{"id":444667,"date":"2025-10-07T08:22:14","date_gmt":"2025-10-07T08:22:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/444667\/"},"modified":"2025-10-07T08:22:14","modified_gmt":"2025-10-07T08:22:14","slug":"trump-et-les-grands-patrons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/444667\/","title":{"rendered":"Trump et les grands patrons"},"content":{"rendered":"<p>\t\t<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/jms-b6d35.jpg\" width=\"528\" height=\"660\" alt=\"\"\/><\/p>\n<p><strong>Janick Marina Schaufelbuehl<\/strong> est professeure associ\u00e9e d\u2019histoire \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne. Elle est l\u2019auteure de Crusading for Globalization\u00a0: US Multinationals and Their Opponents Since 1945 (University of Pennsylvania Press, 2025) et co-\u00e9ditrice (avec S. Bott et S. Pitteloud) de Environmental Regulation and the History of Capitalism\u00a0: The Role of Business from Stockholm 1972 to the Climate Crisis (Routledge, 2025). Ses recherches actuelles portent sur l\u2019histoire du capitalisme \u00e9tatsunien, l\u2019histoire du n\u00e9olib\u00e9ralisme et sur la politique environnementale des associations patronales.<\/p>\n<p>Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, elle a \u00e9t\u00e9 membre de l\u2019Institute for Advanced Study de Princeton, ainsi que chercheuse invit\u00e9e au Center for European Studies de l\u2019Universit\u00e9 de Harvard et \u00e0 l\u2019European Institute de Columbia University.<\/p>\n<p><strong> La Vie des id\u00e9es\u00a0: Votre ouvrage porte sur la croisade pour la globalisation de ceux que vous appelez les \u00ab\u00a0corporate globalizers\u00a0\u00bb, r\u00e9unis principalement dans une organisation \u00ab\u00a0patronale\u00a0\u00bb am\u00e9ricaine, le US Council for International Business (USCIB), qui se fait l\u2019avocat d\u00e8s le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, d\u2019une lib\u00e9ralisation des \u00e9changes. L\u2019id\u00e9e d\u2019une croisade sugg\u00e8re \u00e0 la fois une mission, mais aussi une adversit\u00e9\u00a0: quelles valeurs porte ce collectif et \u00e0 qui s\u2019oppose-t-il\u00a0? Qui sont aujourd\u2019hui ces \u00ab\u00a0crois\u00e9s de l\u2019entreprise priv\u00e9e\u00a0\u00bb et en quoi diff\u00e8rent-ils de \u00ab\u00a0p\u00e8res fondateurs\u00a0\u00bb des ann\u00e9es 1950\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Janick Marina Schaufelbuehl\u00a0: Les grands patrons qui se sont r\u00e9unis apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale pour fonder le US Council ont effectivement la conviction de faire partie d\u2019une croisade, avec une mission bien sp\u00e9cifique\u00a0: celle de se battre pour l\u2019ouverture des march\u00e9s mondiaux aux exportations et aux investissements directs. Ils \u0153uvrent donc pour faire avancer la mondialisation. C\u2019est avec cet objectif qu\u2019ils fondent l\u2019USCIB en 1945 qui va devenir la principale organisation qui repr\u00e9sente exclusivement les int\u00e9r\u00eats internationaux du grand patronat des \u00c9tats-Unis. Ainsi, l\u2019USCIB constitue la section \u00e9tatsunienne de la Chambre de commerce internationale, la plus puissante organisation patronale transnationale. Il repr\u00e9sente \u00e9galement les int\u00e9r\u00eats de l\u2019\u00e9conomie priv\u00e9e \u00e9tatsunienne \u00e0 l\u2019Organisation de coop\u00e9ration et de d\u00e9veloppement \u00e9conomiques (OCDE) et \u00e0 l\u2019Organisation internationale du Travail (OIT).<\/p>\n<p>Les fondateurs de l\u2019USCIB \u00e9taient majoritairement les dirigeants de tr\u00e8s grandes entreprises multinationales. Une excellente illustration de ceci\u00a0: l\u2019homme qui a sans doute jou\u00e9 le r\u00f4le le plus important pour lancer cette croisade est Philip D. Reed, PDG de General Electric qui \u00e0 ce moment-l\u00e0 fait partie des dix plus grandes entreprises des \u00c9tats-Unis avec des filiales dans douze pays sur cinq continents. Durant ses premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019existence, le conseil d\u2019administration de l\u2019USCIB inclut les dirigeants de treize des vingt entreprises les plus puissantes du pays. On y trouve les patrons des quatre plus grandes banques commerciales, ainsi que ceux de sept compagnies p\u00e9troli\u00e8res qui repr\u00e9sentaient alors la moiti\u00e9 des revenus \u00e9tatsuniens du p\u00e9trole. Les entreprises dirig\u00e9es par ces hommes \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 extr\u00eamement internationales, poss\u00e9dant de nombreuses filiales et usines partout dans le monde, donc ce qu\u2019on appelle des investissements directs \u00e0 l\u2019\u00e9tranger (IDE). Or, les IDE \u00e9tatsuniens ont \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9s par dix durant le demi-si\u00e8cle suivant\u00a0! Durant la m\u00eame p\u00e9riode, les exportations du pays croissent de plus de 700%, en valeur r\u00e9elle. Cette formidable expansion \u00e9conomique des entreprises \u00e9tatsuniennes constitue le c\u0153ur de la vague de mondialisation \u00e9conomique qui d\u00e9marre dans les ann\u00e9es 1950, la deuxi\u00e8me apr\u00e8s celle de la fin du XIXe si\u00e8cle. Les multinationales dirig\u00e9es par les patrons qui ont fond\u00e9 le USCIB ont ainsi \u00e9t\u00e9 les grands gagnants de cette dynamique qu\u2019ils ont contribu\u00e9 \u00e0 lancer. Ainsi, la mission qu\u2019ils se sont donn\u00e9e en 1945, de vaincre les obstacles \u00e0 la libre circulation mondiale des capitaux et des biens, \u00e9tait tout \u00e0 fait conforme \u00e0 leurs propres int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p>Mais, la perspective de faire profiter leurs firmes de la manne de la mondialisation ne suffit pas \u00e0 expliquer l\u2019engagement de ces hommes\u2014et apr\u00e8s les ann\u00e9es 1970 aussi de quelques rares femmes\u2014 dans cette association patronale. Par exemple, Reed est PDG de la m\u00eame entreprise, General Electric, dont le pr\u00e9sident, Ralph Cordiner, m\u00e8ne un combat rigoureusement protectionniste, donc en opposition diam\u00e9trale avec l\u2019engagement de Reed. Cela signifie qu\u2019il faut \u00e9galement prendre en consid\u00e9ration la dimension plus id\u00e9ologique de cet engagement, d\u2019o\u00f9 le choix du terme de croisade dans le titre du livre. En ce qui concerne cette id\u00e9ologie partag\u00e9e, les \u00ab\u00a0corporate globalizers\u00a0\u00bb se retrouvent principalement dans leur animosit\u00e9 v\u00e9h\u00e9mente envers toute forme de protectionnisme \u00e9conomique qu\u2019ils tiennent pour responsable pour la grande D\u00e9pression des ann\u00e9es 1930, ainsi que pour la mont\u00e9e du fascisme et du national-socialisme. En cons\u00e9quence, ils consid\u00e8rent le Smoot-Hawley Tariff Act comme particuli\u00e8rement n\u00e9faste. C\u2019\u00e9tait une loi qui en 1930 a introduit des droits de douane atteignant en moyenne 50\u00a0%. Ces patrons investissent ainsi du temps et de l\u2019argent dans cette mission de lutter de diverses mani\u00e8res pour la lib\u00e9ralisation des \u00e9changes, aux \u00c9tats-Unis, ainsi qu\u2019au niveau mondial. Ce qui les unit est finalement aussi une sociabilit\u00e9 partag\u00e9e. Ils se retrouvent lors de soir\u00e9es cocktails dans leurs logements personnels ou pour de somptueux d\u00eeners dans des h\u00f4tels de luxe \u00e0 Manhattan.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la question de savoir \u00e0 qui ces patrons s\u2019opposent, c\u2019est simple\u00a0: \u00e0 tout groupe, courant, ou organisation qui se met \u00e0 travers de leur chemin dans cette campagne pour acc\u00e9l\u00e9rer la mondialisation, ou qui cherche \u00e0 r\u00e9guler le pouvoir et l\u2019autonomie des multinationales.<\/p>\n<p>Ce qui frappe quand on \u00e9tudie l\u2019USCIB \u00e0 travers les quatre-vingts ann\u00e9es de son existence est la tr\u00e8s grande continuit\u00e9 dans la composition de son conseil d\u2019administration et de son comit\u00e9 ex\u00e9cutif. L\u2019une des raisons pour ceci est la pr\u00e9sence au sein du comit\u00e9 ex\u00e9cutif (donc de l\u2019organe d\u00e9cisionnel principal de l\u2019association) d\u2019 \u00ab\u00a0administrateurs seniors\u00a0\u00bb, qui ont quitt\u00e9 leurs entreprises mais continuent durant parfois plusieurs d\u00e9cennies d\u2019influencer les orientations de l\u2019USCIB.<\/p>\n<p>On retrouve cette continuit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Il n\u2019y pas de diff\u00e9rence importante entre la composition sociale des dirigeants de cette association depuis la p\u00e9riode des \u00ab\u00a0p\u00e8res fondateurs\u00a0\u00bb et aujourd\u2019hui. Ainsi, en 2025, le conseil d\u2019administration de l\u2019USCIB inclut toujours des dirigeants des entreprises les plus puissantes des \u00c9tats-Unis, ainsi que des principaux cabinets juridiques et soci\u00e9t\u00e9s de consulting. Actuellement presque la moiti\u00e9 de ces quarante-trois administrateurs dirigent des firmes qu\u2019on trouve dans les 150 premiers rangs de la liste Fortune 500, qui classe les entreprises \u00e9tatsuniennes selon leur chiffre d\u2019affaires annuel. On y trouve, par exemple, le PDG de PepsiCo, celui de Johnson&amp;Johnson, ou encore la directrice principale des affaires gouvernementales internationales de Walmart, l\u2019entreprise la plus riche du pays. Autre fait r\u00e9v\u00e9lateur\u00a0: presque la moiti\u00e9 des administrateurs actuels dirigent des soci\u00e9t\u00e9s qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 repr\u00e9sent\u00e9es dans le conseil d\u2019administration de l\u2019USCIB entre 1970 et 1990. La continuit\u00e9 est donc r\u00e9elle, m\u00eame si on retrouve aujourd\u2019hui aussi les patrons de multinationales plus r\u00e9centes telles que Google ou Uber. Il y a en revanche une diff\u00e9rence sensible dans le Conseil d\u2019administration actuel\u2014hormis le fait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit de moiti\u00e9 environ\u2014\u00a0: un quart est compos\u00e9 de femmes, alors que dans les ann\u00e9es 1990 encore, elles ne repr\u00e9sentaient que quatre pour cent.<\/p>\n<p><strong> La Vie des id\u00e9es\u00a0: Vous montrez bien qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9vidence dans le soutien des grands leaders de multinationales au parti r\u00e9publicain, m\u00eame si celui-ci a plut\u00f4t historiquement \u00e9t\u00e9 le plus \u00ab\u00a0business friendly\u00a0\u00bb. Qu\u2019est-ce qui unit les leaders des grandes entreprises au parti r\u00e9publicain\u00a0? Qu\u2019est-ce qui les s\u00e9pare\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Janick Marina Schaufelbuehl\u00a0: Les \u00ab\u00a0corporate globalizers\u00a0\u00bb que j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9s sont en large majorit\u00e9 r\u00e9publicains, m\u00eame si on y trouve quelques d\u00e9mocrates influents. Parmi ces derniers, il faut mentionner le banquier priv\u00e9 Averell Harriman et le roi du coton William L. Clayton qui les deux ont jou\u00e9 un r\u00f4le cl\u00e9 dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de l\u2019USCIB. Ils ont \u00e9galement influenc\u00e9 la politique post-guerre du pr\u00e9sident d\u00e9mocrate Harry Truman, qui a nomm\u00e9 le premier comme secr\u00e9taire au commerce et le deuxi\u00e8me comme responsable \u00e9conomique au D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat. Dans ces positions, les deux hommes ont \u00e9t\u00e9 parmi les principaux architectes du Plan Marshall. Or, cette politique a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s activement promue par l\u2019USCIB, dans l\u2019id\u00e9e d\u2019ouvrir les march\u00e9s europ\u00e9ens aux marchandises \u00e9tatsuniens et de favoriser leur unification et lib\u00e9ralisation. Parmi les patrons d\u00e9mocrates pro-mondialisation on trouve encore la dynastie familiale des Watson, le p\u00e8re Thomas J. Watson\u2014fondateur de IBM\u2014et ses fils Thomas Jr. et Arthur, qui s\u2019engagent avec enthousiasme pour l\u2019USCIB, notamment en mettant \u00e0 disposition les locaux de leur entreprise \u00e0 Manhattan pour la jeune organisation.<\/p>\n<p>Mais la majorit\u00e9 des membres de l\u2019USCIB est donc constitu\u00e9e de R\u00e9publicains. Toutefois, depuis le d\u00e9but, ils s\u2019alignent sur le courant pro-mondialisation du parti. Il faut rappeler que c\u2019\u00e9tait sous la pr\u00e9sidence d\u2019un R\u00e9publicain, Herbert Hoover, que la loi protectionniste Smoot-Hawley de 1930 avait \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e, objet de toute l\u2019aversion des membres de l\u2019USCIB. Les principaux instruments et structures pour lib\u00e9raliser le commerce mondial\u2014la loi commerciale de 1934 et surtout l\u2019Accord g\u00e9n\u00e9ral sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) de 1947\u2014ont en revanche \u00e9t\u00e9 introduits par des administrations d\u00e9mocrates. Ces patrons libre-\u00e9changistes sont donc pour ainsi dire orphelins d\u2019une repr\u00e9sentation r\u00e9publicaine forte dans le gouvernement. Ceci change en 1953, apr\u00e8s qu\u2019ils participent de mani\u00e8re d\u00e9cisive \u00e0 faire \u00e9lire Dwight Eisenhower, contre la volont\u00e9 de l\u2019establishment du parti. Eisenhower est un R\u00e9publicain qui est favorable \u00e0 la mondialisation du commerce et des investissements. C\u2019est le candidat de r\u00eave des \u00ab\u00a0corporate globalizers\u00a0\u00bb. En cons\u00e9quence, les membres du USCIB le soutiennent durant les primaires contre le candidat du courant protectionniste du parti, Robert Taft. Par ailleurs, apr\u00e8s son entr\u00e9e \u00e0 la maison blanche, Eisenhower int\u00e8gre plusieurs de ces patrons \u00ab\u00a0globalisateurs\u00a0\u00bb dans son cabinet.<\/p>\n<p>C\u2019est le courant pro-mondialisation du parti r\u00e9publicain repr\u00e9sent\u00e9 par Eisenhower qui sera soutenu par les directeurs des grandes multinationales r\u00e9unis dans l\u2019USCIB jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Quand, en 1964, le candidat officiel du parti \u00e0 la pr\u00e9sidence est un protectionniste, Barry Goldwater, qui s\u2019\u00e9tait oppos\u00e9 \u00e0 la grande baisse des droits de douane sous l\u2019administration John F. Kennedy, les patrons \u00ab\u00a0globalisateurs\u00a0\u00bb vont jusqu\u2019\u00e0 officiellement soutenir le candidat d\u00e9mocrate, Lyndon B. Johnson. C\u2019est ce dernier qui remportera les \u00e9lections pr\u00e9sidentielles.<\/p>\n<p>Ronald Reagan n\u2019est pas non plus leur candidat de choix, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. Reagan s\u2019inscrit dans le m\u00eame courant du parti r\u00e9publicain que Goldwater, courant qui s\u2019accommode avec un certain protectionnisme \u00e9conomique. Les dirigeants d\u2019entreprises \u00ab\u00a0globalisateurs\u00a0\u00bb auraient pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 un candidat plus proche de leur agenda politique, plus enthousiaste de l\u2019id\u00e9e d\u2019ouvrir les march\u00e9s mondiaux aux produits et capitaux \u00e9tatsuniens. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9lection de Reagan, l\u2019USCIB aura ainsi des rapports beaucoup moins proches avec le gouvernement que d\u2019autres associations patronales, comme notamment la US Chamber of Commerce ou la Business Roundtable. Ils auront cependant une entr\u00e9e importante dans le cabinet de Reagan par son vice-pr\u00e9sident George H. W. Bush et le secr\u00e9taire du commerce nomm\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 ce dernier, Malcolm Baldrige. Baldridge est un des leurs, membre du conseil d\u2019administration de l\u2019USCIB.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019on peut donc dire, c\u2019est qu\u2019il y a une orientation \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du parti R\u00e9publicain qui est beaucoup plus proche du grand patronat des multinationales, qui s\u2019oppose aux droits de douane protectionnistes, et qui a parfois \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 le \u00ab\u00a0Rockefeller wing\u00a0\u00bb, du nom de Nelson Rockefeller, ancien gouverneur de New York et qui avait \u00e9t\u00e9 candidat contre Barry Goldwater dans les \u00e9lections primaires du parti R\u00e9publicain de 1964. Il s\u2019agit du petit-fils de John Rockefeller, le fondateur de Standard Oil et d\u2019un empire familial probablement le plus fortun\u00e9 du pays. Le fr\u00e8re de Nelson, David Rockefeller, puissant banquier de Wallstreet, est par ailleurs administrateur de l\u2019USCIB.<\/p>\n<p><strong> La Vie des id\u00e9es\u00a0: Quelle a \u00e9t\u00e9 l\u2019attitude du USCIB sous Trump I\u00a0? Le monde patronal \u00e9tatsunien a-t-il \u00e9t\u00e9 divis\u00e9\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Janick Marina Schaufelbuehl\u00a0: Comme mentionn\u00e9, il y a toujours eu un courant dans le parti r\u00e9publicain qui a \u00e9t\u00e9 critique des effets du libre-\u00e9change sur le march\u00e9 national et qui s\u2019est prononc\u00e9 en faveur des droits de douane \u00e9lev\u00e9s pour prot\u00e9ger les emplois industriels aux \u00c9tats-Unis. Toutefois, dans les ann\u00e9es 1990 un nouveau courant se d\u00e9veloppe au sein du Parti r\u00e9publicain, qui reprend les id\u00e9es du protectionnisme \u00e9conomique mais qui y ajoute une critique conservatrice de la mondialisation et des institutions multilat\u00e9rales. Donald Trump en est l\u2019un des h\u00e9ritiers. C\u2019est dans le cadre de la finalisation de l\u2019Accord de libre-\u00e9change nord-am\u00e9ricain (NAFTA) que l\u2019entrepreneur milliardaire Ross Perot popularise cet appel \u00e0 un retour au nationalisme \u00e9conomique et au protectionnisme, se positionnant comme fervent opposant \u00e0 NAFTA et plus tard \u00e0 la cr\u00e9ation de l\u2019Organisation mondiale du Commerce en 1995 et au projet, finalement abandonn\u00e9, d\u2019une zone de libre-\u00e9change des Am\u00e9riques (ZLEA). L\u2019influent politicien Pat Buchanan le rejoint sur cette ligne et lance l\u2019appel \u00ab\u00a0Make America first again\u00a0\u00bb, qui sera repris dans une version l\u00e9g\u00e8rement modifi\u00e9e par Trump.<\/p>\n<p>Dans leurs critiques des effets n\u00e9fastes de la mondialisation, Perot et Buchanan s\u2019attaquent r\u00e9guli\u00e8rement au pouvoir des multinationales, du moins rh\u00e9toriquement. Ceci change avec le discours populiste qui \u00e9merge dans l\u2019entourage du Parti R\u00e9publicain apr\u00e8s la crise \u00e9conomique de 2007-2008. Incarn\u00e9 dans un premier temps par le mouvement du Tea Party, il est suivi par le mouvement MAGA\u2014Make America Great Again\u2014qui soutient Donald Trump durant la campagne pr\u00e9sidentielle de 2016. Comme Perot et Buchanan, MAGA et Trump accusent \u00e9galement la mondialisation du commerce et des capitaux d\u2019avoir men\u00e9 \u00e0 la perte d\u2019emplois dans l\u2019industrie \u00e9tatsunienne. Toutefois, ce ne sont plus les multinationales et le grand patronat qui sont tenus pour responsables, mais avant tout les D\u00e9mocrates, les \u00e9lites corrompues, et les institutions multilat\u00e9rales comme l\u2019OMC. En parall\u00e8le d\u2019une posture anti-immigration, un discours radical de nationalisme \u00e9conomique est mis en avant. La mondialisation n\u2019est pas rejet\u00e9e dans son ensemble, mais dans la perspective du mouvement MAGA elle doit \u00eatre repens\u00e9e pour b\u00e9n\u00e9ficier prioritairement \u00e0 l\u2019\u00e9conomie \u00e9tatsunienne.<\/p>\n<p>Les mesures prises par le gouvernement Trump durant son premier mandat reprennent cette vision s\u00e9lective des facettes de la mondialisation qui sont vues comme b\u00e9n\u00e9fiques. Il se situe dans une continuit\u00e9 avec Reagan, s\u2019inspire des mesures protectionnistes que ce dernier avait introduites et va jusqu\u2019\u00e0 nommer le m\u00eame homme, Robert Lighthizer, comme repr\u00e9sentant am\u00e9ricain au commerce qui avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 le repr\u00e9sentant adjoint au commerce sous Reagan. Lors de son premier jour \u00e0 la maison blanche, Trump acte le retrait des \u00c9tats-Unis de l\u2019Accord de Partenariat Transpacifique (TPP). Par la suite, il introduit des droits de douane punitifs sur les produits chinois ainsi que sur les importations d\u2019acier et d\u2019aluminium qui affectent en premier lieu l\u2019Union Europ\u00e9enne. Finalement, il bloque le syst\u00e8me de l\u2019OMC qui doit servir \u00e0 r\u00e9gler les litiges commerciaux en refusant de nommer de nouveaux juges \u00e0 l\u2019Organe d\u2019appel.<\/p>\n<p>Comment le patronat \u00ab\u00a0globalisateur\u00a0\u00bb r\u00e9agit-il \u00e0 ces mesures\u00a0? Bien \u00e9videmment, cette politique \u00e9conomique ne correspond pas du tout \u00e0 la ligne qu\u2019il d\u00e9fend depuis 1945. Trump appartient au courant protectionniste du Parti R\u00e9publicain dans le sillage de Goldwater et Reagan, duquel l\u2019USCIC s\u2019est toujours distanci\u00e9. Ainsi, l\u2019association se mobilise contre le blocage de l\u2019OMC et les droits de douane punitifs impos\u00e9s \u00e0 la Chine, dans le cadre d\u2019audiences publiques, de diff\u00e9rentes activit\u00e9s de lobbying ainsi qu\u2019en cr\u00e9ant une coalition patronale appel\u00e9e \u00ab\u00a0Americans for Free Trade\u00a0\u00bb. Mais ces dirigeants des grandes multinationales savent aussi s\u2019accommoder avec l\u2019administration Trump. En dehors du commerce et des investissements internationaux, Trump est tr\u00e8s favorable \u00e0 leurs int\u00e9r\u00eats. Par exemple, ces patrons ont applaudi avec enthousiasme la loi sur la r\u00e9forme fiscale de 2017 qui a abaiss\u00e9 le taux de l\u2019imp\u00f4t sur les soci\u00e9t\u00e9s de 31% \u00e0 21%. On ne trouve pas de diff\u00e9rence sur ce point entre grand patronat pro-globalisation et patronat protectionniste.<\/p>\n<p><strong> La Vie des id\u00e9es\u00a0: Le tournant protectionniste radical sous Trump II semble totalement incompatible avec un soutien des grandes multinationales qui ont d\u00e9fendu sur un plan \u00e9conomique la mondialisation lib\u00e9rale, l\u2019int\u00e9gration \u00e9conomique europ\u00e9enne, l\u2019av\u00e8nement de l\u2019OMC, la baisse des droits de douane et sur un plan politique se sont rang\u00e9es, dans les discours du moins, au Global Compact et aux Objectifs du D\u00e9veloppement Durable promus par l\u2019ONU. Les mesures de Trump sont-elles per\u00e7ues comme une \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb contre le business par les acteurs que vous \u00e9tudiez\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Janick Marina Schaufelbuehl\u00a0: Il n\u2019y a aucun doute que Trump n\u2019\u00e9tait pas le candidat favori de la grande majorit\u00e9 des dirigeants du USCIB. Il s\u2019oppose effectivement diam\u00e9tralement \u00e0 leurs objectifs les plus centraux\u00a0: favoriser les institutions multilat\u00e9rales, surtout l\u2019OMC, baisser les droits de douane au niveau international, faciliter et prot\u00e9ger les investissements directs \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, accueillir les importations aux \u00c9tats-Unis, qui proviennent souvent de leurs propres filiales \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Ce dernier point est significatif\u00a0: il est estim\u00e9 qu\u2019actuellement autour d\u2019un tiers du commerce mondial se fait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des multinationales, donc entre filiales et maisons-m\u00e8res.<\/p>\n<p>Les principaux dirigeant-e-s des grandes multinationales n\u2019ont ainsi pas appuy\u00e9 Donald Trump ni en 2016, ni en 2020, ni durant les derni\u00e8res \u00e9lections, comme le d\u00e9montre le sociologue Paul Heideman. Un point r\u00e9v\u00e9lateur \u00e0 cet \u00e9gard\u00a0: parmi les PDG des entreprises Fortune 100 avec les chiffres d\u2019affaires les plus \u00e9lev\u00e9s aux \u00c9tats-Unis, il n\u2019y en a qu\u2019un seul, Elon Musk, qui a contribu\u00e9 financi\u00e8rement \u00e0 la campagne de Trump. Cela ne veut pas dire que le milliardaire new-yorkais n\u2019a pas eu d\u2019autres soutiens du monde patronal, bien s\u00fbr. Ainsi, sa campagne a re\u00e7u plus de $75 millions de la part de patrons et d\u2019entreprises dans le secteur du gaz et du p\u00e9trole. Il y a par ailleurs une s\u00e9rie de \u00ab\u00a0venture capitalists\u00a0\u00bb (donc d\u2019investisseurs en capital-risque) de l\u2019industrie de la Tech, qui ont rejoint les rangs des admirateurs de Trump. Le journaliste Ben Tarnoff donne quelques pr\u00e9cisions \u00e0 ce sujet\u00a0: Joe Lonsdale et Doug Leone, deux grands entrepreneurs de Silicon Valley ont chacun fait don d\u2019un million de dollars \u00e0 la campagne du R\u00e9publicain. Peter Thiel, le cofondateur de Paypal, ne semble pas avoir soutenu la campagne de 2024, contrairement \u00e0 celle de 2016, mais il continue de maintenir des relations \u00e9troites avec le vice-pr\u00e9sident J. D. Vance, qu\u2019il avait parrain\u00e9 durant ses d\u00e9buts dans l\u2019industrie de la Tech.<\/p>\n<p>Il faut toutefois nuancer une repr\u00e9sentation de cette industrie comme \u00e9tant collectivement derri\u00e8re Trump. Une grande partie de ses repr\u00e9sentants restent adeptes d\u2019une politique de libre-\u00e9change et de libre-investissements, mieux repr\u00e9sent\u00e9e durant la campagne pr\u00e9sidentielle derni\u00e8re par les d\u00e9mocrates Joe Biden et Kamala Harris. L\u2019on peut ainsi rappeler que Harris a organis\u00e9 une collecte de fonds \u00e0 Silicon Valley le 11\u00a0ao\u00fbt 2024 qui lui a rapport\u00e9 la somme impressionnante de 13 millions de dollars en un seul apr\u00e8s-midi. Et parmi les administrateurs actuels de l\u2019USCIB on trouve Brad Smith, pr\u00e9sident de Microsoft Corportation, un poids lourd de la Tech, ou encore des dirigeants de Amazon et Google. Le pr\u00e9sident du conseil d\u2019administration de l\u2019USCIB est lui-m\u00eame un patron de la Tech. Eric Loeb est en effet le vice-pr\u00e9sident ex\u00e9cutif de Salesforce, une entreprise \u00e0 San Francisco sp\u00e9cialis\u00e9e dans les logiciels cloud qui est class\u00e9e dans les premi\u00e8res 150 entreprises les plus fortun\u00e9es du pays.<br class=\"autobr\"\/><br \/>\nApr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e de Trump \u00e0 la pr\u00e9sidence en d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e, il a d\u00e9fendu les int\u00e9r\u00eats sp\u00e9cifiques de l\u2019industrie de la Tech. Ainsi, le 25\u00a0ao\u00fbt 2025, il a fait une d\u00e9claration mena\u00e7ant d\u2019imposer des droits de douane suppl\u00e9mentaires aux pays qui appliqueraient des r\u00e9glementations num\u00e9riques jug\u00e9es nuisibles aux firmes am\u00e9ricaines, menace qui semble en particulier viser l\u2019Union europ\u00e9enne. La situation est ainsi complexe. D\u2019une part, il y a les mesures du gouvernement Trump qui contrarient les grands patrons \u00ab\u00a0globalisateurs\u00a0\u00bb, notamment les droits de douane prohibitifs annonc\u00e9s lors du \u00ab\u00a0Liberation Day\u00a0\u00bb du 2\u00a0avril 2025 et de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 significative que l\u2019entrepreneur new-yorkais introduit dans la politique \u00e9conomique \u00e9tatsunienne. D\u2019autre part, plusieurs volets de sa politique leur b\u00e9n\u00e9ficient. Ainsi, les administrateurs de l\u2019USCIB ne s\u2019offusquent certainement pas de la d\u00e9r\u00e9glementation dans le domaine de la protection environnementale, des baisses d\u2019imp\u00f4ts importants de la \u00ab\u00a0One Big Beautiful Bill\u00a0\u00bb, loi budg\u00e9taire de juillet 2025, ou encore de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale de la politique antisyndicale de Trump 2.<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant de comparer la situation actuelle \u00e0 celle du premier mandat de Reagan, quand ce dernier a impos\u00e9 des mesures protectionnistes, doublant pratiquement les parts de l\u2019\u00e9conomie concern\u00e9es par des restrictions commerciales. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, c\u2019est surtout la comp\u00e9tition japonaise qui \u00e9tait au centre de la politique \u00e9conomique de Washington, alors qu\u2019aujourd\u2019hui c\u2019est la R\u00e9publique populaire de Chine qui a repris ce r\u00f4le. L\u2019administration Reagan adopte aussi d\u2019autres mesures qui ne correspondent pas aux dogmes de l\u2019USCIB, par exemple, elle r\u00e9duit les subsides \u00e0 l\u2019Eximbank, une agence gouvernementale qui soutient les exportations des grandes entreprises am\u00e9ricaines par l\u2019octroi de cr\u00e9dits. Or, durant ces ann\u00e9es, les dirigeants de l\u2019USCIB se font plut\u00f4t discrets et continuent, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de l\u2019actualit\u00e9 politique, de faire avancer leur projet de lib\u00e9ralisation des services dans le cadre du GATT. La situation actuelle me para\u00eet comparable. Nous n\u2019avons pas vu des interventions publiques du grand patronat \u00e9tatsunien pour condamner les droits de douane, par exemple. Toutefois, il y a fort \u00e0 parier que les membres de l\u2019USCIB sont occup\u00e9s, comme durant les derni\u00e8res quatre-vingts ann\u00e9es, \u00e0 faire avancer leur agenda d\u2019un retour \u00e0 un syst\u00e8me commercial mondial fond\u00e9 sur des r\u00e8gles impos\u00e9es par les grandes organisations multilat\u00e9rales que sont notamment l\u2019OCDE et l\u2019OMC.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Janick Marina Schaufelbuehl est professeure associ\u00e9e d\u2019histoire \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne. 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