{"id":38098,"date":"2025-04-20T05:28:15","date_gmt":"2025-04-20T05:28:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/38098\/"},"modified":"2025-04-20T05:28:15","modified_gmt":"2025-04-20T05:28:15","slug":"les-fondements-traditionnels-et-sociaux-de-lecologie-indienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/38098\/","title":{"rendered":"Les fondements traditionnels et sociaux de l\u2019\u00e9cologie indienne"},"content":{"rendered":"<p>\n                                                Annie Montaut est linguiste de formation et sp\u00e9cialiste de la civilisation indienne. Son nouvel ouvrage\u00a0Trois mille ans d\u2019\u00e9cologie indienne\u00a0: Penser autrement la nature\u00a0est un livre \u00e9rudit et passionnant sur la pens\u00e9e et les pratiques de l\u2019\u00e9cologie dans la civilisation indienne depuis ses lointaines origines. Entretien.                    <\/p>\n<p>Alors que l\u2019Inde moderne est souvent montr\u00e9e du doigt comme mauvais \u00e9l\u00e8ve \u00e9cologique \u00e0 cause de ses records de pollution non-ma\u00eetris\u00e9e, les penseurs indiens n\u2019ont cess\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir depuis des temps anciens sur les liens de l\u2019homme avec son environnement. Faisant sienne l\u2019affirmation de l\u2019\u00e9cologiste indienne Vandana Shiva selon laquelle l\u2019Inde est dans ses \u00ab\u00a0principes civilisationnels profonds\u00a0\u00bb une civilisation fondamentalement \u00e9cologique dans la mesure o\u00f9 elle ne s\u00e9pare pas l\u2019\u00eatre humain des autres \u00eatres vivants, l\u2019essayiste Annie Montaut revient dans son nouvel opus sur les tenants et les aboutissants de la pens\u00e9e \u00e9cologique indienne. Le hiatus et le prolongement entre les fondements philosophiques et les pratiques \u00e9cologiques contemporaines sont le sujet de ces pages.<\/p>\n<p><strong>RFI : Comment est n\u00e9e l\u2019id\u00e9e de ce livre\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Annie Montaut :<\/strong> L\u2019id\u00e9e, elle est n\u00e9e, il y a tr\u00e8s longtemps. Ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019id\u00e9e d\u2019un livre, c\u2019\u00e9tait d\u2019abord un int\u00e9r\u00eat, qui a \u00e9t\u00e9 suscit\u00e9, je dirais, d\u00e8s mon arriv\u00e9e en Inde o\u00f9 j\u2019ai travaill\u00e9 entre 1981 et 1987 en tant qu\u2019enseignante dans une universit\u00e9 \u00e0 New Delhi. Il se trouve qu\u2019\u00e0 l\u2019universit\u00e9 j\u2019\u00e9tais coll\u00e8gue de Maya Jani qui \u00e9tait la secr\u00e9taire d\u2019une association qui s\u2019appelle \u00ab\u00a0Navdanya\u00a0\u00bb. C\u2019est l\u2019association de Vandana Shiva, connue pour son combat contre le brevetage des semences et pour avoir plac\u00e9 la femme et l\u2019\u00e9cologie au c\u0153ur du discours sur le d\u00e9veloppement moderne. J\u2019ai donc connu tr\u00e8s rapidement Vandana Shiva, en fait d\u00e8s mon arriv\u00e9e en Inde en 1981. A la suite, j\u2019ai rencontr\u00e9 l\u2019\u00e9cologiste gandhien Anupam Mishra, qui, lui aussi, a beaucoup contribu\u00e9 \u00e0 mener \u00e0 bien ma r\u00e9flexion sur les strat\u00e9gies de protection de l\u2019environnement en Inde. Mishra est l\u2019homme de l\u2019eau, de collecte, de gestion et de pr\u00e9servation de l\u2019eau en milieu aride, notamment au Rajasthan. Quant \u00e0 l\u2019\u00e9cologie tout court, pour \u00e7a il a fallu que j\u2019aille puiser dans mon arch\u00e9ologie personnelle, familiale en particulier. Je suis d\u2019origine rurale, \u00e0 seulement deux g\u00e9n\u00e9rations. J\u2019ai eu aussi un p\u00e8re qui m\u2019a beaucoup sensibilis\u00e9 aux d\u00e9gradations commises dans nos campagnes fran\u00e7aises d\u00e8s les ann\u00e9es 1950. Ce livre est un mix de tout \u00e7a. C\u2019est vrai qu\u2019il y a beaucoup de militantisme dans ces pages, mais il y a aussi l\u2019envie de faire d\u00e9couvrir ce qui se passait en Inde dans ce domaine \u00e0 un public non-sp\u00e9cialis\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 d\u2019autres que des indologistes.<\/p>\n<p><strong>Annie Montaut, vous convoquez la linguistique, la litt\u00e9rature, la philosophie, les arts de l\u2019Inde antique pour montrer que la conscience \u00e9cologique existait en Inde depuis les d\u00e9buts de la civilisation indienne. Mais vous d\u00eetes aussi qu\u2019en Inde il n\u2019y avait pas de mots pour d\u00e9signer autrefois l\u2019environnement ou l\u2019\u00e9cologie. C\u2019est plut\u00f4t paradoxal, non\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Non, non, si vous y r\u00e9fl\u00e9chissez, le mot \u00ab\u00a0\u00e9cologie\u00a0\u00bb est moderne, le mot \u00ab\u00a0environnement\u00a0\u00bb au sens qu\u2019il a aujourd\u2019hui, c\u2019est aussi un n\u00e9ologisme.\u00a0 Donc, je pense que dans aucune culture traditionnelle, qu\u2019elle soit orientale ou occidentale, il n\u2019y avait pas de mot jusqu\u2019\u00e0 encore tr\u00e8s r\u00e9cemment pour d\u00e9signer ce qu\u2019on appelle la discipline \u00e9cologique ou environnementale. Oui, maintenant, \u00a0il y a des mots pour le dire ces choses-l\u00e0. En Inde aussi, o\u00f9 on emploie beaucoup la terminologie anglaise. Le mot \u00ab\u00a0environment\u00a0\u00bb est couramment utilis\u00e9, \u00ab\u00a0ecology\u00a0\u00bb un peu moins. Il existe aussi des mots en hindi, souvent des mots savants que personne dans la rue n\u2019emploie, mais qui sont des calques de l\u2019\u00ab\u00a0environment\u00a0\u00bb anglais. On dira, par exemple,\u00a0paristhiti, qui signifie la nature qui est autour, dont on est par d\u00e9finition ext\u00e9rieur, \u00e0 l\u2019\u00e9cart, alors que selon la vision qui est particuli\u00e8rement pr\u00e9gnante en Inde, l\u2019homme n\u2019est pas \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de quelque chose qu\u2019on appelle \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb et qui nous environnerait. L\u2019homme n\u2019en est pas le ma\u00eetre, mais il en fait partie.<\/p>\n<p><strong>La question fondamentale qui se pose alors\u00a0: comment les Indiens pensent la nature\u00a0? C\u2019est un sujet auquel vous avez consacr\u00e9 tout un chapitre de votre livre. Pourriez-vous nous en parler\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>En Occident comme en Inde, avant \u00ab\u00a0environment\u00a0\u00bb, on avait \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb. Chez nous, en Occident, les deux concepts s\u2019opposent. M\u00eame linguistiquement, si les deux mots ont les m\u00eames suffixes, leurs racines sont diff\u00e9rentes. En Inde, \u00e7a ne se passe pas du tout comme \u00e7a. Lexicalement d\u00e9j\u00e0, dans les langues indo-aryennes, le mot pour dire \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb, c\u2019est\u00a0prakriti\u00a0et\u00a0sanskriti\u00a0pour \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb. Les deux mots sont form\u00e9s sur une base verbale commune\u00a0:\u00a0kri. Ils sont construits \u00e0 partir des pr\u00e9fixes diff\u00e9rents, mais qui ne sont pas oppos\u00e9s. Le pr\u00e9fixe du mot signifiant la nature en langues indiennes d\u00e9signe un mouvement dynamique, un d\u00e9veloppement interne, et le pr\u00e9fixe pour culture d\u00e9signe son ordonnancement. Quant \u00e0 la racine, commune aux deux termes, c\u2019est une forme nominale du verbe \u00ab\u00a0agir\u00a0\u00bb, un agir qui veut dire perfectionnement dans le cas de la culture et qui con\u00e7oit la nature comme un r\u00e9servoir d\u2019\u00e9nergies libres. Moi, j\u2019ai trouv\u00e9 extr\u00eamement int\u00e9ressant que \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb soient les deux versants du m\u00eame \u00ab\u00a0agir\u00a0\u00bb. Dans la tradition classique indienne, la nature est pens\u00e9e comme l\u2019amont de la culture, dans un m\u00eame mouvement de l\u2019\u00e9nergie de cr\u00e9ation.<\/p>\n<p><strong>Autrement dit, comme vous l\u2019expliquez, nature et culture sont interconnect\u00e9es dans la pens\u00e9e indienne&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Dans la conception indienne, les deux ph\u00e9nom\u00e8nes se posent en partenariats. Ils sont interconnect\u00e9s au sein d\u2019un cosmos dans lequel l\u2019homme fait partie et o\u00f9 les vivants acqui\u00e8rent leur compl\u00e9tude dans leur interd\u00e9pendance. Cette vision de l\u2019interconnexion a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9e depuis des mill\u00e9naires dans la pens\u00e9e philosophique, sp\u00e9culative et mystique indienne. On peut parler d\u2019autant plus de l\u2019interconnexion que l\u2019ensemble du monde mat\u00e9riel proc\u00e8de des m\u00eames \u00e9l\u00e9ments fondamentaux. Il y a la terre, l\u2019air, l\u2019eau, le feu, le ciel, et tout est issu de ces \u00e9l\u00e9ments de base. L\u2019\u00eatre humain, il est form\u00e9 des m\u00eames cinq \u00e9l\u00e9ments. L\u2019\u00eatre v\u00e9g\u00e9tal, pareil. L\u2019\u00eatre animal, pareil. Tout le monde est form\u00e9 de ces cinq \u00e9l\u00e9ments et on ne peut donc pas dissocier l\u2019\u00eatre humain, du milieu v\u00e9g\u00e9tal, aquatique et a\u00e9rien dont il fait aussi partie.<\/p>\n<p><strong>Enfin, diriez-vous que cette vision plurimill\u00e9naire d\u2019une cr\u00e9ation interconnect\u00e9e continue de nourrir la pens\u00e9e \u00e9cologique indienne d\u2019aujourd\u2019hui\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est une question super difficile parce qu\u2019il y a plusieurs \u00e9cologies en Inde. Il y en a une qui m\u2019a int\u00e9ress\u00e9e, c\u2019est celle qui a donn\u00e9 lieu aux grands mouvements populaires et c\u2019est celle qui a beaucoup contribu\u00e9 \u00e0 faire conna\u00eetre l\u2019\u00e9cologie indienne, en particulier la pens\u00e9e dans ce domaine de Vandana Shiva \u00e0 qui j\u2019emprunte cette notion que la pens\u00e9e indienne est fondamentalement \u00e9cologique par sa philosophie de l\u2019interconnexion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Parall\u00e8lement, vous avez ce qu\u2019on appelle une \u00e9cologie urbaine, qui n\u2019a pas du tout les m\u00eames bases. Elle encourage, par exemple, la sanctuarisation de l\u2019espace naturel sous forme de parcs naturels dont l\u2019entr\u00e9e est souvent payante, donc r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 une \u00e9lite argent\u00e9e. Contrairement aux populations rurales, les d\u00e9fenseurs de cette \u00e9cologie urbaine ne vivent pas l\u2019id\u00e9e de l\u2019interconnexion de tous les vivants dans leur chair, tout simplement parce que quand on vit en ville, on ne voit plus la terre\u00a0! Mais comme l\u2019Inde est encore largement rurale, la pens\u00e9e de la nature et sa sauvegarde restent encore empreintes des id\u00e9es traditionnelles d\u2019interconnexion et de partenariat entre l\u2019homme et son environnement.<\/p>\n<p><strong>Peut-on dire que la rupture \u00e9pist\u00e9mologique en Inde dans son approche de la nature date de la p\u00e9riode de la colonisation\u00a0occidentale ?<\/strong><\/p>\n<p>La colonisation a certes modifi\u00e9 en profondeur la vision indienne du monde et elle a eu des cons\u00e9quences sur les pratiques \u00e9cologiques comme dans d\u2019autres domaines. Cette rupture coloniale a \u00e9t\u00e9 largement document\u00e9e par une \u00e9cole qui s\u2019appelle l\u2019\u00e9cole des subalternistes. Ces derniers ont magnifiquement mis en lumi\u00e8re la schizophr\u00e9nie entre des modes de pens\u00e9e traditionnelle et des modes de pens\u00e9e occidentale. La colonisation a \u00e9t\u00e9 une entreprise de pr\u00e9dation avec ses exactions sur l\u2019environnement au nom de la modernit\u00e9, mais rien de commun avec ce qui s\u2019est pass\u00e9 en Inde dans ce domaine apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance. La \u00ab\u00a0r\u00e9volution verte\u00a0\u00bb des ann\u00e9es 1970 a \u00e9t\u00e9 le pas d\u00e9cisif pour modifier le rapport \u00e0 la nature, avec un recours massif \u00e0 l\u2019agrochimie. En d\u00e9coule l\u2019endettement des paysans qui sont oblig\u00e9s d\u00e9sormais d\u2019acheter quantit\u00e9 de pesticides, d\u2019herbicides et d\u2019engrais chimiques. Ce changement de paradigme dans l\u2019agriculture a entra\u00een\u00e9 dans son sillage la catastrophe de l\u2019usine p\u00e9trochimique de Bhopal qui a endeuill\u00e9 l\u2019Inde en 1984. On a l\u00e0 un pays qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec son \u00e9cologie traditionnelle et ses d\u00e9cideurs jouent \u00e0 fond le mod\u00e8le d\u00e9veloppementaliste, qui est tr\u00e8s critiqu\u00e9 par des \u00e9cologistes indiens comme Anupam Mishra ou Vandana Shiva.<\/p>\n<p><strong>Votre th\u00e8se sur la \u00ab\u00a0vertuosit\u00e9\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9cologie indienne s\u2019appuie sur les pratiques de sauvegarde de l\u2019environnement au niveau des \u00ab\u00a0grassroots\u00a0\u00bb, soit des populations de base. Pourriez-vous en citer quelques exemples saillants\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Ces pratiques ont la particularit\u00e9 d\u2019\u00e9merger spontan\u00e9ment des besoins vitaux des populations marginalis\u00e9es. Je pense aux habitants premiers qu\u2019on appelle les \u00ab\u00a0adivasis\u00a0\u00bb qui, tout comme d\u2019autres populations vivant dans des milieux fragiles, soit subd\u00e9sertiques ou montagnards, d\u00e9fendent les ressources limit\u00e9es dont ils d\u00e9pendent pour leur survie. Elle est d\u00e9termin\u00e9e par l\u2019entretien de leurs ressources, notamment en eau, en agriculture ou pour la chasse, car les \u00ab\u00a0adivasis\u00a0\u00bb chassent beaucoup. Les pratiques agro\u00e9cologiques propres \u00e0 ces communaut\u00e9s se caract\u00e9risent par une interaction bas\u00e9e sur le partenariat &#8211; et non sur la pr\u00e9dation &#8211; entre les acteurs et le milieu sp\u00e9cifique dans lequel ces derniers oeuvrent. Dans mon livre, j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 longuement l\u2019agropastoralisme, le respect de la for\u00eat ou la m\u00e9tallurgie traditionnelle pratiqu\u00e9es par les communaut\u00e9s d\u2019\u00ab\u00a0adivasis\u00a0\u00bb, aux modes de vie particuli\u00e8rement respectueux du vivant.<\/p>\n<p><strong>Vous avez parl\u00e9 aussi longuement des combats \u00e9cologiques men\u00e9s par les femmes indiennes, qui semblent jouer un r\u00f4le de premier plan dans ce domaine. L\u2019exemple qui vient \u00e0 l\u2019esprit et qui est connu dans le monde entier, c\u2019est le mouvement Chipko.<\/strong><\/p>\n<p>En effet, les femmes furent au c\u0153ur de ce mouvement n\u00e9 dans les ann\u00e9es 1970 pour la conservation des for\u00eats en Inde. \u00ab\u00a0Chipko\u00a0\u00bb signifie litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0s\u2019enlacer\u00a0\u00bb. C\u2019est ce que ces militantes ont fait en enla\u00e7ant les troncs des arbres de leur for\u00eat pour emp\u00eacher les b\u00fbcherons missionn\u00e9s par le gouvernement d\u2019abattre les arbres. Elles ont effectivement r\u00e9ussi \u00e0 stopper les tron\u00e7onneuses et le massacre programm\u00e9. Pourquoi ce sont les femmes\u00a0qui \u00e9taient au premier plan ? En fait, dans la r\u00e9gion des Himalayas, dans le nord de l\u2019Inde o\u00f9 ce mouvement s\u2019est d\u00e9roul\u00e9, les hommes descendent en ville pendant la mousson pour trouver du travail qu\u2019ils ne trouvent pas localement. C\u2019\u00e9tait donc aux femmes rest\u00e9es sur place de prendre le flambeau. Elles l\u2019ont fait avec courage et efficacit\u00e9. Il faut dire que les femmes sont les premi\u00e8res concern\u00e9es dans ces combats \u00e9cologiques mena\u00e7ant les ressources en eau ou en bois, indispensables pour la subsistance. Traditionnellement, en Inde, ce sont les femmes qui s\u2019occupent du b\u00e9tail. La for\u00eat fournit du fourrage pour le b\u00e9tail, du combustible pour cuisiner, elle est aussi le r\u00e9servoir de plantes m\u00e9dicinales et de certaines plantes vivri\u00e8res aussi. N\u2019oublions pas les corv\u00e9es d\u2019eau\u00a0? Dans les villages indiens o\u00f9 l\u2019eau courante n\u2019arrive toujours pas, ce sont toujours des femmes qui sont oblig\u00e9es d\u2019aller chercher de l\u2019eau avec un pot sur la t\u00eate. L\u2019\u00e9conomie vivri\u00e8re \u00e9tant tr\u00e8s largement aux mains des femmes, ces derni\u00e8res sont particuli\u00e8rement sensibles aux menaces sur leurs ressources. Ce sont toujours les femmes qui ont men\u00e9 la r\u00e9volte contre les usines Coca-Cola parce qu\u2019elles prenaient toute l\u2019eau et l\u2019empoisonnaient.<\/p>\n<p><strong>Derri\u00e8re votre c\u00e9l\u00e9bration des pratiques \u00e9cologiques indiennes, faites de combats et d\u2019affirmation d\u2019un mod\u00e8le vertueux d\u2019interaction entre l\u2019homme et la nature bas\u00e9 sur partenariat et non pr\u00e9dation, difficile de ne pas lire une v\u00e9h\u00e9mente critique de la pens\u00e9e \u00e9cologique occidentale. L\u2019\u00e9cologie traditionnelle des pauvres pratiqu\u00e9e dans l\u2019Inde des villages et des \u00ab\u00a0adivasis\u00a0\u00bb peut-elle \u00eatre le mod\u00e8le pour le monde\u00a0? \u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Elle peut \u00e9videmment, mais elle doit, si on ne veut pas, comme on le dit grossi\u00e8rement, aller dans le mur. Ce ne sont certainement pas les techno-solutions qui vont permettre de reconstituer les sols ab\u00eem\u00e9s dans le monde. L\u2019\u00e9cologie sera sociale ou ne sera pas comme l\u2019a \u00e9crit l\u2019\u00e9cologiste belge Daniel Tanuro. En effet, on a besoin que se g\u00e9n\u00e9ralisent dans le monde des pratiques \u00e9cologiques visant \u00e0 pr\u00e9server et \u00e0 promouvoir une gestion holistique de la question de la protection de l\u2019environnement, se substituant \u00e0 la gestion aux vis\u00e9es pr\u00e9datrices qui ne font que d\u00e9grader nos milieux vitaux. Cela dit, je ne voulais pas que mon livre soit une simple critique de l\u2019occident, m\u00eame si je critique un certain mod\u00e8le de d\u00e9veloppement qui a bien s\u00fbr germ\u00e9 en Occident, mais qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 \u00e0 travers tout le monde occidental. Il a \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9 d\u00e8s les ann\u00e9es 1950 dans mon pays limousin o\u00f9 un chansonnier occitan, qui se faisait parfois porte-parole de la paysannerie fran\u00e7aise pour affirmer\u00a0 qu\u2019\u00ab\u00a0\u00e9puiser la terre jusqu\u2019\u00e0 la rendre st\u00e9rile\u00a0\u00bb \u00e9tait comme \u00ab\u00a0violenter une fille non-consentante\u00a0\u00bb. Pour moi, ces propos ne sont pas sans rappeler les propos apocryphes du chef indien qui dans sa lettre apocryphe envoy\u00e9e au pr\u00e9sident am\u00e9ricain \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle en apprenant qu\u2019il allait devoir c\u00e9der les terres de son peuple aux Etats-Unis, \u00e9crivait\u00a0: \u00ab\u00a0La terre n\u2019appartient pas \u00e0 l\u2019homme, l\u2019homme appartient \u00e0 la terre\u00a0\u00bb. Les r\u00e9sonances entre les propos du chanteur de mon pays limousin et ceux du chef indien sont la preuve que l\u2019Occident est tout sauf monolithique.<\/p>\n<p>Propos recueillis par Tirthankar Chanda<\/p>\n<p><strong>Trois mille ans d\u2019\u00e9cologie indienne\u00a0: penser autrement la nature, de\u00a0Annie Montaut, aux\u00a0\u00c9ditions du Seuil, 235 pages, 23,50 euros.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Annie Montaut est linguiste de formation et sp\u00e9cialiste de la civilisation indienne. Son nouvel ouvrage\u00a0Trois mille ans d\u2019\u00e9cologie&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":38099,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1357],"tags":[1328,1379,251,58,59,436,1011,27,5595,1351,3258,1380,104],"class_list":{"0":"post-38098","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-livres","8":"tag-asie-pacifique","9":"tag-books","10":"tag-culture","11":"tag-divertissement","12":"tag-entertainment","13":"tag-environnement","14":"tag-fr","15":"tag-france","16":"tag-inde","17":"tag-litterature","18":"tag-livre-international","19":"tag-livres","20":"tag-societe"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/114368643340276362","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/38098","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=38098"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/38098\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/38099"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=38098"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=38098"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=38098"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}