{"id":558661,"date":"2025-11-25T23:19:17","date_gmt":"2025-11-25T23:19:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/558661\/"},"modified":"2025-11-25T23:19:17","modified_gmt":"2025-11-25T23:19:17","slug":"critique-un-ete-chez-grand-pere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/558661\/","title":{"rendered":"Critique : Un \u00e9t\u00e9 chez grand-p\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p>Dans l\u2019ombre d\u2019\u0153uvres plus amples, Un \u00e9t\u00e9 chez grand-p\u00e8re demeure le film le moins connu de la premi\u00e8re p\u00e9riode dite \u00ab\u00a0autobiographique\u00a0\u00bb de Hou Hsiao-hsien. L\u2019\u00e9tiquette ne va pas de soi\u00a0: contrairement \u00e0\u00a0Un temps pour vivre, un temps pour mourir, situ\u00e9 dans les ann\u00e9es 1950 (soit \u00e0\u00a0l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le cin\u00e9aste \u00e9tait enfant), Un \u00e9t\u00e9 chez grand-p\u00e8re d\u00e9place les souvenirs de jeunesse de HHH dans le Ta\u00efwan contemporain des ann\u00e9es 1980.\u00a0S\u2019il ne s\u2019agit donc pas \u00e0\u00a0proprement parler d\u2019un r\u00e9cit \u00e0\u00a0la premi\u00e8re personne, le film prolonge et affine une \u00e9criture de la r\u00e9miniscence, d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9e par Les Gar\u00e7ons de Fengkuei. Dans la premi\u00e8re demi-heure, cette po\u00e9tique tend d\u2019abord \u00e0\u00a0rendre sensible la texture particuli\u00e8re de l\u2019\u00e9t\u00e9, alors que Dong-Dong et sa petite s\u0153ur Ting-Ting passent les vacances \u00e0\u00a0la campagne aux c\u00f4t\u00e9s de leurs grands-parents, suite \u00e0\u00a0l\u2019hospitalisation de leur m\u00e8re \u00e0\u00a0Taipei. La narration se fragmente en une succession de s\u00e9quences d\u00e9li\u00e9es (l\u2019observation d\u2019une course de tortues, une baignade dans la rivi\u00e8re, des jeux \u00e0\u00a0la maison, etc.) pour restituer la mani\u00e8re dont les activit\u00e9s enfantines viennent remplir une latence temporelle, marqu\u00e9e autant par la douceur de l\u2019oisivet\u00e9 que par l\u2019ennui. Hou Hsiao-hsien \u00e9labore une mise en sc\u00e8ne embrassant le double mouvement de la m\u00e9moire\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, elle garde la trace d\u2019une atmosph\u00e8re diffuse, li\u00e9e \u00e0\u00a0un espace ou \u00e0\u00a0un d\u00e9cor\u00a0; de l\u2019autre, elle se focalise sur des visions fulgurantes, marquant les personnages comme au fer rouge.<\/p>\n<p>Une s\u00e9quence met en ab\u00eeme cette double dynamique, au moment o\u00f9 Dong-Dong feuillette un vieil album de famille avec son grand-p\u00e8re. Le vieil homme proc\u00e8de d\u2019abord \u00e0\u00a0un petit rituel, en \u00e9coutant sur son tourne-disque un air ancien, sans doute contemporain des photos qu\u2019ils s\u2019appr\u00eatent \u00e0\u00a0regarder, comme s\u2019il voulait transmettre \u00e0\u00a0son petit-fils une sensation intime de ce temps r\u00e9volu. Un insert d\u00e9voile alors l\u2019une des pages de l\u2019album, montrant la devanture de la maison familiale devant laquelle pose un personnage minuscule. Le grand-p\u00e8re pointe du doigt certains \u00e9l\u00e9ments qu\u2019il accompagne de commentaires inaudibles, de sorte qu\u2019\u00e0 la composition de la photo (un plan large) r\u00e9pond le souvenir pr\u00e9cis de quelques d\u00e9tails. Plus encore, HHH noue la situation \u00e0\u00a0sa propre mise en sc\u00e8ne, notamment par la musique \u00e9l\u00e9giaque devenue extradi\u00e9g\u00e9tique, qui d\u00e9borde dans la s\u00e9quence suivante s\u2019ouvrant sur un panorama majestueux de la campagne ta\u00efwanaise. Le cin\u00e9aste jette ainsi un pont entre la r\u00e9miniscence du grand-p\u00e8re et son propre rapport \u00e0\u00a0l\u2019image\u00a0: apr\u00e8s une s\u00e9rie de paysages, la cam\u00e9ra longe en contre-plong\u00e9e les feuilles d\u2019un arbre, marquant le passage d\u2019une vision d\u2019ensemble \u00e0\u00a0une appr\u00e9hension plus sensorielle et concr\u00e8te. On retrouve \u00e0\u00a0plusieurs reprises cette logique de d\u00e9coupage\u00a0: le go\u00fbt privil\u00e9gi\u00e9 de HHH pour le plan large met \u00e0\u00a0distance l\u2019action film\u00e9e pour l\u2019inscrire dans un d\u00e9cor compos\u00e9 de fa\u00e7on picturale (les ruelles, le pont de la rivi\u00e8re, une fontaine au centre d\u2019une place), tandis qu\u2019une poign\u00e9e de cadres plus rapproch\u00e9s circonscrivent un \u00e9l\u00e9ment (un camion t\u00e9l\u00e9command\u00e9 jaune vif, un enfant nu endormi sur la route, etc.). Les situations sont ainsi film\u00e9es comme des souvenirs, rel\u00e9guant parfois \u00e0\u00a0la marge le c\u0153ur de l\u2019action, \u00e0\u00a0l\u2019image d\u2019une course de tortues interrompue par un plan large s\u2019articulant autour d\u2019un immense arbre \u2013 le suspens contemplatif ne permettra pas de conna\u00eetre l\u2019issue du jeu. Motif essentiel des \u0153uvres de jeunesse de Hou Hsiao-hsien (d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans ses films de commande plus impersonnels tels que Cute Girl et Green Green Grass of Home), cet arbre majestueux constitue une parcelle affective, tour \u00e0\u00a0tour espace de jeu et point de rendez-vous amoureux. Il cristallise la mani\u00e8re vibrante, intime et sentimentale, dont HHH filme la campagne ta\u00efwanaise o\u00f9 il a\u00a0grandi.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/BeFunky-collage-2-13.29.30-scaled.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-329707 size-full\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/BeFunky-collage-2-13.29.30-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"725\"  \/><\/a><br \/>\nTraumatismes d\u2019enfance<\/p>\n<p>Pour autant, Un \u00e9t\u00e9 chez grand-p\u00e8re est loin de se limiter \u00e0\u00a0un simple horizon nostalgique. Cette dialectique formelle \u00e9volue \u00e0\u00a0mesure que la tonalit\u00e9 du film s\u2019assombrit, pass\u00e9e la chaleur lumineuse de son entame. HHH continue de filmer des jeux d\u2019enfants, mais les drames des adultes s\u2019immiscent peu \u00e0\u00a0peu dans le cadre\u00a0: la d\u00e9linquance des adolescents qui les conduira en prison, la rigidit\u00e9 morale du grand-p\u00e8re qui le m\u00e8ne \u00e0\u00a0renier son fils, plusieurs grossesses fortuites\u2026 Les plans d\u2019ensemble prennent alors une nouvelle port\u00e9e, sugg\u00e9rant que l\u2019innocence de la jeunesse ne constitue pas un monde clos et \u00e9tanche \u00e0\u00a0la violence, la contrainte sociale et la mort. La mise en sc\u00e8ne adopte le point de vue tronqu\u00e9 des jeunes protagonistes\u00a0: les intrigues secondaires ne se devinent que par bribes, qu\u2019il s\u2019agisse de bouts de conversations entendus \u00e0\u00a0la d\u00e9rob\u00e9e ou de gestes entraper\u00e7us dans l\u2019entreb\u00e2illement d\u2019une porte. Le spectateur se trouve dans la m\u00eame position que les enfants\u00a0: il lui faut reconstituer les enjeux du r\u00e9cit de d\u00e9duction en d\u00e9duction. D\u2019o\u00f9 la r\u00e9currence d\u2019un contrechamp sur un ou plusieurs gamins observant la sc\u00e8ne \u00e0\u00a0laquelle on vient d\u2019assister \u2013 t\u00e9moins silencieux des trag\u00e9dies du monde triste des grandes personnes.<\/p>\n<p>L\u2019alliance du plan large et du gros plan devient ici un moyen de figurer la mani\u00e8re dont une image traumatique s\u2019imprime et persiste dans la m\u00e9moire d\u2019un enfant. Cette id\u00e9e se cristallise dans deux s\u00e9quences construites selon un d\u00e9coupage presque identique\u00a0: dans la premi\u00e8re, Dong-Dong d\u00e9couvre un homme \u00e0\u00a0la t\u00eate ensanglant\u00e9e\u00a0; dans la seconde, Ting-Ting aper\u00e7oit le visage d\u2019une femme inconsciente apr\u00e8s avoir chut\u00e9 d\u2019un arbre. Le premier plan de chaque s\u00e9quence est structur\u00e9 par un jeu de surcadrages gr\u00e2ce auquel le visage de la victime appara\u00eet embo\u00eet\u00e9 dans la profondeur de champ. R\u00e9utilis\u00e9 tout au long du film pour embrasser le point de vue partiel des personnages, le surcadrage devient ici presque excessif, pour mat\u00e9rialiser \u00e0\u00a0la fois une distance physique et temporelle. L\u2019image, rel\u00e9gu\u00e9e au fond du cadre, agit comme une r\u00e9miniscence traumatique\u00a0: un souvenir que les exp\u00e9riences ult\u00e9rieures ont peu \u00e0\u00a0peu recouvert sans jamais parvenir \u00e0\u00a0l\u2019effacer. Les deux plans suivants, mont\u00e9s en champ-contrechamp entre la victime et l\u2019enfant, traduisent alors la mani\u00e8re dont cette vision distante s\u2019est impos\u00e9e \u00e0\u00a0leur regard avec la force d\u2019un gros plan \u2013 r\u00e9v\u00e9lant le saisissement brutal d\u2019une perception d\u2019enfant confront\u00e9e \u00e0\u00a0la violence du r\u00e9el.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/BeFunky-collage-3-scaled.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-329708 size-full\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/BeFunky-collage-3-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"918\"  \/><\/a><\/p>\n<p>La beaut\u00e9 du film r\u00e9side ainsi dans sa mani\u00e8re de composer un mouvement r\u00e9trospectif \u00e0\u00a0partir de temporalit\u00e9s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, traduisant la complexit\u00e9 de notre rapport au temps. Le motif r\u00e9current du train illustre \u00e0\u00a0merveille cette id\u00e9e. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il revient r\u00e9guli\u00e8rement dans les plans de paysage, occupant le fond du champ ou striant les compositions de lignes de fuite, pour saisir la temporalit\u00e9 quotidienne de cette campagne ta\u00efwanaise. De l\u2019autre, il surgit de fa\u00e7on brutale \u00e0\u00a0des moments cl\u00e9s pour amplifier les affects des personnages\u00a0: lorsque le grand-p\u00e8re s\u2019appr\u00eate \u00e0\u00a0frapper son fils reni\u00e9, le train passe juste derri\u00e8re eux, intensifiant symboliquement leur \u00e9loignement\u00a0; au moment o\u00f9 Ting-Ting risque de mourir \u00e9cras\u00e9e sous les rails, un train bouche soudainement le cadre dans une intense d\u00e9flagration visuelle et sonore. Sous ses contours de film l\u00e9ger, Un \u00e9t\u00e9 chez grand-p\u00e8re r\u00e9v\u00e8le d\u00e9j\u00e0 la singularit\u00e9 du style de Hou Hsiao-hsien, dont le cin\u00e9ma proc\u00e8de par variations et d\u00e9placements de motifs. Un dernier exemple marquant\u00a0: \u00e0\u00a0deux reprises, Ting-Ting l\u00e8ve les yeux vers le ciel (d\u2019abord pour observer un feu d\u2019artifice, puis pour suivre la progression d\u2019une amie qui grimpe dans un arbre), avant de les baisser (vers un oiseau mort heurt\u00e9 par les \u00e9tincelles, ou pour observer d\u00e9munie la chute de son amie). Une nouvelle fois, l\u2019enjeu est de saisir comment un regard se construit \u00e0\u00a0partir d\u2019exp\u00e9riences violentes\u00a0: toute la force du film r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 \u00e0\u00a0ne pas suivre un r\u00e9cit lin\u00e9aire d\u2019apprentissage, mais \u00e0\u00a0le faire \u00e9prouver par une exp\u00e9rience affective et sensible de la dur\u00e9e, en jouant sur la diff\u00e9rence et la r\u00e9p\u00e9tition de situations et de plans. Pour citer une c\u00e9l\u00e8bre formule de Tarkovski, c\u2019est de cette mani\u00e8re que HHH parvient \u00e0 \u00ab\u00a0sculpter le temps\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Dans l\u2019ombre d\u2019\u0153uvres plus amples, Un \u00e9t\u00e9 chez grand-p\u00e8re demeure le film le moins connu de la premi\u00e8re&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":558662,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1354],"tags":[58,59,1346,1011,27,1360],"class_list":{"0":"post-558661","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-films","8":"tag-divertissement","9":"tag-entertainment","10":"tag-films","11":"tag-fr","12":"tag-france","13":"tag-movies"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115612900852597342","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/558661","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=558661"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/558661\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/558662"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=558661"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=558661"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=558661"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}