{"id":442741,"date":"2025-10-06T11:19:10","date_gmt":"2025-10-06T11:19:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/442741\/"},"modified":"2025-10-06T11:19:10","modified_gmt":"2025-10-06T11:19:10","slug":"marc-knobel-lalgerie-ma-mere-et-moi-dire-la-perte-dune-mere-la-regle-du-jeu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/442741\/","title":{"rendered":"Marc Knobel, L\u2019Alg\u00e9rie, ma m\u00e8re et moi\u00a0: dire la perte d\u2019une m\u00e8re &#8211; La R\u00e8gle du Jeu"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Comment dire avec sobri\u00e9t\u00e9 et gravit\u00e9 la mort de sa propre m\u00e8re\u00a0? Comment trouver les mots justes, ceux capables de toucher le lecteur au plus profond de son \u00eatre, de ranimer peut-\u00eatre d\u2019anciennes douleurs, de soudain raviver des m\u00e9moires que l\u2019on croyait apais\u00e9es\u00a0? Celles et ceux qui liront ce livre se rappelleront sans doute comment leur fut annonc\u00e9e la disparition de leur m\u00e8re. Mais comment, alors, ne pas s\u2019abandonner \u00e0 sa propre d\u00e9chirure\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019auteur nous convie \u00e0 suivre ces heures troubles, ces jours d\u2019angoisse, ces questionnements in\u00e9luctables. Il dit sa \u00ab\u00a0peine\u00a0\u00bb, et non \u00ab\u00a0son douloureux chagrin\u00a0\u00bb, car il s\u2019y attendait. \u00ab\u00a0Il est 2h30 du matin. Je re\u00e7ois un SMS de mon fr\u00e8re. Je sais avant de le lire. On ne re\u00e7oit pas de message \u00e0 une telle heure. Le texto m\u2019annonce qu\u2019elle vient de s\u2019\u00e9teindre. \u00c9teinte. \u201cElle s\u2019est \u00e9teinte cette nuit dans son sommeil\u201d, m\u2019expliqueront les infirmi\u00e8res de l\u2019h\u00f4pital, le regard habit\u00e9 de compassion.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Alors surgit la question, simple et vertigineuse \u00e0 la fois\u00a0: \u00ab\u00a0Quels liens, autres que ceux de m\u00e8re \u00e0 fils, avais-je avec ma m\u00e8re\u00a0? \u00c9tait-ce seulement ma m\u00e8re, ou bien davantage encore\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sma\u00efn Laacher nous convie \u00e0 partager non seulement ce moment d\u2019une intensit\u00e9 rare, mais aussi la lente germination de la pens\u00e9e qui l\u2019accompagne. Au fil des pages, le regard du sociologue affleure, discret, lucide\u00a0: \u00e0 la peine s\u2019ajoutent la confusion, la distance, la r\u00e9flexion. L\u2019auteur d\u00e9crit avec minutie les fun\u00e9railles, la pri\u00e8re des morts, la psalmodie de l\u2019imam r\u00e9citant par c\u0153ur \u2013 plus qu\u2019avec le c\u0153ur\u00a0? \u2013\u00a0\u00a0des versets coraniques. Le lecteur se tient alors \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s\u00a0; cette sc\u00e8ne, quelle que soit la confession, devient universelle, car elle touche au myst\u00e8re de la fin, \u00e0 la filiation, \u00e0 la perte.<\/p>\n<p>Le sociologue nous plonge dans la mort de l\u2019autre, mais surtout dans la n\u00f4tre, dans celle de toutes nos m\u00e8res. C\u2019est \u00e9mouvant, c\u2019est digne, c\u2019est d\u00e9chirant. Et Sma\u00efn, que je connais depuis si longtemps, se r\u00e9v\u00e8le ici d\u00e9pouill\u00e9, \u00e0 nu, livrant au lecteur la part la plus intime de lui-m\u00eame. Elle repose d\u00e9sormais dans le carr\u00e9 musulman du cimeti\u00e8re, \u00e0 quelques m\u00e8tres seulement du carr\u00e9 juif o\u00f9, peut-\u00eatre, repose ma propre m\u00e8re.<\/p>\n<p>Viennent ensuite les premiers r\u00e9cits, les premiers tourments. Il raconte ce silence qui les unissait\u00a0: \u00ab\u00a0Sans dispute, sans d\u00e9saccord, sans m\u00e9prise, sans malentendu. Garder le silence de part et d\u2019autre, ce n\u2019\u00e9tait pas taire les mots, mais attester, par ma seule pr\u00e9sence, que j\u2019\u00e9tais l\u00e0, un fils qui ne l\u2019abandonnerait jamais, et qu\u2019elle resterait pour toujours ma m\u00e8re.\u00a0\u00bb Quels que soient les ab\u00eemes culturels s\u00e9parant un fils de sa m\u00e8re, il y a l\u00e0 la nudit\u00e9 d\u2019un lien indestructible.<\/p>\n<p>Mais sa m\u00e8re \u00e9tait-elle heureuse\u00a0? se demande-t-il, h\u00e9sitant sur ce mot \u00ab\u00a0heureuse\u00a0\u00bb, qu\u2019il encadre de guillemets, comme pour en montrer la fragilit\u00e9, l\u2019inadaptation \u00e0 une femme de son monde. Les descriptions s\u2019encha\u00eenent, les phrases se tissent, et les interrogations mart\u00e8lent le texte\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi sommes-nous si radicalement diff\u00e9rents\u00a0? Pourquoi nos deux mondes ne peuvent-ils coexister en paix\u00a0? Je suis avec elle, proche d\u2019elle, mais sans fusion\u00a0; c\u2019est exactement le sens de \u201cavec\u201d. Nous sommes ensemble, et pourtant se manifeste un \u00e9cart infranchissable qui nous rend malheureux tous les deux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c9crire ces lignes, c\u2019est fouiller au tr\u00e9fonds de sa m\u00e9moire, exhumer les douleurs enfouies, tracer et retracer la complexit\u00e9 des vies, les \u00e9carts qui engendrent l\u2019incompr\u00e9hension, tout en tentant de renouer le fil d\u2019un amour maternel. Laacher recompose son enfance\u00a0: la silhouette s\u00e9v\u00e8re du p\u00e8re, l\u2019exil d\u2019Alg\u00e9rie, la fratrie, les all\u00e9es silencieuses d\u2019une ville fran\u00e7aise \u00ab\u00a0loin de populations arabes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0devant, derri\u00e8re, sur les c\u00f4t\u00e9s, pas un Arabe, pas une famille arabe\u00a0\u00bb. Comment se fait leur arriv\u00e9e\u00a0? Quelle histoire familiale, quelle langue pour dire le monde\u00a0? Pourquoi vouloir fabriquer des \u00ab\u00a0enfants bien tenus\u00a0\u00bb et des \u00e9l\u00e8ves \u00ab\u00a0dress\u00e9s\u00a0\u00bb \u00e0 apprendre\u00a0?<\/p>\n<p>Pourquoi tenir la main de sa m\u00e8re\u00a0? Comment la prot\u00e9ger, elle qui ne parlait pas un mot de fran\u00e7ais\u00a0? Et puis, il y eut la honte \u2013 celle, dit-il, \u00ab\u00a0qui surgissait exclusivement dans l\u2019espace public, dans les interactions, lorsque j\u2019\u00e9tais avec ma m\u00e8re\u00a0\u00bb. Le sociologue diss\u00e8que ce sentiment avec une rigueur et une tendresse m\u00eal\u00e9es. Il lui consacre plusieurs pages d\u2019une rare densit\u00e9. L\u2019\u00e9criture \u00e9pouse alors la gravit\u00e9 du propos\u00a0: analyser, comprendre, mais aussi sentir, \u00e9treindre la beaut\u00e9, la famille, le corps, la langue\u00a0; dire la fracture et l\u2019amour\u00a0; \u00e9voquer ces \u00ab\u00a0enfants ill\u00e9gitimes\u00a0\u00bb devenus \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9s\u00a0\u00bb de la France, d\u00e9poss\u00e9dant les g\u00e9niteurs de leurs prog\u00e9nitures.<\/p>\n<p>Le texte est d\u2019une puissance douloureuse\u00a0; il a manifestement co\u00fbt\u00e9 \u00e0 \u00e9crire. \u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais seul \u00e0 me demander pourquoi mes parents \u00e9taient comme \u00e7a. Pourquoi j\u2019\u00e9tais seul \u00e0 \u00e9prouver cette honte d\u2019avoir des parents non conformes, informes, difformes.\u00a0\u00bb Chaque mot semble pos\u00e9 dans la plaie\u00a0: les phrases apaisent autant qu\u2019elles blessent. Chaque mot est un pansement, chaque virgule \u00e9gratignure, chaque voyelle une confession.<\/p>\n<p>Le livre est un cri contenu, un hymne discret. Est-ce la force du r\u00e9cit qui nous emporte dans son univers, ou la douleur, comme un \u00e9cho \u00e0 la n\u00f4tre\u00a0? D\u2019o\u00f9 viens-tu, mon ami\u00a0? Et pour ta m\u00e8re, n\u2019as-tu pas plus de fleurs dans ton c\u0153ur que dans tous les vergers, dans toutes les prairies\u00a0? Car derri\u00e8re ce qui pouvait sembler n\u2019\u00eatre qu\u2019une histoire ordinaire \u2013 celle d\u2019une m\u00e8re alg\u00e9rienne \u2013 se d\u00e9ploie un v\u00e9ritable destin. Tu la racontes, tu la rends immortelle. Tu lui offres le plus beau des livres\u00a0: celui qu\u2019un fils consacre \u00e0 sa m\u00e8re, \u00ab\u00a0malgr\u00e9 les fronti\u00e8res infranchissables, les d\u00e9chirures, les douleurs morales caus\u00e9es entre elle et lui par des fronti\u00e8res invisibles, parfois visibles et dicibles, mais infranchissables\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Que le lecteur ne s\u2019y m\u00e9prenne pas\u00a0: pour Sma\u00efn Laacher, il y a dans ce texte infiniment plus de baisers que de larmes, car il lui doit tout \u2013 ce que peu de lecteurs ne sauraient offrir \u00e0 leur propre m\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Comment dire avec sobri\u00e9t\u00e9 et gravit\u00e9 la mort de sa propre m\u00e8re\u00a0? 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