{"id":649910,"date":"2026-01-08T18:06:16","date_gmt":"2026-01-08T18:06:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/649910\/"},"modified":"2026-01-08T18:06:16","modified_gmt":"2026-01-08T18:06:16","slug":"une-paix-imposee-sans-legitimite-morale-neteint-pas-la-haine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/649910\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Une paix impos\u00e9e sans l\u00e9gitimit\u00e9 morale n\u2019\u00e9teint pas la haine\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Le 6\u00a0janvier 2025, la\u00a0coalition des volontaires\u00a0a discut\u00e9 de la possibilit\u00e9 de d\u00e9ployer des troupes fran\u00e7aises et britanniques en Ukraine. Cette proposition a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e comme une garantie de s\u00e9curit\u00e9 \u2013 un moyen de dissuasion contre une future invasion russe une fois les hostilit\u00e9s termin\u00e9es. Cette formulation para\u00eet logique. Mais elle \u00e9lude la question la plus inconfortable\u00a0: que fait-on de l\u2019invasion d\u00e9j\u00e0 en cours \u2013 depuis plus de dix ans\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019attaque de la Russie contre l\u2019Ukraine n\u2019a pas commenc\u00e9 en 2022. L\u2019occupation de la Crim\u00e9e et de certaines parties du Donbass en 2014 a marqu\u00e9 le d\u00e9but d\u2019une guerre qui ne s\u2019est jamais arr\u00eat\u00e9e. Pour les Ukrainiens, l\u2019invasion \u00e0 grande \u00e9chelle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 une catastrophe soudaine, mais l\u2019aboutissement d\u2019ann\u00e9es de violence, d\u2019humiliation et de traumatismes non r\u00e9solus.<\/p>\n<p>La haine, carburant de la guerre<\/p>\n<p>Avant 2014, Ukrainiens et Russes \u00e9taient souvent d\u00e9crits \u2013 par les responsables politiques comme par l\u2019opinion publique \u2013 comme des \u00ab\u00a0peuples fr\u00e8res\u00a0\u00bb. Les enqu\u00eates d\u2019opinion du d\u00e9but des ann\u00e9es 2010 refl\u00e9taient cette perception\u00a0: une majorit\u00e9 d\u2019Ukrainiens exprimait des attitudes neutres, voire positives, \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la Russie, et les liens familiaux transfrontaliers \u00e9taient fr\u00e9quents.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, ces chiffres se sont effondr\u00e9s. Selon les sondages r\u00e9alis\u00e9s apr\u00e8s 2022, plus de 90\u00a0% des Ukrainiens consid\u00e8rent d\u00e9sormais la Russie comme un \u00c9tat hostile, et une large majorit\u00e9 rejette toute id\u00e9e de \u00ab\u00a0fraternit\u00e9\u00a0\u00bb culturelle ou politique. Le soutien \u00e0 la r\u00e9conciliation s\u2019est r\u00e9duit \u00e0 la marge. Cette transformation n\u2019a rien de surprenant. Elle n\u2019est pas pathologique. Elle est historique.<\/p>\n<p>La guerre est un g\u00e9n\u00e9rateur de haine \u2013 et la haine en est le carburant le plus efficace, plus puissant encore que le p\u00e9trole ou les explosifs. Tous les grands conflits de l\u2019histoire illustrent ce m\u00e9canisme. Apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, la France et l\u2019Allemagne se sont retrouv\u00e9es enferm\u00e9es dans un cycle de ressentiment que le trait\u00e9 de Versailles a aggrav\u00e9 \u2013 un ressentiment qui a nourri la catastrophe de 1939. Les \u00c9tats-Unis et le Japon, apr\u00e8s Pearl Harbor, ont cultiv\u00e9 une \u00ab\u00a0d\u00e9monisation\u00a0\u00bb mutuelle si absolue qu\u2019elle a conduit \u00e0 la <a href=\"https:\/\/www.la-croix.com\/international\/hiroshima-et-nagasaki-80-ans-apres-le-retour-de-la-menace-nucleaire-20250809\" data-tracking=\"inpage_click\" data-tracking-action=\"lire un article\" data-tracking-category=\"recirculation\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">destruction atomique d\u2019Hiroshima et de Nagasaki.<\/a> La guerre entre l\u2019Allemagne nazie et l\u2019Union sovi\u00e9tique a \u00e9t\u00e9 aliment\u00e9e par une haine id\u00e9ologique orchestr\u00e9e par les \u00c9tats.<\/p>\n<p>D\u00e9termination \u00e0 poursuivre le combat<\/p>\n<p>Les gouvernements l\u2019ont toujours compris. La haine n\u2019est pas un accident de la guerre\u00a0; elle en est souvent un instrument. Sans elle, comment convaincre des millions de personnes de tuer \u2013 et de mourir\u00a0? En Union sovi\u00e9tique, le po\u00e8me de guerre de Konstantin Simonov, Tue-le\u00a0!, n\u2019\u00e9tait pas une \u0153uvre litt\u00e9raire subtile\u00a0; c\u2019\u00e9tait une arme psychologique. Son objectif \u00e9tait explicite\u00a0: \u00e9touffer la piti\u00e9, effacer le doute, transformer le chagrin en rage.<\/p>\n<p>Il serait \u00e9tonnant que l\u2019Ukraine \u00e9chappe \u00e0 ce processus. Comme le disait Till l\u2019Espi\u00e8gle\u00a0: \u00ab\u00a0Les cendres de mon p\u00e8re battent dans ma poitrine.\u00a0\u00bb En Ukraine aujourd\u2019hui, cette cendre n\u2019est pas symbolique. Elle est litt\u00e9rale \u2013 la cendre de centaines de milliers de p\u00e8res et de m\u00e8res, d\u2019amants et d\u2019enfants, ensevelis sous les ruines, br\u00fbl\u00e9s dans des fosses communes, effac\u00e9s des immeubles et des villages.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019amertume accumul\u00e9e depuis 2014 se sont ajout\u00e9s les chocs de 2022\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.la-croix.com\/Monde\/Ukraine-Boutcha-documenter-lhorreur-lespoir-juger-crimes-guerre-2022-04-29-1201212772\" data-tracking=\"inpage_click\" data-tracking-action=\"lire un article\" data-tracking-category=\"recirculation\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Boutcha et ses ex\u00e9cutions\u00a0;<\/a> les mises \u00e0 mort de prisonniers ukrainiens\u00a0; la destruction de villes enti\u00e8res, de Marioupol \u00e0 Bakhmout et Pokrovsk\u00a0; la campagne a\u00e9rienne contre les infrastructures \u00e9nerg\u00e9tiques, visant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la population civile. Les missiles n\u2019ont pas seulement d\u00e9truit des centrales \u00e9lectriques \u2013 ils ont d\u00e9truit des cuisines, des chambres, des maternit\u00e9s.<\/p>\n<p>Tout cela a renforc\u00e9 la d\u00e9termination des Ukrainiens \u00e0 poursuivre le combat malgr\u00e9 l\u2019\u00e9puisement, les pertes territoriales, les bilans humains et la sup\u00e9riorit\u00e9 militaire de l\u2019ennemi. M\u00eame dans les moments les plus sombres de 2024, les sondages montraient qu\u2019une majorit\u00e9 rejetait toute <a href=\"https:\/\/www.la-croix.com\/international\/guerre-en-ukraine-sous-pression-americaine-kiev-va-t-il-faire-des-concessions-territoriales-20251212\" data-tracking=\"inpage_click\" data-tracking-action=\"lire un article\" data-tracking-category=\"recirculation\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">concession territoriale<\/a> en \u00e9change de la paix, pr\u00e9f\u00e9rant la r\u00e9sistance \u00e0 ce qu\u2019elle per\u00e7oit comme une annihilation nationale.<\/p>\n<p>Des plaies encore ouvertes<\/p>\n<p>Une telle locomotive de haine peut-elle \u00eatre arr\u00eat\u00e9e par un coup de sifflet de Donald Trump\u00a0? Par des signatures au bas d\u2019un accord de paix injuste\u00a0? L\u2019histoire nous met en garde. Le trait\u00e9 de Versailles n\u2019a pas pacifi\u00e9 l\u2019Europe\u00a0; il a sem\u00e9 les graines d\u2019une guerre plus sanglante. Une paix impos\u00e9e sans l\u00e9gitimit\u00e9 morale n\u2019\u00e9teint pas la haine \u2013 elle la conserve sous forme comprim\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019Europe, qui a travers\u00e9 l\u2019enfer de la Seconde Guerre mondiale, a appris cette le\u00e7on \u00e0 un co\u00fbt immense. Dans cette perspective, le d\u00e9ploiement d\u2019un <a href=\"https:\/\/www.la-croix.com\/international\/guerre-en-ukraine-l-envoi-de-troupes-europeennes-se-precise-mais-reste-hypothetique-20260107\" data-tracking=\"inpage_click\" data-tracking-action=\"lire un article\" data-tracking-category=\"recirculation\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">contingent militaire \u00e9tranger en Ukraine<\/a> appara\u00eet moins comme un bouclier contre la Russie que comme un facteur de stabilisation int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Tout cessez-le-feu divisera la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne entre ceux pr\u00eats \u00e0 continuer le combat et ceux qui aspirent \u00e0 un retour \u00e0 la vie normale \u2013 avec de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 dans les foyers et des nuits sans sir\u00e8nes. Cette division existe d\u00e9j\u00e0. Un cessez-le-feu ne la gu\u00e9rira pas\u00a0; il la r\u00e9v\u00e9lera. De futures \u00e9lections ou des r\u00e9f\u00e9rendums ont peu de chances de produire une r\u00e9conciliation. Ils risquent au contraire d\u2019institutionnaliser une fracture dans une soci\u00e9t\u00e9 dont les plaies sont encore ouvertes. Un traumatisme de cette ampleur laisse des cicatrices.<\/p>\n<p>Selon des estimations prudentes, plus d\u2019un million d\u2019Ukrainiens ont servi ou servent dans les forces arm\u00e9es, tandis que des centaines de milliers de familles ont perdu des proches depuis 2014. Cela signifie qu\u2019une part consid\u00e9rable de la soci\u00e9t\u00e9 ne se contente pas d\u2019observer la guerre \u2013 elle vit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de celle-ci. Il n\u2019existe pas de v\u00e9ritable \u00ab\u00a0apr\u00e8s\u00a0\u00bb neutre, seulement une transition longue et douloureuse.<\/p>\n<p>Emp\u00eacher l\u2019Ukraine de se d\u00e9chirer de l\u2019int\u00e9rieur<\/p>\n<p>Les v\u00e9t\u00e9rans forg\u00e9s dans le brasier de la guerre, les familles ayant perdu enfants, parents ou conjoints ne pardonneront pas \u2013 du moins pas dans un avenir pr\u00e9visible. Ce n\u2019est pas un jugement moral\u00a0; c\u2019est une r\u00e9alit\u00e9 psychologique. Comme l\u2019a montr\u00e9 le psychiatre Vamik Volkan, sp\u00e9cialiste du traumatisme des grands groupes, les pertes collectives non r\u00e9solues ne s\u2019estompent pas avec le temps. Elles deviennent un \u00e9l\u00e9ment central de l\u2019identit\u00e9 nationale, transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, fa\u00e7onnant la politique et la m\u00e9moire bien apr\u00e8s le silence des armes.<\/p>\n<p>L\u2019histoire ukrainienne offre des parall\u00e8les. Les mouvements nationalistes arm\u00e9s issus de guerres ant\u00e9rieures ne se sont pas dissous avec les changements politiques\u00a0; ils ont persist\u00e9 et ressurgi sous la pression. Ce sont l\u00e0 les conditions classiques d\u2019un conflit interne \u2013 susceptible de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en affrontement violent, attis\u00e9 par des responsables politiques en lutte pour le pouvoir, h\u00e9ritant d\u2019une arm\u00e9e aguerrie et de structures s\u00e9curitaires renforc\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans cette optique, une pr\u00e9sence militaire \u00e9trang\u00e8re pourrait s\u2019av\u00e9rer n\u00e9cessaire moins pour dissuader les chars russes que pour emp\u00eacher l\u2019Ukraine de se d\u00e9chirer de l\u2019int\u00e9rieur. La guerre est un incendie de for\u00eat\u00a0: facile \u00e0 allumer, douloureusement difficile \u00e0 \u00e9teindre. La haine est l\u2019arme la plus puissante de l\u2019humanit\u00e9. Le d\u00e9sarmement doit commencer l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00c0 propos des opinions<\/p>\n<p class=\"disclaimer__text\">\n        Ce texte est sign\u00e9 par un <b>auteur invit\u00e9<\/b>. Il exprime son <b>opinion<\/b> et non celle de la r\u00e9daction.<br \/>\n        Notre rubrique \u00c0 vif a pour but de permettre l\u2019expression du <b>pluralisme<\/b> sur des sujets religieux,<br \/>\n        de soci\u00e9t\u00e9 et d\u2019actualit\u00e9, et<br \/>\n        de favoriser le dialogue, selon les crit\u00e8res fix\u00e9s par notre <a href=\"https:\/\/www.la-croix.com\/Debats\/charte-notre-espace-debats-A-vif-2022-04-28-1201212557\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">charte<br \/>\n            \u00e9ditoriale<\/a>.<br \/>\n        <br \/>Partagez votre opinion en<br \/>\n        commentaire ou en nous \u00e9crivant \u00e0 : <a href=\"https:\/\/www.la-croix.com\/a-vif\/mailto:lecteurs.lacroix@groupebayard.com\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">lecteurs.lacroix@groupebayard.com<\/a>\n    <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Le 6\u00a0janvier 2025, la\u00a0coalition des volontaires\u00a0a discut\u00e9 de la possibilit\u00e9 de d\u00e9ployer des troupes fran\u00e7aises et britanniques en&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":649911,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1590],"tags":[11,1777,674,12,220],"class_list":{"0":"post-649910","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-ukraine","8":"tag-actualites","9":"tag-eu","10":"tag-europe","11":"tag-news","12":"tag-ukraine"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115860811542811320","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/649910","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=649910"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/649910\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/649911"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=649910"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=649910"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=649910"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}