eu lieu en plusieurs \u00e9tapes. Au sommet de l\u2019OTAN de juin 2025, les pays europ\u00e9ens, pourtant sceptiques, ont accept\u00e9, \u00e0 la seule fin de plaire \u00e0 Donald Trump, de porter leurs d\u00e9penses militaires \u00e0 5 % du PIB. Seul le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a eu le courage de s\u2019y opposer publiquement et de montrer l\u2019inutilit\u00e9 et l\u2019inanit\u00e9 de cette mesure. Le tout au moment m\u00eame o\u00f9 Donald Trump r\u00e9affirmait qu\u2019il y avait plusieurs fa\u00e7ons d\u2019interpr\u00e9ter l\u2019article cinq du Trait\u00e9 de l\u2019Atlantique Nord. Les pays europ\u00e9ens se r\u00e9jouissaient que le pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis ait consenti \u00e0 se rendre au sommet. Ils avaient d\u2019ailleurs r\u00e9duit la dur\u00e9e du sommet pour \u00eatre s\u00fbrs qu\u2019il le fasse. On se satisfait de peu. Mais l\u2019ampleur des concessions allait s\u2019accentuer. La pr\u00e9sidente de la Commission acceptait de se rendre dans le golf priv\u00e9 du pr\u00e9sident am\u00e9ricain situ\u00e9 en dehors du territoire de l\u2019Union europ\u00e9enne en \u00c9cosse. Imagine-t-on le pr\u00e9sident am\u00e9ricain se d\u00e9placer sur le lieu de vill\u00e9giature de la pr\u00e9sidente de la Commission ? Au moins n\u2019a-t-elle pas attendu trois jours les pieds dans la neige comme l\u2019empereur germanique Henri IV \u00e0 Canossa. Elle venait n\u00e9gocier un accord commercial particuli\u00e8rement d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 puisqu\u2019impliquant une taxation des produits europ\u00e9ens \u00e0 hauteur de 15 %, dont les produits export\u00e9s par les \u00c9tats-Unis \u00e9taient en revanche exempt\u00e9s. De nouveau, les responsables europ\u00e9ens se sont satisfaits d\u2019une situation d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e, parce qu\u2019elle aurait pu \u00eatre pire. En juillet, la m\u00eame pr\u00e9sidente s\u2019\u00e9tait en revanche montr\u00e9e inflexible face \u00e0 P\u00e9kin dans un sommet Union europ\u00e9enne-Chine, \u00e0 propos de la guerre en Ukraine, des enjeux commerciaux et de Ta\u00efwan.<\/p>\n<p>Enfin, de peur que les \u00c9tats-Unis n\u2019abandonnent totalement l\u2019Ukraine, les dirigeants europ\u00e9ens venaient en r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Washington, accompagnaient Volodymyr Zelensky et acceptaient, en \u00e9tant reconnaissants, de payer eux-m\u00eames \u00e0 hauteur de 90 milliards les fournitures d\u2019armes am\u00e9ricaines \u00e0 l\u2019Ukraine. Donald Trump faisait coup double : il satisfaisait son \u00e9lectorat en montrant qu\u2019il n\u2019y avait plus de d\u00e9penses inutiles en faveur de l\u2019Ukraine et faisait payer la note en alimentant son complexe militaro-industriel par les Europ\u00e9ens. Pour couronner le tout, on apprenait qu\u2019il ne demandait rien de moins qu\u2019\u00e0 l\u2019Europe de d\u00e9manteler sa r\u00e9glementation et sa r\u00e9gulation des g\u00e9ants num\u00e9riques am\u00e9ricains.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, jamais un pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis n\u2019avait \u00e9t\u00e9 aussi exigeant avec les Europ\u00e9ens, m\u00eame au plus fort de la guerre froide. Et jamais les Europ\u00e9ens n\u2019avaient \u00e0 ce point pratiqu\u00e9 l\u2019asservissement volontaire. Or ces derniers \u00e9taient dans une situation de menace militaire existentielle face \u00e0 l\u2019Union sovi\u00e9tique, et ils b\u00e9n\u00e9ficiaient alors de la protection des \u00c9tats-Unis qui exer\u00e7aient un leadership bienveillant sur eux. Ils font d\u00e9sormais face \u00e0 une menace militaire bien r\u00e9elle, mais moins importante que du temps de l\u2019URSS, avec des \u00c9tats-Unis qui ne garantissent aucune protection, mais qui veulent les voir align\u00e9s sur eux. Si l\u2019Europe c\u00e8de sur l\u2019enjeu num\u00e9rique, on pourra affirmer que Trump a repris avec succ\u00e8s \u00e0 son compte le concept de \u00ab\u00a0souverainet\u00e9 limit\u00e9e\u00a0\u00bb d\u00e9velopp\u00e9 par Brejnev en 1968, faisant des \u00c9tats europ\u00e9ens l\u2019\u00e9quivalent des \u00c9tats satellites de Moscou du temps de la guerre froide.<\/p>\n<p>Croire que faire des concessions \u00e0 Donald Trump pourrait l\u2019amadouer est une faute strat\u00e9gique. Il ne peut en d\u00e9duire que l\u2019Union europ\u00e9enne est en position de faiblesse et qu\u2019il peut donc exiger plus. Donald Trump ne fait pas de distinction en fonction de la nature des r\u00e9gimes, comme le faisaient officiellement ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Sa ligne de clivage est entre les faibles et les puissants, et les Europ\u00e9ens lui apparaissent comme \u00e9tant faibles. De surcroit, c\u2019est \u00e9galement le message que l\u2019Union europ\u00e9enne envoie au reste du monde.<\/p>\n<p><strong>Peut-on encore parler de valeurs occidentales\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Donald Trump ne se contente pas de remettre en cause la solidit\u00e9 du bloc atlantique. C\u2019est tout l\u2019ordre mondial qu\u2019il veut remettre en cause, et cela a des r\u00e9percussions sur le concept de \u00ab\u00a0famille occidentale\u00a0\u00bb. Pour lui, le droit international est une contrainte ill\u00e9gitime, venant entraver le libre exercice de la puissance am\u00e9ricaine. Il veut remettre en cause la lente et difficile \u00e9dification d\u2019un monde r\u00e9gul\u00e9 par le droit \u2014 certes encore tr\u00e8s imparfait, mais n\u00e9anmoins pr\u00e9f\u00e9rable au monde d\u2019avant la Seconde Guerre mondiale, o\u00f9 seuls les rapports de force comptaient. L\u2019ONU, les organisations internationales, le multilat\u00e9ralisme, le droit international et tout ce qui faisait le credo des Occidentaux (quitte \u00e0 ne pas les respecter totalement dans les faits) ne comptent plus. Donald Trump souhaite ne plus avoir \u00e0 rendre de compte.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce l\u00e2chage am\u00e9ricain, les Europ\u00e9ens auraient pu choisir le sevrage vis-\u00e0-vis de leur d\u00e9pendance et b\u00e2tir sur le long terme. Ils semblent ne pas vouloir le faire : la d\u00e9pendance a cr\u00e9\u00e9 un habitus trop fort. Mais surtout, ils auraient pu se distinguer de Donald Trump sur le plan des valeurs : sa mise en cause constante du droit international, ses attaques incessantes contre les Nations unies et le syst\u00e8me multilat\u00e9ral, sa d\u00e9testation des organisations internationales, la brutalit\u00e9 de son comportement, la grossi\u00e8ret\u00e9 de ses propos, le m\u00e9pris affich\u00e9 pour l\u2019ensemble des autres civilisations ou nations, sa confiance illimit\u00e9e dans le hard power et son rejet du soft power sont aux antipodes des principes affich\u00e9s de l\u2019Union europ\u00e9enne. Cette derni\u00e8re aurait pu capitaliser, notamment \u00e0 l\u2019\u00e9gard des pays dudit \u00ab\u00a0Sud global\u00a0\u00bb, en se distinguant des \u00c9tats-Unis. Le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019en le faisant, elle ne mettait qu\u2019en lumi\u00e8re ses propres contradictions, notamment par rapport \u00e0 la situation en cours \u00e0 Gaza et son attitude face \u00e0 Isra\u00ebl. Alors qu\u2019elle avait affirm\u00e9 dans un premier temps son soutien inconditionnel (comment peut-on, en n\u2019importe quelle circonstance, afficher le caract\u00e8re inconditionnel d\u2019un soutien, sauf \u00e0 ouvrir la voie au pire ?), elle commen\u00e7ait \u00e0 \u00e9mettre des protestations l\u00e9g\u00e8res apr\u00e8s quelques mois de bombardements visant en particulier les civils, allant m\u00eame jusqu\u2019aux condamnations verbales par la suite, sans jamais passer aux sanctions, montrant surtout son impuissance, qui ne peut \u00eatre comprise que comme une complicit\u00e9. Et mettre en cause sa cr\u00e9dibilit\u00e9 tant strat\u00e9gique que morale.<\/p>\n<p><strong>Le tournant manqu\u00e9 vers le Sud<\/strong><\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 les \u00c9tats du Sud s\u2019imposent de plus en plus sur la sc\u00e8ne internationale, les pays occidentaux ont \u00e9largi le foss\u00e9 qui les en s\u00e9pare. Leur insistance \u00e0 ce que ces pays prennent les m\u00eames sanctions contre la Russie a particuli\u00e8rement irrit\u00e9. Les \u00c9tats du\u00a0Sud estiment qu\u2019ils n\u2019ont pas \u00e0 se m\u00ealer \u00e0 une guerre europ\u00e9enne, les Occidentaux n\u2019ayant jamais \u00e9t\u00e9 sanctionn\u00e9s pour celles qu\u2019ils ont men\u00e9es \u2014 et le terme m\u00eame de sanctions leur rappelle l\u2019\u00e8re coloniale.<\/p>\n<p>Les arguments moraux employ\u00e9s par les Occidentaux \u00e0 l\u2019appui de leur demande de sanctions suscitaient le scepticisme, renforc\u00e9 par rapport \u00e0 leur inaction vis-\u00e0-vis du dossier palestinien avant le 7 octobre 2023, \u00e0 laquelle a succ\u00e9d\u00e9 la col\u00e8re. Si acqu\u00e9rir des territoires par la force et bombarder des civils est en effet inacceptable, pourquoi prendre des sanctions dans un cas\u2026 et livrer des armes dans un autre ?<\/p>\n<p>La France, qui pouvait porter un message de rapprochement avec le Sud, a r\u00e9orient\u00e9 sa diplomatie en privil\u00e9giant plus encore la coh\u00e9rence europ\u00e9enne et occidentale, r\u00e9duisant sa voilure gaullo-mitterrandiste, ph\u00e9nom\u00e8ne entam\u00e9 sous Sarkozy, puis renforc\u00e9 sous Hollande.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident Macron estime que les nouvelles circonstances n\u00e9cessitent de se rapprocher des pays d\u2019Europe du Nord, de la Pologne, des pays baltes pour n\u2019\u00eatre pas isol\u00e9. Mais n\u2019est-ce pas au prix d\u2019une dilution des positions fran\u00e7aises ? Qui a fait le plus grand mouvement vers l\u2019autre ?<\/p>\n<p>Mais surtout, la France a beaucoup perdu en cr\u00e9dibilit\u00e9 et en prestige aupr\u00e8s des pays du Sud. Elle semble plus faire bloc avec les Occidentaux. Sur le Proche-Orient, elle apparait plus timide qu\u2019autrefois, la reconnaissance de la Palestine apparaissant bienvenue, mais tardive. C\u2019est l\u2019Espagne qui semble d\u00e9sormais incarner le r\u00f4le de puissance d\u2019\u00e9quilibre avec les pays du Sud, mais, sans l\u2019historicit\u00e9 et les capacit\u00e9s de la France sur le plan diplomatique et strat\u00e9gique. La non-condamnation de la guerre lanc\u00e9e par Isra\u00ebl contre l\u2019Iran en juin 2025 a renforc\u00e9 cette id\u00e9e que la France avait choisi l\u2019alliance civilisationnelle occidentale contre le strict respect du droit international.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 la Chine, l\u2019Inde, le Br\u00e9sil, le Mexique, l\u2019Afrique du Sud et bien d\u2019autres r\u00e9sistent \u00e0 l\u2019imperium am\u00e9ricain, les pays europ\u00e9ens, obnubil\u00e9s par la peur de la Russie, lui c\u00e8dent. L\u2019influence am\u00e9ricaine se r\u00e9duit en grande partie dans le Sud global et se renforce en Europe. L\u2019Union europ\u00e9enne souffre de somnambulisme strat\u00e9gique. Le r\u00e9veil risque d\u2019\u00eatre brutal.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Jean-Pierre Maulny, \u00ab\u00a0The Impact of the War in Ukraine on the European Defence Market\u00a0\u00bb, Policy Paper, IRIS (septembre\u00a02023).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> \u00c9lys\u00e9e, \u00ab\u00a0Discours de cl\u00f4ture du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique lors du Sommet Globsec \u00e0 Bratislava \u00bb, 31 mai 2023<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00ab\u00a0Jacques Chirac critique la position pro-am\u00e9ricaine des futurs membres de l\u2019UE\u00a0\u00bb, Le Monde, 18 f\u00e9vrier 2023<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> OTAN, \u00ab\u00a0D\u00e9claration du Sommet de Washington\u00a0\u00bb, 10 juillet 2024<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Propos tenus sur la cha\u00eene t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e allemande ARD le 23 f\u00e9vrier 2025<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Le retour de Donald Trump \u00e0 la Maison-Blanche n\u2019a pas pour effet une simple \u00e9volution, f\u00fbt-elle significative, de&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":366236,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1586],"tags":[11,1777,674,1011,27,12,25],"class_list":{"0":"post-366235","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-europe","8":"tag-actualites","9":"tag-eu","10":"tag-europe","11":"tag-fr","12":"tag-france","13":"tag-news","14":"tag-republique-francaise"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115147297532934072","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/366235","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=366235"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/366235\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/366236"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=366235"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=366235"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=366235"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}