{"id":563660,"date":"2025-11-28T03:46:29","date_gmt":"2025-11-28T03:46:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/563660\/"},"modified":"2025-11-28T03:46:29","modified_gmt":"2025-11-28T03:46:29","slug":"qua-voulu-dire-leglise-saint-luc-de-grenoble","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/563660\/","title":{"rendered":"Qu\u2019a voulu dire l\u2019\u00e9glise Saint-Luc de Grenoble ?"},"content":{"rendered":"<p>Avec la fermeture de l\u2019\u00e9glise Saint-Luc de Grenoble le 23 novembre, c\u2019est une page de l\u2019histoire de l\u2019\u00c9glise de France qui se tourne. Avant de la trouver belle ou laide, acceptons de voir ce qu\u2019elle a voulu dire.\u00a0L\u2019enqu\u00eate de l\u2019historien de l\u2019art Pierre T\u00e9qui.<\/p>\n<p>La fermeture de l\u2019\u00e9glise Saint-Luc de Grenoble le 23 novembre apr\u00e8s une derni\u00e8re messe a suscit\u00e9 de vives r\u00e9actions. Certains diront \u00ab\u00a0c\u2019est moche\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0c\u2019est moderne\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ces architectes n\u2019\u00e9taient pas \u00e0 la recherche du beau\u00a0\u00bb ou encore \u00ab\u00a0ce n\u2019est pas un art chr\u00e9tien authentique\u00a0\u00bb. \u00c0 chaque fois qu\u2019une chronique est consacr\u00e9e \u00e0 une \u00e9glise ou une \u0153uvre d\u2019art du XXe si\u00e8cle, des commentaires cat\u00e9goriques viennent accompagner la publication. Mais voyez-vous, ces \u00e9glises disparaissent. On les d\u00e9truit, on les requalifie, on les d\u00e9sacralise, on y c\u00e9l\u00e8bre les derni\u00e8res messes. Est-ce \u00e0 cause de leur architecture ? Est-ce \u00e0 cause de leur \u00ab\u00a0laideur\u00a0\u00bb ? Oh ! non. Le denier ne permet plus de r\u00e9unir assez de finances. Les \u00e9glises construites apr\u00e8s 1905 et dont les dioc\u00e8ses ont la propri\u00e9t\u00e9 sont une lourde charge financi\u00e8re.<\/p>\n<p>Les go\u00fbts changent<\/p>\n<p>Alors on y \u00e9l\u00e8ve une derni\u00e8re fois un calice, on ferme la porte, et on m\u00e8ne une op\u00e9ration immobili\u00e8re. Mais tout n\u2019est pas noir ou blanc : nos pasteurs ne ferment pas des \u00e9glises de gaiet\u00e9 de c\u0153ur. L\u2019\u00c9glise reste l\u00e0 pour accueillir le plus grand nombre. Comme le dit \u00c8ve Guyot dans le journal La Croix du 29 avril 2021, \u00ab\u00a0cette r\u00e9organisation du patrimoine immobilier, \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans de nombreux dioc\u00e8ses en France, permet de r\u00e9\u00e9quilibrer les finances et de renouveler la mission pastorale\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il n\u2019en reste pas moins que ces \u00e9glises disparaissent au mauvais moment. On le sait : le go\u00fbt change. Et c\u2019est bien myst\u00e9rieux. Je ne sais pas si j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9 cet ouvrage si classique de l\u2019histoire de l\u2019art : La Norme et le Caprice de Francis Haskell (Flammarion), qui retrace l\u2019\u00e9volution du go\u00fbt artistique en Angleterre et en France de la R\u00e9volution fran\u00e7aise \u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Haskell ouvre son livre par une phrase du roi George III d\u2019Angleterre qui, dans les premi\u00e8res ann\u00e9es du XIX\u1d49 si\u00e8cle, reconnaissait qu\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es plus t\u00f4t, il n\u2019aurait jamais imagin\u00e9 encourager l\u2019architecture gothique. Et Haskell de citer pour autre exemple un \u00e9minent historien de l\u2019art qui observait qu\u2019on avait oubli\u00e9 l\u2019Albane pour c\u00e9l\u00e9brer Botticelli. <\/p>\n<blockquote class=\"Blockquote_container__x7EGt\">\n<p class=\"Blockquote_par__J3vJP\"> S\u2019il y a une certitude, c\u2019est que fermer, d\u00e9sacraliser, vendre, requalifier ou\u2026 pire, d\u00e9truire, c\u2019est condamner une r\u00e9alisation \u00e0 ne pas avoir de seconde chance. <\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c9videmment on se rassure en se disant que si les go\u00fbts et les modes changent, les chefs-d\u2019\u0153uvre, eux, sont \u00e9ternels. On oublie que si aujourd\u2019hui on admire Piero della Francesca, les plus grands esprits du XVIII\u1d49 si\u00e8cle le d\u00e9daignaient ; et qu\u2019il faut \u00e0 beaucoup de gens en passer par Google Images pour prendre connaissance de La Communion de saint J\u00e9r\u00f4me du Dominiquin, chef-d\u2019\u0153uvre du XVII\u1d49 italien et pi\u00e8ce majeure des mus\u00e9es du Vatican, que seuls les historiens de l\u2019art \u00e9clair\u00e9s admirent parce qu\u2019ils savent que cette peinture fut longtemps regard\u00e9e comme l\u2019un des plus beaux morceaux de peinture de l\u2019art italien.<\/p>\n<p>Une \u00e9glise moche ?<\/p>\n<p>Les go\u00fbts changent donc ; et il faut s\u2019habituer \u00e0 cette id\u00e9e que l\u2019art moderne qu\u2019on regarde aujourd\u2019hui comme barbare jouira sans doute d\u2019une faveur nouvelle plus tard. Il en va ainsi : ne d\u00e9criait-on pas jadis l\u2019art du Moyen \u00c2ge en le qualifiant de \u00ab\u00a0gothique\u00a0\u00bb ? Art des Goths, art de barbares et d\u2019envahisseurs, art de cath\u00e9drales qu\u2019aujourd\u2019hui on admire.<\/p>\n<p>C\u2019est moche ? Oui : c\u2019est moche aujourd\u2019hui, mais l\u00e0 n\u2019est pas la question. S\u2019il y a une certitude, c\u2019est que fermer, d\u00e9sacraliser, vendre, requalifier ou\u2026 pire, d\u00e9truire, c\u2019est condamner une r\u00e9alisation \u00e0 ne pas avoir de seconde chance. L\u2019\u00e9glise Saint-Luc de Grenoble fait partie de ces \u00e9glises dont on peut craindre qu\u2019elles disparaissent avant qu\u2019on ait pu les trouver belles. Alors regardons-la. Le dimanche 5 octobre, les paroissiens y avaient f\u00eat\u00e9 les cent ans de leur pr\u00eatre, le p\u00e8re Francis Verstraete. Le dimanche 23 novembre, ce bon p\u00e8re centenaire y a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 une derni\u00e8re messe. Et c\u2019en est maintenant fini : l\u2019\u00e9glise Saint-Luc ferme.<\/p>\n<p>Le dioc\u00e8se de Grenoble-Vienne g\u00e8re en Is\u00e8re une cinquantaine d\u2019\u00e9glises. Deux tiers de ses ressources sont consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019entretien de ce patrimoine important. En vendant trois \u00e9glises, on esp\u00e8re mieux utiliser les finances de l\u2019\u00c9glise. Saint-Fran\u00e7ois-d\u2019Assise \u00e0 Fontaine, Saint-Paul et Saint-Luc \u00e0 Grenoble doivent trouver des acqu\u00e9reurs ; certains se sont d\u00e9j\u00e0 manifest\u00e9s. Avec l\u2019argent, on ouvrira une maison paroissiale dans l\u2019hypercentre, pr\u00e8s de l\u2019\u00e9glise Saint-Louis, dans un ancien magasin de v\u00eatements. L\u2019id\u00e9e est de se rapprocher des gens.<\/p>\n<p><strong>Une \u00e9glise sous les logements<\/strong><\/p>\n<p>Saint-Luc a donc ferm\u00e9 ses portes. C\u2019est une \u00e9glise \u00e0 l\u2019architecture insolite, construite en 1967 dans le quartier de l\u2019\u00cele-Verte. Sur la place du docteur Girard, on remarque d\u2019abord un immeuble sur pilotis. Et puis, en dessous, une \u00e9glise dont seul le fronton triangulaire \u00e9merge de la fa\u00e7ade pour avertir de sa pr\u00e9sence. Saint-Luc est une \u00e9glise\u2026 sous un immeuble. Pour comprendre pareille \u00e9tranget\u00e9, il faut revenir \u00e0 l\u2019histoire. Or l\u2019historien de l\u2019architecture Pierre Lebrun, cette histoire il la conna\u00eet, car il en est le premier historien et son ouvrage Le temps des \u00e9glises mobiles. L\u2019architecture religieuse des Trente Glorieuses (Infolio) est aujourd\u2019hui une r\u00e9f\u00e9rence. D\u2019ailleurs je le remercie car il a eu la gentillesse d\u2019en discuter avec moi.<\/p>\n<p>Il rappelle d\u2019abord l\u2019origine tr\u00e8s singuli\u00e8re du projet : \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9glise Saint-Luc, \u00e9difi\u00e9e en 1967 par l\u2019architecte B\u00e9hot\u00e9guy, au c\u0153ur du quartier de l\u2019\u00cele-Verte, \u00e0 Grenoble a ceci d\u2019unique qu\u2019elle est issue d\u2019un legs. Le terrain l\u00e9gu\u00e9 supporte l\u2019\u00e9glise, et l\u2019architecte avait sugg\u00e9r\u00e9, pour financer l\u2019\u00e9difice cultuel, de b\u00e2tir au-dessus un immeuble de logements collectifs.\u00a0\u00bb Nous sommes au milieu des ann\u00e9es 1960. Le quartier de l\u2019\u00cele-Verte se densifie, Grenoble se pr\u00e9pare aux Jeux olympiques d\u2019hiver de 1968, la ville se couvre de chantiers. L\u2019\u00e9v\u00each\u00e9, lui, ne souhaite pas financer une \u00e9glise suppl\u00e9mentaire ; mais un comit\u00e9 de la\u00efcs, soutenu par ce legs, insiste. B\u00e9hot\u00e9guy propose alors ce montage qui para\u00eet aujourd\u2019hui si \u00e9trange : un immeuble priv\u00e9 finance l\u2019\u00e9glise en s\u2019installant au-dessus d\u2019elle.<\/p>\n<p>Comme un toit de montagne coinc\u00e9 en ville<\/p>\n<p>Le clerg\u00e9, raconte l\u2019architecte dans un entretien recueilli par Pierre Lebrun, refuse en revanche que le sanctuaire soit \u00ab\u00a0totalement li\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019immeuble. L\u2019exigence est nette : l\u2019\u00e9glise doit \u00eatre ind\u00e9pendante, autonome dans sa structure comme dans son symbolisme. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00e9difice religieux \u00ab\u00a0passe en dessous\u00a0\u00bb de l\u2019immeuble, port\u00e9 seulement par les piles qui viennent se ficher dans le sol : l\u2019immeuble appartient aux copropri\u00e9taires, mais le terrain sous l\u2019\u00e9glise reste propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019\u00c9glise. Pierre Lebrun r\u00e9sume cette prouesse avec une formule claire : \u00ab\u00a0Dans ce quartier \u00e0 l\u2019habitat dense, l\u2019\u00e9glise paroissiale et l\u2019immeuble d\u2019habitation se superposent sur la m\u00eame parcelle, mais Saint-Luc demeure un \u00e9difice ind\u00e9pendant, b\u00e9n\u00e9ficiant de sa toiture propre, de grandes surfaces vitr\u00e9es et d\u2019une conception architecturale enti\u00e8rement distincte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote class=\"Blockquote_container__x7EGt\">\n<p class=\"Blockquote_par__J3vJP\">Ce qui surprend encore aujourd\u2019hui ce n\u2019est pas tant la forme de Saint-Luc que ce renversement symbolique : l\u2019\u00e9glise n\u2019est plus au-dessus, elle est au-dessous. <\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Concr\u00e8tement, cela donne un b\u00e2timent tr\u00e8s lisible : des pilotis en b\u00e9ton qui portent les logements, et, en dessous, une sorte de maison de Dieu gliss\u00e9e comme un coffret, avec son toit propre en bois lamell\u00e9-coll\u00e9. B\u00e9hot\u00e9guy, toujours dans le t\u00e9moignage recueilli par Pierre Lebrun, expliquait qu\u2019il avait d\u2019abord r\u00eav\u00e9 d\u2019une toiture en b\u00e9ton aux formes audacieuses, avant d\u2019opter pour le bois : deux pans tr\u00e8s sculpt\u00e9s, qui se rejoignent en un prisme et donnent \u00e0 l\u2019\u00e9glise ce profil cass\u00e9, comme un toit de montagne coinc\u00e9 dans la ville. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, le volume est vaste. La nef s\u2019ouvre largement sur la place gr\u00e2ce \u00e0 de grandes baies vitr\u00e9es ; l\u2019autel se situe du c\u00f4t\u00e9 de la cour, l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9gag\u00e9 des masses de l\u2019immeuble. Ce n\u2019est pas une crypte enfouie mais une sorte de chapelle lumineuse prot\u00e9g\u00e9e par les \u00e9tages de logements qui l\u2019enveloppent.<\/p>\n<p><strong>Renverser les symboles<\/strong><\/p>\n<p>Ce qui surprend encore aujourd\u2019hui ce n\u2019est pas tant la forme de Saint-Luc que ce renversement symbolique : l\u2019\u00e9glise n\u2019est plus au-dessus, elle est au-dessous. Pendant des si\u00e8cles, le clocher dominait le village ; Fran\u00e7ois Mitterrand choisira encore ce paysage pour son affiche de campagne en 1981. Ici, c\u2019est la ville qui domine l\u2019\u00e9glise. Pierre Lebrun insiste : \u00ab\u00a0Dans un esprit de modernit\u00e9, l\u2019id\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas \u2014 pour l\u2019architecte \u2014 de renverser la symbolique traditionnelle entre l\u2019\u00e9glise et l\u2019habitat ; il s\u2019agissait d\u2019une solution pratique, jug\u00e9e acceptable.\u00a0\u00bb Avant la Seconde Guerre mondiale, dit-il, une telle inversion aurait \u00e9t\u00e9 impensable ; les mentalit\u00e9s n\u2019y \u00e9taient pas pr\u00eates. Mais apr\u00e8s-guerre, avec la crise du logement, les grands ensembles, l\u2019exode vers les villes, l\u2019id\u00e9e fait son chemin : on peut placer un lieu de culte en dessous d\u2019un immeuble, on peut installer une chapelle en sous-sol, on peut renoncer au clocher dominant, d\u00e8s lors que l\u2019essentiel reste sauf : la communaut\u00e9, la liturgie, la pr\u00e9sence r\u00e9elle.<\/p>\n<blockquote class=\"Blockquote_container__x7EGt\">\n<p class=\"Blockquote_par__J3vJP\">Cette architecture raconte aussi quelque chose de notre foi dans ces ann\u00e9es-l\u00e0 : une foi qui accepte de ne plus s\u2019installer pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 en pierre de taille, mais qui tente de rejoindre des vies instables, mobiles, fragiles. <\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce d\u00e9bat n\u2019est pas propre \u00e0 Grenoble. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle nationale, c\u2019est tout un mouvement qui traverse l\u2019\u00c9glise : cr\u00e9ation du Comit\u00e9 national des constructions d\u2019\u00e9glises, r\u00e9flexion des dominicains de la revue Art sacr\u00e9, colloque interconfessionnel au palais de l\u2019Unesco. On y parle d\u00e9j\u00e0 d\u2019\u00a0\u00bb\u00e9glises-tentes\u00a0\u00bb, d\u2019\u00e9glises d\u00e9montables, d\u2019\u00e9difices mobiles capables de suivre les populations au fil de leurs d\u00e9placements, sur les bords d\u2019autoroutes ou \u00e0 proximit\u00e9 des nouveaux supermarch\u00e9s. Jean Prouv\u00e9 r\u00e9alise pour l\u2019\u00e9v\u00each\u00e9 de Metz des \u00e9glises d\u00e9montables pr\u00e8s de Forbach ; d\u2019autres architectes imaginent des lieux de culte provisoires, presque exp\u00e9rimentaux. Saint-Luc appartient pleinement \u00e0 cet esprit des Trente Glorieuses. On y retrouve ce refus de l\u2019\u00e9glise triomphante et monumentale, cette volont\u00e9 de sortir du clich\u00e9 de la \u00ab\u00a0m\u00e8re poule\u00a0\u00bb veillant sur ses poussins depuis le haut du clocher, pour penser des lieux de culte plus modestes, plus proches. L\u2019\u00e9glise ne domine plus la ville : elle y est ins\u00e9r\u00e9e, prot\u00e9g\u00e9e par l\u2019habitat collectif.<\/p>\n<p><strong>Une esth\u00e9tique de la pr\u00e9carit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Cette architecture raconte aussi quelque chose de notre foi dans ces ann\u00e9es-l\u00e0 : une foi qui accepte de ne plus s\u2019installer pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 en pierre de taille, mais qui tente de rejoindre des vies instables, mobiles, fragiles. Les mat\u00e9riaux eux-m\u00eames parlent cette langue : b\u00e9ton brut, bois lamell\u00e9-coll\u00e9, vitrages sans d\u00e9cor figuratif, peu de sculptures. L\u2019important n\u2019est plus d\u2019impressionner ; il est d\u2019abriter une assembl\u00e9e, de la rassembler autour d\u2019un autel, de laisser entrer la lumi\u00e8re. Pierre Lebrun le souligne : de nombreuses constructions de cette \u00e9poque, en France, ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues sans rechercher la durabilit\u00e9 maximale. On pensait l\u2019\u00c9glise comme une institution appel\u00e9e \u00e0 se d\u00e9placer avec les hommes, quitte \u00e0 b\u00e2tir des \u00e9difices plus pr\u00e9caires, plus l\u00e9gers, quitte \u00e0 accepter qu\u2019un jour ils disparaissent.<\/p>\n<blockquote class=\"Blockquote_container__x7EGt\">\n<p class=\"Blockquote_par__J3vJP\">\u00c0 l\u2019\u00e9poque, cette humilit\u00e9 architecturale \u00e9tait un signe d\u2019ouverture pastorale. Cinquante ans plus tard, elle devient un facteur de fragilit\u00e9 : on s\u2019\u00e9meut moins de voir dispara\u00eetre une \u00e9glise sans clocher, sans grandes statues, sans d\u00e9cor spectaculaire. <\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On touche ici au c\u0153ur du paradoxe : si Saint-Luc peut aujourd\u2019hui \u00eatre vendue et requalifi\u00e9e, c\u2019est justement parce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e dans ce r\u00e9gime de pr\u00e9carit\u00e9, de modestie, presque d\u2019exp\u00e9rimentation. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, cette humilit\u00e9 architecturale \u00e9tait un signe d\u2019ouverture pastorale. Cinquante ans plus tard, elle devient un facteur de fragilit\u00e9 : on s\u2019\u00e9meut moins de voir dispara\u00eetre une \u00e9glise sans clocher, sans grandes statues, sans d\u00e9cor spectaculaire. Et pourtant, c\u2019est une page de l\u2019histoire de l\u2019\u00c9glise en France qui se joue l\u00e0 : la page d\u2019un catholicisme qui a os\u00e9 se tenir \u00e0 hauteur d\u2019homme, sous un immeuble plut\u00f4t que sur une colline, avec un toit de bois discret plut\u00f4t qu\u2019une fl\u00e8che h\u00e9riss\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi il faudrait la regarder avant de la vendre<\/strong><\/p>\n<p>Regarder Saint-Luc aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas se prononcer pour ou contre sa vente ; les d\u00e9cisions \u00e9conomiques et pastorales appartiennent au dioc\u00e8se. Mais c\u2019est accepter de voir ce que ce b\u00e2timent signifie. Il dit la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u2019une vieille dame qui, par son legs, a permis la naissance d\u2019une \u00e9glise. Il dit l\u2019obstination d\u2019un comit\u00e9 de la\u00efcs qui voulaient un lieu de pri\u00e8re dans leur quartier. Il dit l\u2019inventivit\u00e9 d\u2019un architecte qui a trouv\u00e9 une solution pour financer une \u00e9glise sans argent dioc\u00e9sain. Il dit enfin un moment pr\u00e9cis de la vie de l\u2019\u00c9glise : celui o\u00f9 l\u2019on a cherch\u00e9, parfois maladroitement, \u00e0 rejoindre les habitants des grands ensembles, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir autrement la place du culte dans la ville moderne.<\/p>\n<p>On peut trouver cela \u00ab\u00a0moche\u00a0\u00bb, pr\u00e9f\u00e9rer les nefs romanes ou les cath\u00e9drales gothiques. Mais si nous laissons partir Saint-Luc sans m\u00eame avoir pris le temps de la comprendre, nous risquons de perdre plus qu\u2019un volume de b\u00e9ton et de bois : nous perdrons la m\u00e9moire d\u2019une tentative, courageuse et fragile, de vivre l\u2019\u00c9vangile dans la ville des ann\u00e9es 1960. C\u2019est l\u00e0, peut-\u00eatre, que se joue notre responsabilit\u00e9 de chr\u00e9tiens. Nous ne pourrons pas conserver toutes les \u00e9glises modernes. Mais nous pouvons, au moins, les regarder avant qu\u2019elles disparaissent ; reconna\u00eetre, sous leurs formes d\u00e9routantes, la foi de ceux qui les ont b\u00e2ties ; accepter que l\u2019Esprit saint ait aussi souffl\u00e9 dans ces chantiers de b\u00e9ton brut et de vitrages abstraits.<\/p>\n<p>Saint-Luc ferme. Elle sera peut-\u00eatre vendue, transform\u00e9e, absorb\u00e9e par l\u2019immeuble qui la surplombe. Mais tant qu\u2019il est encore temps, faisons-lui cette justice : entrons-y une derni\u00e8re fois avec les yeux ouverts, en sachant que si notre go\u00fbt change, notre m\u00e9moire, elle, n\u2019aura plus de seconde chance.<\/p>\n<p>D\u00e9couvrez aussi en images les plus belles \u00e9glises Art d\u00e9co :<img alt=\"Saint-Colomban, cet ambitieux projet d\u2019\u00c9glise qui sort de terre \u00e0 Val d\u2019Europe\" loading=\"lazy\" width=\"150\" height=\"75\" decoding=\"async\" data-nimg=\"1\" class=\"ReadAlso_image__4jOEF\" style=\"color:transparent\"   src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/SERRIS-VAL-EUROPE-MARNE-LA-VALLEE-shutterstock_2061532301.jpg\"\/><img alt=\"Olivier de Rohan Chabot : \u201cSauver les \u00e9glises, c\u2019est un acte de foi en l\u2019avenir\u201d\" loading=\"lazy\" width=\"150\" height=\"75\" decoding=\"async\" data-nimg=\"1\" class=\"ReadAlso_image__4jOEF\" style=\"color:transparent\"   src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/eglise-Sainte-Croix-de-Provins.jpg\"\/><img alt=\"Dans le Gers, la deuxi\u00e8me naissance de l\u2019\u00e9glise de Saramon\" loading=\"lazy\" width=\"150\" height=\"75\" decoding=\"async\" data-nimg=\"1\" class=\"ReadAlso_image__4jOEF\" style=\"color:transparent\"   src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/1764301589_688_Design-sans-titre-1.jpg\"\/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Avec la fermeture de l\u2019\u00e9glise Saint-Luc de Grenoble le 23 novembre, c\u2019est une page de l\u2019histoire de l\u2019\u00c9glise&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":563661,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9566],"tags":[1111,11,2430,1777,674,1011,27,2731,12,25],"class_list":{"0":"post-563660","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-grenoble","8":"tag-actu","9":"tag-actualites","10":"tag-auvergne-rhone-alpes","11":"tag-eu","12":"tag-europe","13":"tag-fr","14":"tag-france","15":"tag-grenoble","16":"tag-news","17":"tag-republique-francaise"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115625275979059334","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/563660","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=563660"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/563660\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/563661"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=563660"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=563660"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=563660"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}