{"id":411356,"date":"2025-09-23T07:13:19","date_gmt":"2025-09-23T07:13:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/411356\/"},"modified":"2025-09-23T07:13:19","modified_gmt":"2025-09-23T07:13:19","slug":"je-me-suis-toujours-demande-pourquoi-les-photos-de-ma-grand-mere-avaient-ete-decoupees-son-visage-lacere-et-par-qui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/411356\/","title":{"rendered":"\u00abJe me suis toujours demand\u00e9 pourquoi les photos de ma grand-m\u00e8re avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9es, son visage lac\u00e9r\u00e9, et par qui?\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><strong>ENTRETIEN &#8211;<\/strong> Dans La Maison vide, l\u2019\u00e9crivain s\u2019est appuy\u00e9 sur les trous et les secrets de son histoire familiale pour b\u00e2tir une impressionnante fresque sur quatre g\u00e9n\u00e9rations, s\u00e9lectionn\u00e9e pour le prix Goncourt.<\/p>\n<p class=\"fig-paragraph\">Dans La Maison vide (1), en lice pour plusieurs prix litt\u00e9raires dont le Goncourt, Laurent Mauvignier s\u2019adonne pour la premi\u00e8re fois au roman familial, revisitant dans une vaste fresque l\u2019histoire des siens sur quatre g\u00e9n\u00e9rations. Un piano, une commode \u00e9br\u00e9ch\u00e9e, des clich\u00e9s o\u00f9 un visage a \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9, sont quelques-uns des objets et t\u00e9moins de ce qui fut, dans cette campagne fran\u00e7aise qui vit passer deux guerres mondiales et, sur fond de silences et de hontes, des femmes emp\u00each\u00e9es et des hommes spoli\u00e9s. Des anc\u00eatres devenus personnages que l\u2019auteur de Des hommes et Histoires de la nuit tire de l\u2019ombre pour les ramener au jour, le temps d\u2019un roman aussi puissant qu\u2019imposant. Entretien.<\/p>\n<p class=\"fig-paragraph\"><strong>Madame Figaro.-<\/strong> <strong>Ce titre,\u00a0<\/strong><strong>La Maison vide<\/strong> <strong>, renvoie-t-il au fait que votre livre s\u2019est b\u00e2ti sur des\u00a0<\/strong><a href=\"http:\/\/madame.lefigaro.fr\/societe\/actu\/les-10-pistes-pour-deterrer-vos-secrets-de-famille-selon-la-socioanthropologue-elsa-ramos-20241110\" data-fig-type=\"Article\" data-gtm-custom-categorie=\"navigation\" data-gtm-custom-action=\"crossclick\" data-gtm-custom-label=\"Contextuel\" data-gtm-event=\"customEventSPE\" data-fig-domain=\"MADAME\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><strong>blancs de l\u2019histoire familiale<\/strong><\/a> <strong>\u00a0?\u00a0<\/strong><br \/><strong>Laurent Mauvignier.-<\/strong> Ma m\u00e8re m\u2019a beaucoup racont\u00e9 l\u2019histoire de sa famille et de celle de mon p\u00e8re, alors que lui n\u2019en disait presque rien. Quand je posais des questions sur ma grand-m\u00e8re paternelle, sur sa mort par exemple, on me r\u00e9pondait de mani\u00e8re \u00e9vasive. Je me suis toujours demand\u00e9 pourquoi on ne la connaissait pas, pourquoi on n\u2019entendait jamais rien sur elle, pourquoi les photos d\u2019elle avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9es, son visage lac\u00e9r\u00e9, et par qui\u00a0? Je n\u2019ai jamais eu de r\u00e9ponse, \u00e0 part ce r\u00e9cit qui revenait chez ma m\u00e8re, avec des variantes\u00a0: ma grand-m\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 tondue \u00e0 la Lib\u00e9ration, elle \u00e9tait morte alcoolique. Ce r\u00e9cit que ma m\u00e8re m\u2019a fait de cette femme tondue m\u2019a longtemps obs\u00e9d\u00e9. Ou plut\u00f4t, ce qui m\u2019a obs\u00e9d\u00e9, c\u2019est l\u2019image de mon p\u00e8re, un enfant de 7 ans, regardant sa m\u00e8re livr\u00e9e \u00e0 l\u2019humiliation publique. Ce que je voyais, c\u2019\u00e9tait son regard \u00e0 lui, pas ma grand-m\u00e8re. Quand ma m\u00e8re me racontait cette sc\u00e8ne, les d\u00e9tails diff\u00e9raient entre chaque version. C\u2019\u00e9tait comme \u00e7a pour toutes les sc\u00e8nes, toutes les histoires. Ces \u00e9l\u00e9ments qui ne collaient pas, ces trous dans l\u2019histoire, dans les r\u00e9cits, j\u2019ai tent\u00e9 de les combler par l\u2019\u00e9criture, faute de disposer de documents, de lettres. Le roman sert \u00e0 combler ces lacunes, en cherchant, \u00e0 partir de points cl\u00e9s, \u00e0 restituer quelque chose d\u2019une logique, d\u2019un m\u00e9canisme, qui, bien que la fiction ne puisse s\u2019y substituer, peut \u00e9clairer le r\u00e9el et l\u2019histoire.<\/p>\n<p>                                    <a class=\"fig-a11y-skip a11y-hidden\" href=\"#fig-a11y-skip-main-inarticle\"><br \/>\n        Passer la publicit\u00e9<br \/>\n    <\/a><\/p>\n<p class=\"fig-paragraph\"><strong>Il y a deux figures r\u00e9currentes dans ce livre, et dans bien d\u2019autres\u00a0: celle de l\u2019enfant traumatis\u00e9 et de la femme emp\u00each\u00e9e. D\u2019o\u00f9 cela vient-il, selon vous\u00a0?<\/strong><br \/>Les hommes, on ne les voyait jamais. Ils avaient des m\u00e9tiers physiques, durs, et ils passaient le reste de leur temps \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la maison, \u00e0 faire le jardin, \u00e0 boire des coups avec les copains, aller \u00e0 la chasse&#8230; La maison, c\u2019\u00e9tait le garage, l\u2019\u00e9tabli, la porte toujours ouverte sur l\u2019ext\u00e9rieur. Je ne parvenais pas \u00e0 m\u2019identifier aux hommes. Je les voyais comme des \u00eatres lointains, presque fantomatiques. J\u2019ai l\u2019impression que les enfants qui peuplent mes romans renvoient \u00e0 mon propre regard sur ce monde inou\u00ef et myst\u00e9rieux des adultes. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 un enfant effray\u00e9, notamment parce que vers neuf, dix ans j\u2019ai pass\u00e9 pas mal de temps \u00e0 l\u2019h\u00f4pital ainsi qu\u2019avec ma m\u00e8re \u00e0 la maison \u2013 c\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019elle m\u2019a racont\u00e9 tant d\u2019histoires sur ma famille, mes grands-parents, la guerre, etc. Je me sentais plus proche des femmes, de leur fa\u00e7on de vivre les choses et de leurs conversations \u2013 ne serait-ce que parce qu\u2019elles parlaient, contrairement aux hommes. La Maison vide, comme beaucoup de mes livres, me semble avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9crit \u00e0 hauteur d\u2019enfant ; cette maison est beaucoup plus petite dans la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019elle ne l\u2019est dans le roman. Enfant, j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s frapp\u00e9 et inquiet du fait que les adultes semblaient tous avoir oubli\u00e9 ce gosse qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9. J\u2019\u00e9tais obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019id\u00e9e qu\u2019une fois adulte, je devrais pouvoir rester en contact avec celui que moi aussi j\u2019avais \u00e9t\u00e9. J\u2019ai tenu parole\u00a0: des deux c\u00f4t\u00e9s de la rive, l\u2019adulte que je suis s\u2019adresse \u00e0 ce m\u00f4me, comme lui, autrefois, s\u2019adressait \u00e0 moi. Je craignais que l\u2019homme que je deviendrais efface celui qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9, qu\u2019il prenne l\u2019assurance des adultes en oubliant le lieu de sa fragilit\u00e9, son enfance, qui est aussi le lieu d\u2019une grande lucidit\u00e9, celle d\u2019un regard aigu sur le monde des adultes. L\u2019exp\u00e9rience de l\u2019h\u00f4pital, lorsqu\u2019on est enfant, accentue votre conscience des choses et votre acuit\u00e9. Cela a jou\u00e9 un r\u00f4le important dans ma vocation d\u2019\u00e9crivain.<\/p>\n<p>    La Maison vide, Laurent Mauvignier, \u00c9d. de Minuit, 744 p., 25 \u20ac.<\/p>\n<p class=\"fig-paragraph\"><strong>Vous avez fait les Beaux-Arts\u2026 En quoi cela a-t-il nourri votre \u00e9criture\u00a0?<\/strong><br \/>J\u2019avais juste dix-sept ans, je ne connaissais rien ou \u00e0 peu pr\u00e8s. J\u2019\u00e9tais dans cette \u00e9cole depuis trois mois quand un artiste invit\u00e9 par l\u2019un des professeurs se lance dans la lecture d\u2019un texte. J\u2019ignore qui il est, je ne comprends rien \u00e0 ce qu\u2019il lit, mais c\u2019est un choc\u00a0: je reconnais une puissance po\u00e9tique incroyable dans ses mots, dont le sens m\u2019\u00e9chappe totalement\u2026 C\u2019\u00e9tait Val\u00e8re Novarina. Ce que j\u2019ai d\u00e9couvert avec lui, c\u2019est la puissance de la langue. J\u2019ai tout d\u00e9couvert en m\u00eame temps\u00a0: une grande partie de la litt\u00e9rature d\u2019avant-garde et la litt\u00e9rature classique, ce qui a entra\u00een\u00e9 des connexions improbables. Traditionnellement, on apprend les classiques, puis on va vers la modernit\u00e9. Le fait de d\u00e9couvrir les avant-gardes et les classiques sur un m\u00eame plan, je dirais, m\u2019a \u00e9veill\u00e9 \u00e0 des perceptions ouvertes des uns et des autres, ce qui m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 penser par exemple qu\u2019il y avait chez Racine un phras\u00e9 proche de celui de\u2026 Kolt\u00e8s. La langue m\u2019est apparue comme un objet concret ; du son, de la mati\u00e8re. Un organisme dont la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait aussi importante que ce qu\u2019on voulait dire. J\u2019ai d\u00e9couvert que le sens n\u2019est qu\u2019une partie de l\u2019\u00e9criture, et qu\u2019il fallait absolument faire avec la question du rythme, de la ponctuation, de la mat\u00e9rialit\u00e9 de la langue.<\/p>\n<blockquote class=\"fig-quote&#10;    \">\n<p class=\"fig-quote__text\">Notre histoire a commenc\u00e9 avec celle de nos parents, grands-parents, arri\u00e8re-grands-parents, et plus avant encore. On ne peut s\u2019en abstraire, ce qui ne veut pas dire qu\u2019on ne peut pas s\u2019en \u00e9manciper<\/p>\n<p>            Laurent Mauvignier\n    <\/p><\/blockquote>\n<p class=\"fig-paragraph\"><strong>La Maison vide<\/strong> <strong>est-il aussi une r\u00e9flexion sur le transg\u00e9n\u00e9rationnel\u00a0?<\/strong><br \/>Dans La Maison vide, il y a cette id\u00e9e que l\u2019aventure de notre existence commence bien avant nous. Nous sommes le produit d\u2019une histoire qui nous pr\u00e9c\u00e8de, dans laquelle nous ne sommes rien. Quelque chose est l\u00e0 dont nous sommes le r\u00e9sultat improbable et qui ne nous appartient pas, g\u00e9n\u00e9tiquement mais aussi culturellement, sociologiquement, historiquement, etc. Notre histoire a commenc\u00e9 avec celle de nos parents, grands-parents, arri\u00e8re-grands-parents, et plus avant encore. On ne peut s\u2019en abstraire, ce qui ne veut pas dire qu\u2019on ne peut pas s\u2019en \u00e9manciper. Mais cela n\u00e9cessite de travailler sur soi, sur tous ces \u00e9l\u00e9ments qui nous ont construits et nous fa\u00e7onnent. L\u2019\u00e9criture est li\u00e9e \u00e0 la m\u00e9moire, la n\u00f4tre, mais aussi \u00e0 la mani\u00e8re dont celle-ci travaille de tr\u00e8s loin en nous, avec des couches qui nous \u00e9chappent ; elle constitue un outil de connaissance ou, en tout cas, de reconnaissance. De quoi sommes-nous d\u00e9positaires\u00a0? On raconte qu\u2019Herg\u00e9 a d\u00e9voil\u00e9 dans un album un secret de famille alors qu\u2019il en ignorait tout\u2026 Le roman permet peut-\u00eatre, sans trouver les r\u00e9ponses, de se formuler plus nettement les questions que le myst\u00e8re de la vie nous pose.<\/p>\n<p class=\"fig-paragraph\">(1) La Maison vide, Laurent Mauvignier, ed. de Minuit, 744 p., 25 \u20ac.<br \/>Quelque chose d\u2019absent qui me tourmente, entretiens avec Pascaline David, ed. de Minuit, Double, in\u00e9dit, 186 p., 9 \u20ac.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"ENTRETIEN &#8211; Dans La Maison vide, l\u2019\u00e9crivain s\u2019est appuy\u00e9 sur les trous et les secrets de son histoire&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":411357,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[58,59,652,1011,27,2173,1351,280,2004],"class_list":{"0":"post-411356","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-divertissement","8":"tag-divertissement","9":"tag-entertainment","10":"tag-famille","11":"tag-fr","12":"tag-france","13":"tag-interview","14":"tag-litterature","15":"tag-memoire","16":"tag-roman"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115252376751597179","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/411356","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=411356"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/411356\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/411357"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=411356"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=411356"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=411356"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}