{"id":517345,"date":"2025-11-07T03:15:31","date_gmt":"2025-11-07T03:15:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/517345\/"},"modified":"2025-11-07T03:15:31","modified_gmt":"2025-11-07T03:15:31","slug":"deux-procureurs-le-cinema-lame-russe-et-jacques-tati","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/517345\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Deux procureurs\u00a0\u00bb : le cin\u00e9ma, l&rsquo;\u00e2me russe et Jacques Tati"},"content":{"rendered":"<p class=\"PopSlotParagraph qg-tx2 qg-xtra-lh svelte-1r0pyek\">Sergue\u00ef Loznitsa est ukrainien, n\u00e9 dans ce qui s\u2019appelait encore la Bi\u00e9lorussie sovi\u00e9tique, et l\u2019auteur de films documentaires, dont un est sorti il y a quelques semaines, et de films de fiction, souvent un peu moins bons il me semble. Deux procureurs, long-m\u00e9trage s\u00e9lectionn\u00e9 au dernier festival de Cannes fait partie de cette seconde cat\u00e9gorie, et je craignais, d\u2019autant que j\u2019en avais lu le synopsis, &#8211; une histoire de prison politique dans les ann\u00e9es trente, le pensum et la comparaison forc\u00e9e entre la Russie d\u2019alors et celle de Vladimir Poutine\u00a0: Deux procureurs est certes un film d\u00e9monstratif et litt\u00e9ral, mais sous sa forme d\u2019une fable grotesque, il est nettement moins \u00e9touffant que pr\u00e9vu.<\/p>\n<p class=\"PopSlotParagraph qg-tx2 qg-xtra-lh svelte-1r0pyek\">Nous sommes en 1937, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de purges massives et cruelles dans l\u2019appareil sovi\u00e9tique. Dans la cellule vide d\u2019une grande prison, on a donn\u00e9 \u00e0 un homme sans \u00e2ge, maigre, hirsute et v\u00eatu de haillons un grand sac bourr\u00e9 de petits papiers pli\u00e9s et une unique allumette. Son labeur ce jour-l\u00e0 consiste \u00e0 br\u00fbler dans un po\u00eale les lettres de recours post\u00e9es par des milliers de prisonniers r\u00e9clamant justice. Parmi ces courts messages d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, l\u2019un \u00e9crit avec le sang a miraculeusement fait son chemin. Aussi un matin, un jeune procureur d\u00e9nomm\u00e9 Kornev tape \u00e0 la porte de la prison pour s\u2019entretenir avec le prisonnier qui l\u2019a sign\u00e9. Tout fra\u00eechement sorti de l\u2019\u00e9cole? il ne se laisse gu\u00e8re impressionner par la surprise et la r\u00e9ticence des fonctionnaires sur place, qui le font poireauter des heures sur une petite chaise, ou pr\u00e9tendent que celui qu\u2019il entend voir est atteint d\u2019une maladie extr\u00eamement contagieuse. Voici Kornev dans la cellule immonde d\u2019un homme \u00e9puis\u00e9, qui lui montre un corps rou\u00e9 de coups, et lui confie une mission\u00a0: rapporter en haut lieu, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019homme sovi\u00e9tique est encore pur, ce qu\u2019il se passe pour les vrais serviteurs de la Russie. \u00c9videmment, de puret\u00e9 il n\u2019y a gu\u00e8re, et il faudra tout le film pour que notre h\u00e9ros ne s\u2019en rende compte, trop tard.<\/p>\n<p> La boucle est boucl\u00e9e<\/p>\n<p class=\"PopSlotParagraph qg-tx2 qg-xtra-lh svelte-1r0pyek\">Au d\u00e9but du film il y a une blague,\u00a0qu\u2019un des chefs de la prison raconte \u00e0 son camarade. C\u2019est l\u2019histoire de deux bolch\u00e9viques. L\u2019un demande \u00e0 l\u2019autre\u00a0: \u201ctu faisais quoi pendant la r\u00e9volution\u00a0? Le deuxi\u00e8me r\u00e9pond\u00a0: \u201cj\u2019attendais en prison\u201d. \u201cEt apr\u00e8s la r\u00e9volution\u00a0?\u201d \u201cLa prison m\u2019attendait\u201d. Cette figure de chiasme illustre parfaitement la forme de Deux Procureurs, un film comme une boucle, qui s\u2019ach\u00e8ve exactement comme il a commenc\u00e9, par une entr\u00e9e en prison, et qui sugg\u00e8re que le mouvement ne s\u2019arr\u00eatera pas l\u00e0\u00a0: c\u2019est l\u00e0 sans doute que r\u00e9side la le\u00e7on historique du film de Loznitsa, qui illustre une m\u00e9canique r\u00e9pressive autoritaire et arbitraire qu\u2019il constate toujours aujourd\u2019hui en Russie.<\/p>\n<p class=\"PopSlotParagraph qg-tx2 qg-xtra-lh svelte-1r0pyek\">Pour autant il me semble que le film va au-del\u00e0 de l\u2019illustration et de la d\u00e9monstration politique, de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019il ne regarde pas seulement, du point de vue formel, vers les \u00e9ternels Dosto\u00efevski ou Kafka que citent la plupart des critiques, et dont on finit par ass\u00e9cher l\u2019oeuvre \u00e0 force de toujours comparer \u00e0 leur aune la nouvelle production venue de l\u2019Est europ\u00e9en &#8211; c\u2019est un peu comme quand on dit \u201cl\u2019\u00e2me russe\u201d, on ne sait plus vraiment ce que \u00e7a veut dire.<\/p>\n<p class=\"PopSlotParagraph qg-tx2 qg-xtra-lh svelte-1r0pyek\">Ce qui me pla\u00eet dans le film de Loznitsa c\u2019est notamment son humour, un comique cruel et grotesque, qui transpara\u00eet par exemple dans une s\u00e9quence centrale magistrale o\u00f9 le jeune procureur se lance sans convocation dans un palais moscovite \u00e0 la recherche du procureur g\u00e9n\u00e9ral. C\u2019est une s\u00e9quence film\u00e9e comme un ballet, o\u00f9 chacun semble tenir son r\u00f4le jusqu\u2019\u00e0 ce que la m\u00e9canique d\u00e9raille, quand une secr\u00e9taire maladroite fait tomber un dossier dans une escalier, et que le jeune homme se penche pour l\u2019aider devant une foule soudain fig\u00e9e. On dirait du Jacques Tati, du Tati radicalis\u00e9 dans une version terrifiante, mais dont on n\u2019a pas aboli la fantaisie pour autant. C\u2019est cet esprit qui donne de l\u2019air et paradoxalement de l\u2019inqui\u00e9tude dans un film qui serait autrement lui-m\u00eame ferm\u00e9 comme un cachot.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Sergue\u00ef Loznitsa est ukrainien, n\u00e9 dans ce qui s\u2019appelait encore la Bi\u00e9lorussie sovi\u00e9tique, et l\u2019auteur de films documentaires,&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":517346,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1354],"tags":[58,59,1346,1011,27,1360],"class_list":{"0":"post-517345","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-films","8":"tag-divertissement","9":"tag-entertainment","10":"tag-films","11":"tag-fr","12":"tag-france","13":"tag-movies"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115506244759198368","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/517345","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=517345"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/517345\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/517346"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=517345"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=517345"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=517345"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}