{"id":680356,"date":"2026-01-22T02:09:27","date_gmt":"2026-01-22T02:09:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/680356\/"},"modified":"2026-01-22T02:09:27","modified_gmt":"2026-01-22T02:09:27","slug":"le-color-field-et-la-peinture-medievale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/680356\/","title":{"rendered":"Le color field et la peinture m\u00e9di\u00e9vale"},"content":{"rendered":"<p>Vingt-trois \u0153uvres color field de grands formats sign\u00e9es Thomas Downing, Sam Francis, Helen Frankenthaler, Adolph Gottlieb, Morris Louis, Robert Motherwell, Kenneth Noland, Jules Olitski, Larry Poons et Frank Stella sont pr\u00e9sent\u00e9es au sein des collections de peintures murales m\u00e9di\u00e9vales de la Cit\u00e9 de l\u2019architecture et du patrimoine. Pourquoi cette confrontation audacieuse con\u00e7ue par l\u2019historien de l\u2019art et commissaire d\u2019expositions Matthieu Poirier favorise-t-elle notre appr\u00e9hension de deux \u00e9poques distinctes de l\u2019art ?<\/p>\n<p><strong> | Exposition  \u00ab Chromoscope. Un regard sur le mouvement color field\u00a0\u00bb.<\/strong> Cit\u00e9 de l\u2019architecture et du patrimoine. Jusqu\u2019au 16 f\u00e9vrier 2026<\/p>\n<p>Pour les visiteurs occasionnels de la Cit\u00e9 de l\u2019architecture et du patrimoine, les salles immenses d\u00e9di\u00e9es \u00e0 la peinture m\u00e9di\u00e9vale ne sont pas forc\u00e9ment les plus famili\u00e8res. Apr\u00e8s avoir circul\u00e9 au rez-de-chauss\u00e9e parmi les moulages architecturaux romans et gothiques et s\u2019\u00eatre concentr\u00e9, au premier \u00e9tage, sur les diff\u00e9rents p\u00f4les d\u00e9di\u00e9s \u00e0 l\u2019architecture du XXe si\u00e8cle, tout porte \u00e0 croire que la visite touche \u00e0 son terme avec le fameux appartement de la Cit\u00e9 radieuse de Le Corbusier. C\u2019est pourtant commettre une erreur.<\/p>\n<p>L\u2019exposition Chromoscope. Un regard sur le mouvement color field nous conduit \u00e0 parcourir une partie de la collection de peintures du Moyen \u00c2ge pour tester une hypoth\u00e8se, sans doute discutable, mais tr\u00e8s stimulante. Afin d\u2019appr\u00e9cier l\u2019inventivit\u00e9 formelle du Moyen \u00c2ge, l\u2019intercession d\u2019un mouvement post-expressionniste am\u00e9ricain, le color field, peut nous aider. Et vice versa. Les opacit\u00e9s s\u2019\u00e9clairent mutuellement. Chronologiquement proche, le langage pictural de l\u2019abstraction am\u00e9ricaine color field n\u00e9 au milieu des ann\u00e9es 1950 nous permet, en quelque fa\u00e7on, de voir autrement qu\u2019au seul plan iconographique un art con\u00e7u par des esprits d\u2019une \u00e9poque recul\u00e9e et tr\u00e8s \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ce que nous sommes devenus. M\u00eame si la puissance de l\u2019art tient en grande partie au fait qu\u2019il \u00e9chappe \u00e0 ce qui conditionne concr\u00e8tement nos vies, l\u2019\u00e9loignement culturel finit par nous tenir \u00e0 distance d\u2019expressions artistiques dont l\u2019obscurit\u00e9 s\u2019accentue au fil des si\u00e8cles. Ce qui est vis\u00e9 ici rel\u00e8ve d\u2019un rapprochement \u00e0 double titre : le parcours m\u00e9di\u00e9val du mus\u00e9e nous rapproche spatialement de peintures dont l\u2019observation in situ demeure complexe. Et l\u2019abstraction color field prolonge cet effet de rapprochement en indiquant des parall\u00e8les formels qui manifestent en outre une certaine communaut\u00e9 d\u2019ordre spirituel.<\/p>\n<p><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"2554\" height=\"2560\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/FRANK-STELLA_Cinema-de-Pepsi-Sketch-II-Red-scaled.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-157468\"  \/>\u00ab\u00a0Cinema de Pepsi Sketch II (Red)\u00a0\u00bb, Frank Stella (1966) \u00a9 Frank Stella\/ Artists Rights Society (ARS), NewYork\/ADGAP, Paris<\/p>\n<p>La circulation dans les salles de la Cit\u00e9 de l\u2019architecture permet, en quelques enjamb\u00e9es, de passer d\u2019une vo\u00fbte \u00e0 un mur peints du XIe ou XIIe si\u00e8cle en Bourgogne \u00e0 un autre r\u00e9alis\u00e9 dans le Sud-Ouest de la France, l\u2019ensemble recopi\u00e9 sept ou huit si\u00e8cles plus tard. Cette exp\u00e9rience architecturale hyper-concentr\u00e9e ajout\u00e9e \u00e0 la configuration labyrinthique du mus\u00e9e, au calme qui y r\u00e8gne, \u00e0 l\u2019\u00e9clairage artificiel\u00a0 et \u00e0 la qualit\u00e9 des parall\u00e8les fait qu\u2019une copie du XIXe si\u00e8cle acquiert une pr\u00e9sence imp\u00e9rieuse et une l\u00e9gitimit\u00e9 qui la rend \u00e0 m\u00eame d\u2019\u00e9tablir un dialogue profond avec une \u0153uvre authentique du XXe si\u00e8cle. Ainsi, l\u2019impressionnant tableau de Motherwell Open n\u00b0116 : La France open (1969\/1983\/ca.1985) trouve sa place dans l\u2019\u00e9troite chapelle du XIIe si\u00e8cle de Saint-Martin-de-Fenollar, en sorte qu\u2019au couronnement de la Vierge correspond cette forme rectangulaire grise cern\u00e9e de noir qui p\u00e9n\u00e8tre et ouvre asym\u00e9triquement le fond bleu.<\/p>\n<p>Le pari r\u00e9ussi de cette exposition imagin\u00e9e par Matthieu Poirier tient \u00e0 ce que des tableaux abstraits color field (on parle aussi d\u2019abstraction post-picturale depuis une exposition de Los Angeles en 1964) y trouvent un espace plus propice que celui propos\u00e9 par un white cube de galerie d\u2019art ou d\u2019un mus\u00e9e pr\u00e9sentant ordinairement des productions picturales. Cette hypoth\u00e8se n\u2019est pas si hasardeuse lorsqu\u2019on se souvient que certains des peintres ayant pris cette direction color field dans la lign\u00e9e de l\u2019all over initi\u00e9 par Jackson Pollock (1912-1956) \u00e9taient tr\u00e8s attentifs aux conditions d\u2019exposition de leurs productions, et d\u00e9criaient, pr\u00e9cise Irving Sandler,\u00a0\u00ab\u00a0l\u2019atmosph\u00e8re corrompue des galeries\u00a0\u00bb (Le triomphe de l\u2019art am\u00e9ricain, \u00e9ditions Carr\u00e9, 1990).<\/p>\n<p>Contribuez \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance de notre espace critique<\/p>\n<p>Comment un Christ en gloire, des anges, des saints, des martyrs, des proph\u00e8tes de l\u2019Ancien Testament peuvent-ils cohabiter avec ces peintures planes, anti-hi\u00e9rarchiques, sans imagerie et, pour tout dire, tellement mutiques par rapport aux peintures m\u00e9di\u00e9vales bruissantes de sens ? M\u00eame si l\u2019on parvient \u00e0 identifier la plupart des sc\u00e8nes repr\u00e9sent\u00e9es par les peintres anonymes du Moyen \u00c2ge, il faut bien admettre notre incapacit\u00e9 \u00e0 voir ces murs peints avec l\u2019\u0153il d\u2019une femme ou d\u2019un homme croyant, \u00e9rudit ou non, du XIe ou du XIIe si\u00e8cle. Ce n\u2019est donc pas que le sens de ces peintures nous soit totalement inaccessible, puisque les historiens de l\u2019art depuis Henri Focillon, \u00c9mile M\u00e2le et bien d\u2019autres nous aident \u00e0 y acc\u00e9der, mais nos efforts pour les lire r\u00e9v\u00e8lent combien ce monde n\u2019est plus le n\u00f4tre. Nous faisons ici l\u2019exp\u00e9rience contradictoire de discontinuit\u00e9s et de connivences malgr\u00e9 le temps \u00e9coul\u00e9. Les points de contact entre ces deux mondes rel\u00e8vent de deux ordres : des r\u00e9surgences de motifs, de couleurs, de structures ; et, plus profond\u00e9ment, d\u2019une aspiration commune appartenant \u00e0 ce qu\u2019on nomme aujourd\u2019hui, parfois h\u00e2tivement, l\u2019immersif.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1020\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/KENNETH-NOLAND_Sunwise-1020x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-157465\"  \/>\u00ab\u00a0Sunwise\u00a0\u00bb, Kenneth Noland (1960) \u00a9 The Kenneth Noland Foundation\/ Licensed by VAGA at Artists Rights Society (ARS)<\/p>\n<p>Le parcours dans ces espaces de la Cit\u00e9 de l\u2019architecture nous rend d\u2019abord attentifs \u00e0 des parall\u00e8les formels. Prenons l\u2019exemple de ces \u0153uvres de Kenneth Noland (1924-2010) pr\u00e9sentant des formes color\u00e9es circulaires (Sunrise, 1960) ou triangulaires (Every Third, 1964) ; elles interpellent des motifs analogues sur les voutes de la chapelle Saint-Gilles (XI-XIIe si\u00e8cle) de Montoire-sur-le-Loir. Il ne s\u2019agit, en l\u2019occurrence, ni de r\u00e9f\u00e9rences ni d\u2019influences, mais plut\u00f4t d\u2019analogies permettant d\u2019acc\u00e9der \u00e0 de meilleures dispositions sensibles pour \u00e9prouver l\u2019ambition esth\u00e9tique de ces tableaux color field. Avec le tableau de Jules Olitski (1922-2007), Abraham et Isaac (1964), le rapprochement avec la peinture romane de l\u2019\u00e9glise de Saint-Martin de Nohant-Vic (XIIe si\u00e8cle) s\u2019\u00e9tablit plus directement encore ; on reconna\u00eet un mouvement semblable dans la frise dynamique d\u00e9crivant le sacrifice d\u2019Abraham, puis le baiser de Judas au Christ et l\u2019\u0153uvre d\u2019Olitski. Plac\u00e9 entre ces deux syst\u00e8mes visuels, le spectateur \u00e9prouve la charge tragique contenue dans ces formes voisines. Cette dimension existentielle appara\u00eet aussi de mani\u00e8re tr\u00e8s nette dans les \u0153uvres d\u2019Helen Frankenthaler (1928-2011) dont on peut mesurer la puissance expressive avec Acres (1959), plac\u00e9 sous la vaste coupole de Cahors, ou encore avec le spectral Portrait of Margaretha Trip (1980) accroch\u00e9 dans la reconstitution de la chapelle haute de l\u2019ancienne \u00e9glise abbatiale de Saint-Theud\u00e8re de Saint-Chef (XIIe si\u00e8cle).<\/p>\n<p>Outre ces dialogues \u00e0 travers les si\u00e8cles r\u00e9v\u00e9lant persistances formelles et discontinuit\u00e9s, la recherche d\u2019une exp\u00e9rience esth\u00e9tique enveloppante semble l\u2019\u00e9l\u00e9ment commun le plus \u00e9vident de cette exposition. En 1949, Clement Greenberg \u00e9crivait dans un article au sujet \u00ab\u00a0Du r\u00f4le de la nature dans la peinture moderniste\u00a0\u00bb (Art et culture, Macula,1988) : \u00ab\u00a0Le plan du tableau compris comme un tout imite l\u2019exp\u00e9rience visuelle comprise comme un tout.\u00a0\u00bb \u00a0Se concentrer sur le plan visuel et non sur le tactile ou le sculptural, telle est la conception d\u00e9fendue par Greenberg th\u00e9orisant l\u2019av\u00e8nement d\u2019une peinture am\u00e9ricaine prenant\u00a0 progressivement ses distances avec la repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>En rupture avec la tradition gr\u00e9co-romaine r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e \u00e0 la Renaissance, l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un espace non tactile dans lequel le spectateur s\u2019inscrit comme dans une totalit\u00e9 constitue aussi une des obsessions contemporaines. \u00c0 tort ou \u00e0 raison, on en appelle incessamment \u00e0 l\u2019immersif. N\u2019\u00e9tait-ce pas, pour des raisons essentiellement spirituelles, ce que visaient les artistes du Moyen \u00c2ge ? Dans une approche d\u00e9tach\u00e9e de la \u00ab\u00a0valeur rituelle\u00a0\u00bb, les artistes color field accordaient avec de nombreuses variations individuelles une port\u00e9e spirituelle \u00e0 la couleur envisag\u00e9e comme une exp\u00e9rience totale. L\u2019exposition de la Cit\u00e9 de l\u2019architecture et du patrimoine permet assur\u00e9ment de nous en approcher, \u00e0 condition d\u2019adopter un regard parall\u00e8le.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Vingt-trois \u0153uvres color field de grands formats sign\u00e9es Thomas Downing, Sam Francis, Helen Frankenthaler, Adolph Gottlieb, Morris Louis,&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":680357,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_share_on_mastodon":"0"},"categories":[1358],"tags":[77793,1348,1384,1385,77794,54737,77795,77796,1386,58,59,1011,27,77797],"class_list":["post-680356","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-arts-et-design","tag-a-la-une-special","tag-arts","tag-arts-and-design","tag-arts-et-design","tag-chromoscope","tag-cite-de-larchitecture-et-du-patrimoine","tag-color-field","tag-corrige","tag-design","tag-divertissement","tag-entertainment","tag-fr","tag-france","tag-numero-236"],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115936320800691204","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/680356","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=680356"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/680356\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/680357"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=680356"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=680356"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=680356"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}