{"id":435539,"date":"2025-10-03T06:43:14","date_gmt":"2025-10-03T06:43:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/435539\/"},"modified":"2025-10-03T06:43:14","modified_gmt":"2025-10-03T06:43:14","slug":"sol-re-do-sol-la-les-quelques-secondes-qui-manquent-a-ma-memoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/435539\/","title":{"rendered":"Sol, r\u00e9, do, sol, la\u2026 (Les quelques secondes qui manquent \u00e0 ma m\u00e9moire)"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il n\u2019est pas certain qu\u2019il faille lire le dernier livre de Christophe Fourvel comme un \u00ab roman noir \u00bb. On reconna\u00eetra le style qui lui est propre, qui caract\u00e9rise l\u2019ensemble des autres livres qu\u2019il publie maintenant depuis plus de vingt-cinq ans. Lorsqu\u2019on l\u2019interroge, il r\u00e9pond que son \u00e9criture \u00ab\u00a0r\u00e9side \u00e0 son insu dans une unit\u00e9 qui l\u2019autoriserait \u00e0 aborder tous les champs litt\u00e9raires ; qu\u2019il creuserait d\u2019une certaine fa\u00e7on un unique sillon et ce, quoi qu\u2019il entreprenne \u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Sont ainsi parus r\u00e9cemment des essais sur le peintre Jean-Pierre Schneider (L\u2019Atelier contemporain, 2024) et sur Stig Dagerman (La Fosse aux ours, 2023), ou \u00e0 nouveau chez M\u00e9diapop, Chroniques des ann\u00e9es d\u2019amour et d\u2019imposture, un autre \u00ab roman \u00bb, inclassable, qui expliquerait en partie pourquoi on ne lirait peut-\u00eatre pas encore suffisamment Fourvel \u00e0 sa juste valeur. \u00ab\u00a0La culture de masse est machine \u00e0 montrer le d\u00e9sir, \u00e9crivait Barthes. Voici qui doit vous int\u00e9resser, dit-elle, comme si elle devinait que nous \u00e9tions incapables de trouver tout seuls qui [ou quoi] d\u00e9sirer. \u00bb Les rentr\u00e9es romanesques successives et h\u00e9g\u00e9moniques en sont un des exemples, l\u2019arbre qu\u2019on exhibe exag\u00e9r\u00e9ment cachant la for\u00eat que la litt\u00e9rature s\u2019obstine \u00e0 obscurcir.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Les quelques secondes qui manquent \u00e0 ma m\u00e9moire ne se contente pas de raconter une histoire, f\u00fbt-elle habilement ficel\u00e9e ; on devine hors cadre une v\u00e9rit\u00e9 qui est celle de l\u2019auteur, et qui s\u2019\u00e9crit. Un homme, Herner, devenu presque malgr\u00e9 lui tueur \u00e0 gages, ex\u00e9cute froidement les missions qu\u2019on lui confie jusqu\u2019\u00e0 ce que d\u00e9raille en lui quelque chose qui va lui \u00eatre fatal. Si Fourvel ma\u00eetrise, ou s\u2019amuse \u00e0 jouer avec les codes du \u00ab roman noir \u00bb, le livre fourmille de r\u00e9f\u00e9rences. Herner ne se lasse pas d\u2019\u00e9couter et de r\u00e9\u00e9couter le K\u00f6ln Concert\u00a0de Keith Jarrett qui r\u00e8gle tel un m\u00e9tronome les crimes \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition qu\u2019il orchestre. Il est encore fait hommage \u00e0 Manchette et \u00e0 La position du tireur couch\u00e9 (bien que nous pensions davantage \u00e0 American psycho de Bret Easton Ellis en raison de la description prosa\u00efque parfois d\u2019un menu, de l\u2019ameublement ou d\u2019un d\u00e9tail vestimentaire). Mais la r\u00e9f\u00e9rence la plus \u00e9vidente est cin\u00e9matographique, le thriller sur grand \u00e9cran d\u2019avant les s\u00e9ries, Quelques secondes, avec des allusions au Parrain de Coppola ou \u00e0 Kill Bill de Tarantino, pouvant se lire comme une \u00ab\u00a0adaptation\u00a0\u00bb du Samoura\u00ef de Jean-Pierre Melville.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Comme Fourvel, Herner a grandi \u00e0 Marseille, une ville qui sert d\u2019arri\u00e8re-plan \u00e0 l\u2019intrigue. On comprend qu\u2019enfant sa relation avec son p\u00e8re, Roberto, un ancien malfrat, fut conflictuelle, fun\u00e8bre, et qu\u2019elle d\u00e9termina son destin. Un soir, alors que le fils et sa m\u00e8re regardaient Le Samoura\u00ef \u00a0\u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, le p\u00e8re rentr\u00e9 tard a \u00e9teint le t\u00e9l\u00e9viseur les emp\u00eachant de voir la fin du film de Melville\u2026 quatre minutes vingt-trois secondes avant la conclusion. Le fait de r\u00e9sumer la situation de ce chapitre charni\u00e8re ne suffit pas \u00e0 expliquer la fa\u00e7on dont Fourvel r\u00e9ussit \u00e0 l\u2019\u00e9crire, \u00e0 \u00e9crire les \u00ab quelques secondes qui manquent \u00e0 sa m\u00e9moire \u00bb pour tenter de raconter pourquoi l\u2019enfant est devenu un tueur \u00e0 gages, un double de Jef Castello interpr\u00e9t\u00e9 par Alain Delon et qu\u2019il a l\u2019impression de retrouver dans le chat qui r\u00f4de en bas de chez lui.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Lui-m\u00eame ensuite va \u00eatre p\u00e8re en faisant un enfant \u00e0 une jeune prostitu\u00e9e lettone, Jelena. \u00c0 travers les conversations \u00e0 Riga qu\u2019il a avec sa fille Zane, nous entrons progressivement dans les m\u00e9andres m\u00e9lancoliques de sa conscience. Il se reproche de ne pas avoir tu\u00e9 le seul homme qu\u2019il aurait d\u00fb \u00e9liminer, le prox\u00e9n\u00e8te qui battait sa m\u00e8re. Betty, l\u2019entremetteuse par laquelle il a rencontr\u00e9 Jelena, lui dit qu\u2019elle est sa \u00ab r\u00e9demption \u00bb. En elle, dans sa fille Zane, \u00ab il se perd dans son visage comme on se perd dans le visage peint de Marie, d\u2019une rescap\u00e9e viet apr\u00e8s une temp\u00eate de Nalpam, d\u2019une reine dans une miniature du XVIIe si\u00e8cle \u00bb. Il lui raconte que son p\u00e8re l\u2019avait oblig\u00e9 de l\u2019aider \u00e0 \u00e9touffer sous un oreiller sa grand-m\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire sa m\u00e8re \u00e0 lui, qui \u00e9tait en train de mourir \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Le matricide, insoutenable, d\u00e9place la noirceur du roman et d\u2019un fait h\u00e9las divers, Fourvel d\u00e9masque l\u2019envers du d\u00e9cor \u00e0 l\u2019image de ce bar de la p\u00e8gre marseillaise o\u00f9 Herner a ses habitudes et qui s\u2019appelle \u00ab\u00a0L\u2019Endroit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L\u2019enjeu est politique, un des ressorts du polar, avec le crime ou le sexe dont ne manque pas le livre, deux ou trois \u00ab\u00a0beaut\u00e9s singuli\u00e8res\u00a0\u00bb qui n\u2019arrivent pas \u00e0 d\u00e9m\u00e9lancoliser Herner. Par moments, il a des hallucinations et il voit les 1,81 morts par minutes sur la plan\u00e8te se m\u00e9langer dans les rues aux tonnes d\u2019excr\u00e9ments que les vivants ne cessent de produire chaque jour. L\u2019axe que suit Fourvel partirait des \u00e9tranges et nostalgiques ann\u00e9es 1980, du monde d\u2019avant la r\u00e9volution num\u00e9rique, et viendrait buter contre une impasse, la n\u00f4tre. Il aurait pu choisir de privil\u00e9gier la crise \u00e9cologique ou financi\u00e8re, mais il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 prendre appui sur les questions que soul\u00e8ve le terrorisme, en particulier le radicalisme islamique depuis les attentats de 2015. Herner, qui est un tueur professionnel, se demande comment on peut tuer non pas pour de l\u2019argent mais au nom d\u2019une croyance religieuse. L\u2019ironie philosophique de Tambo, le colosse qui fait office de vigile \u00e0 L\u2019Endroit, victime lui-m\u00eame du fanatisme, ne semble pas suffire. Dans un r\u00eave, ou un cauchemar dont il ne parvient plus \u00e0 se r\u00e9veiller, il se met \u00e0 dialoguer avec Mohamed Abrini, un des terroristes qui a particip\u00e9 aux attentats de Paris et de Bruxelles,<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Trois parties composent le roman que rythment de brefs chapitres. Dans la premi\u00e8re, la plus longue, Herner sait ce qu\u2019il doit faire\u00a0: tuer. Dans la seconde, la plus courte, apr\u00e8s les attentats de 2015, il ne sait plus trop ce\u00a0qu\u2019il peut savoir. Enfin, dans la troisi\u00e8me,\u00a0l\u2019\u00e9pilogue, le futur d\u00e9sormais le terrorise. Sa mort, ce qu\u2019il lui est permis d\u2019esp\u00e9rer, ressemble \u00e0 celle de Jef Costello, les quatre minutes vingt-trois secondes avant la fin du film qui manquaient \u00e0 sa m\u00e9moire. La seule diff\u00e9rence est qu\u2019il n\u2019\u00e9coute pas Caty Rosier jouer la musique de Fran\u00e7ois de Roubaix, mais les premi\u00e8res notes du K\u00f6ln Concert que nous lisons en ouverture du roman, sol, r\u00e9, do, sol, la\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Post-scriptum\u00a0: \u00c0 la question \u00ab\u00a0Pourquoi Herner tue\u00a0?\u00a0\u00bb, Christophe Fourvel m\u2019a adress\u00e9 le message suivant que je me permets de retranscrire\u00a0: \u00ab\u00a0La cause, comme toujours, est un maillage abscons, compos\u00e9 de fils biographiques et de l\u2019exp\u00e9rience sociale et politique. Il tue parce que son p\u00e8re a fait de lui un tueur, parce qu\u2019il est fort de la certitude de ne pas \u00eatre un agent du mal aussi important que les \u00c9tats, les entreprises polluantes, ceux qui b\u00e2tissent \u00e9go\u00efstement un territoire \u00e0 eux. Il tue parce qu\u2019il pense que ceux qu\u2019il \u00e9limine cessent par l\u00e0-m\u00eame d\u2019\u00eatre toxiques. Parce que le cin\u00e9ma a fait des tueurs, comme lui, d\u2019une classe, d\u2019une m\u00e9lancolie et d\u2019une beaut\u00e9 in\u00e9galables\u2026 Mais ce que je retiens, c\u2019est ce que lui a appris son histoire intime : l\u2019homme qui lui a fait le plus de mal (le prox\u00e9n\u00e8te de la m\u00e8re de Zane) est celui qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9limin\u00e9. J\u2019aime ce constat : tous ses malheurs viennent du seul homme qu\u2019il a choisi d\u2019\u00e9pargner\u2026 Il tue \u00e0 cause de ce d\u00e9lire narcissique qui le conduit \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 un pianiste de jazz\u2026 Il tue par nihilisme. L\u2019\u00e9poque pousse de plus en plus au nihilisme. Mais l\u00e0, surgit des tueurs \u201cde foi\u201d venus d\u2019un autre horizon\u2026 Et cette effraction du sens dans un monde qui, lui, en semble d\u00e9pourvu, cr\u00e9e un nihilisme plus puissant encore, qui le convaincra d\u2019accepter sa propre mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"110659\" data-permalink=\"https:\/\/diacritik.com\/2025\/10\/03\/christophe-fourvel-sol-re-do-sol-la-les-quelques-secondes-qui-manquent-a-ma-memoire\/les-quelques-secondes-qui-manquent-a-ma-memoire\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Les-quelques-secondes-qui-manquent-a-ma-memoire.jpg?fit=400%2C600&amp;quality=89&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"400,600\" data-comments-opened=\"0\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Les-quelques-secondes-qui-manquent-a-ma-memoire\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Les-quelques-secondes-qui-manquent-a-ma-memoire.jpg?fit=200%2C300&amp;quality=89&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/diacritik.com\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Les-quelques-secondes-qui-manquent-a-ma-memoire.jpg?fit=400%2C600&amp;quality=89&amp;ssl=1\" class=\"alignright size-full wp-image-110659\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Les-quelques-secondes-qui-manquent-a-ma-memoire.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"600\"  \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>Christophe Fourvel, Les quelques secondes qui manquent \u00e0 ma m\u00e9moire, M\u00e9diapop, 2025, 187 p., 14 \u20ac<\/strong><\/p>\n<p>\n\tSimilaire<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Il n\u2019est pas certain qu\u2019il faille lire le dernier livre de Christophe Fourvel comme un \u00ab roman noir&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":435540,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1357],"tags":[1379,58,59,1011,27,1380],"class_list":{"0":"post-435539","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-livres","8":"tag-books","9":"tag-divertissement","10":"tag-entertainment","11":"tag-fr","12":"tag-france","13":"tag-livres"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115308882481364064","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/435539","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=435539"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/435539\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/435540"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=435539"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=435539"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=435539"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}