{"id":691549,"date":"2026-01-27T00:39:12","date_gmt":"2026-01-27T00:39:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/691549\/"},"modified":"2026-01-27T00:39:12","modified_gmt":"2026-01-27T00:39:12","slug":"opinion-presence-influence-contrainte-ce-que-disent-vraiment-les-donnees-sur-la-russie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/691549\/","title":{"rendered":"OPINION. \u00abPr\u00e9sence, influence, contrainte : ce que disent vraiment les donn\u00e9es sur la Russie\u2009\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><strong>Par V\u00e9ronique Chabourine, Analyste du \u00ab\u2009soft power\u2009\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Dans la nuit du 8 au 9 janvier 2026, la Russie a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 un tir de missile balistique hypersonique \u00e0 port\u00e9e interm\u00e9diaire de type Orechnik en direction de l\u2019ouest de l\u2019Ukraine, pr\u00e8s de la fronti\u00e8re polonaise. Selon les autorit\u00e9s ukrainiennes, le projectile a touch\u00e9 une infrastructure dans la r\u00e9gion de Lviv, sans faire de victimes, dans le cadre d\u2019une s\u00e9quence plus large d\u2019attaques combinant missiles et drones. Capable d\u2019emporter des charges conventionnelles ou nucl\u00e9aires, dot\u00e9 de capacit\u00e9s multi-t\u00eates et difficile \u00e0 intercepter, l\u2019Orechnik est cependant analys\u00e9 par de nombreux experts comme une arme de signalement strat\u00e9gique davantage que comme un outil militaire d\u00e9cisif. En visant l\u2019ouest de l\u2019Ukraine \u2014 zone cl\u00e9 pour le transit de l\u2019aide occidentale \u2014 Moscou semble chercher l\u2019intimidation politique, dans une logique de dissuasion calibr\u00e9e (sharp power).<\/p>\n<p>Depuis le d\u00e9but de la guerre en Ukraine, une lecture s\u2019est largement impos\u00e9e dans le d\u00e9bat public europ\u00e9en : la Russie aurait perdu en puissance sous l\u2019effet combin\u00e9 des sanctions \u00e9conomiques, de son isolement diplomatique et du co\u00fbt humain et financier de la guerre. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment en confrontant cette lecture dominante aux indicateurs internationaux que l\u2019on mesure l\u2019\u00e9cart entre perception du d\u00e9clin et r\u00e9alit\u00e9 des dynamiques de puissance.<\/p>\n<p>Le Elcano Global Presence Index mesure une pr\u00e9sence globale comme un volume de projection internationale, agr\u00e9g\u00e9 en trois blocs \u2014 \u00e9conomique (\u00e9nergie, biens primaires, manufactures, services, investissements), militaire (dont les troupes d\u00e9ploy\u00e9es) et soft. En 2024, le rapport souligne que la dynamique est tir\u00e9e par la composante militaire du fait de la guerre en Ukraine ; dans ce cadre, la Russie gagne un rang et se hisse \u00e0 la 6\u1d49 place mondiale, l\u2019Institut notant qu\u2019elle est le pays dont la pr\u00e9sence augmente le plus en valeur absolue par rapport \u00e0 2022. Selon la Banque mondiale, le PIB russe atteint 2,17 trillions de dollars en 2024 (en dollars courants), avec une croissance affich\u00e9e \u00e0 4,3 %. Reuters rapporte une r\u00e9vision identique par Rosstat, tout en soulignant que cette performance est largement port\u00e9e par les d\u00e9penses associ\u00e9es \u00e0 la guerre, au prix de tensions inflationnistes et d\u2019une surchauffe de l\u2019\u00e9conomie. Les donn\u00e9es du Brand Finance Soft Power Index confirment cette dissociation entre influence et attractivit\u00e9. Entre 2022 et 2025, la Russie se maintient dans le top 5 mondial en \u201cInfluence\u201d, passant du 7\u1d49 rang en 2022 au 4\u1d49 rang en 2023, 2024 et 2025, avec un score stable autour de 6,1 \u00e0 6,5, sans am\u00e9lioration de son attractivit\u00e9. Dans le m\u00eame temps, son impact net (Net Positive Impact) se d\u00e9grade fortement : de +27,5 en 2022 (rang 54), il chute \u00e0 \u201312,5 en 2023, puis \u20134,7 en 2024 (rang 181) et \u20133,7 en 2025 (rang 180), pla\u00e7ant la Russie parmi les pays \u00e0 l\u2019impact global le plus n\u00e9gatif. Malgr\u00e9 une r\u00e9putation faible et stagnante (rang 75 en 2024\u20132025), des performances m\u00e9diocres sur les piliers People &amp; Values (rang 144 en 2025), Governance (rang 31) la Russie demeure structurellement incontournable dans certains flux, notamment via les relations internationales (rang 9 \u00e0 12), certains flux commerciaux strat\u00e9giques (rang 30 en Business &amp; Trade en 2025) et une forte visibilit\u00e9 desinformationnelle (rang 13 en Media &amp; Communication). Cette configuration illustre la distinction formul\u00e9e par Michael Beckley entre puissance brute \u2014 refl\u00e9t\u00e9e par des indicateurs de volume comme le PIB, certains flux et la \u201cpr\u00e9sence\u201d Elcano \u2014 et puissance nette, entendue comme ce qui reste r\u00e9ellement mobilisable une fois d\u00e9duits les co\u00fbts internes. Si la guerre peut m\u00e9caniquement gonfler la puissance brute, elle tend simultan\u00e9ment \u00e0 d\u00e9grader la puissance nette : durcissement autoritaire, co\u00fbts de coercition interne, affaiblissement du capital humain et de l\u2019innovation, fuite de comp\u00e9tences et r\u00e9tr\u00e9cissement des relais civiques. Les indicateurs de libert\u00e9s en t\u00e9moignent : Freedom House classe la Russie \u201cNot Free\u201d avec un score tr\u00e8s bas (13\/100 dans Freedom in the World 2024), tandis que CIVICUS la situe en espace civique \u201cClosed\u201d.<\/p>\n<p>Cette recomposition des instruments de puissance ne rel\u00e8ve pas seulement de cadres analytiques g\u00e9n\u00e9raux : elle se manifeste concr\u00e8tement dans des op\u00e9rations informationnelles document\u00e9es, dont les m\u00e9canismes peuvent \u00eatre analys\u00e9s. L\u2019affaire Storm-1516 marque un saut qualitatif parce qu\u2019elle d\u00e9montre que l\u2019influence ne repose plus seulement sur des bots ou des dynamiques virales opportunistes, mais sur des r\u00e9seaux humains structur\u00e9s, avec des acteurs, relais et interm\u00e9diaires identifiables. Dans son rapport, VIGINUM d\u00e9crit un dispositif visant tr\u00e8s probablement \u00e0 discr\u00e9diter le gouvernement ukrainien afin de favoriser une suspension de l\u2019aide occidentale, et souligne que l\u2019op\u00e9ration cible \u00e9galement des dirigeants europ\u00e9ens, notamment lors de p\u00e9riodes \u00e9lectorales, en recourant \u00e0 des deepfakes, des vid\u00e9os \u00e0 la qualit\u00e9 variable, et des mises en sc\u00e8ne parfois jou\u00e9es par des acteurs amateurs.\u00a0 Surtout, VIGINUM insiste sur la complexit\u00e9 de la cha\u00eene de diffusion : diss\u00e9mination initiale via comptes \u201cburner\u201d ou payants, puis \u201cblanchiment\u201d narratif via des m\u00e9dias \u00e9trangers, et amplification par un r\u00e9seau de relais pro-russes et d\u2019autres dispositifs informationnels \u2014 un mod\u00e8le con\u00e7u pour fabriquer de la cr\u00e9dibilit\u00e9, rendre l\u2019attribution plus difficile, et accro\u00eetre la p\u00e9n\u00e9tration dans le d\u00e9bat public.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Cette logique peut \u00eatre lue comme une logique de puissance par externalisation des co\u00fbts \u4e00 autrement dit une strat\u00e9gie de cost-imposition. En multipliant les pressions informationnelles, politiques et s\u00e9curitaires, la Russie contribue \u00e0 d\u00e9placer une partie des co\u00fbts, en contraignant les d\u00e9mocraties europ\u00e9ennes \u00e0 supporter des co\u00fbts syst\u00e9miques plus diffus et plus durables : hausse rapide et structurelle des budgets de d\u00e9fense et de cybers\u00e9curit\u00e9, investissements massifs en r\u00e9silience informationnelle, durcissement normatif, tensions politiques internes. Depuis 2022, les d\u00e9penses de d\u00e9fense des \u00c9tats membres de l\u2019Union europ\u00e9enne ont fortement augment\u00e9, atteignant 343 milliards d\u2019euros en 2024, avec une estimation \u00e0 381 milliards en 2025, soit 2,1 % du PIB de l\u2019Union europ\u00e9enne. Au sein de l\u2019Alliance, les d\u00e9penses de d\u00e9fense des Alli\u00e9s europ\u00e9ens et du Canada ont elles aussi connu une hausse marqu\u00e9e depuis 2022, d\u00e9passant 485 milliards de dollars en 2024 (en prix 2021), soit 2,02 % du PIB combin\u00e9. Ces montants traduisent moins une adh\u00e9sion strat\u00e9gique qu\u2019une adaptation contrainte. Ils s\u2019inscrivent dans une logique de puissance asym\u00e9trique rationnelle, une strat\u00e9gie asym\u00e9trique rationnellement optimis\u00e9e (rendement\/co\u00fbt) d\u00e9ploy\u00e9e par la Russie.\u00a0 D\u00e8s les ann\u00e9es 1960, Thomas Schelling et Alexander George avaient montr\u00e9 que la capacit\u00e9 \u00e0 imposer des co\u00fbts et \u00e0 perturber pouvait produire des effets strat\u00e9giques ind\u00e9pendamment de toute adh\u00e9sion. Les travaux plus r\u00e9cents sur la guerre hybride et les strat\u00e9gies de \u00ab zone grise \u00bb, d\u00e9velopp\u00e9s notamment par la RAND Corporation, prolongent cette lecture : la puissance ne se mesure plus seulement \u00e0 la conqu\u00eate ou \u00e0 l\u2019attractivit\u00e9, mais \u00e0 la capacit\u00e9 \u00e0 saturer les syst\u00e8mes adverses, \u00e0 d\u00e9sorganiser leur fonctionnement et \u00e0 forcer des r\u00e9allocations durables de ressources. La Russie investit les terrains o\u00f9 l\u2019asym\u00e9trie tend \u00e0 offrir un rendement strat\u00e9gique maximum, en sachant que les soci\u00e9t\u00e9s ouvertes sont structurellement plus expos\u00e9es aux effets indirects de la conflictualit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette forme de puissance, fond\u00e9e sur la pression, la saturation et la contrainte, demeure efficace \u00e0 court et moyen terme, mais elle est instable et corrosive \u00e0 terme pour l&rsquo; \u00c9tat qui l\u2019exerce.\u00a0<\/p>\n<p>Pour les d\u00e9mocraties europ\u00e9ennes, l\u2019enjeu est donc celui de la lucidit\u00e9 strat\u00e9gique : comprendre ces m\u00e9canismes de contrainte indirecte, renforcer la r\u00e9silience interne et articuler de mani\u00e8re coh\u00e9rente puissance militaire, s\u00e9curit\u00e9 informationnelle et coh\u00e9sion d\u00e9mocratique. Le risque militaire est r\u00e9el et ne peut \u00eatre sous-estim\u00e9 ; mais l\u2019erreur strat\u00e9gique serait de ne requalifier cette confrontation qu\u2019en ces termes, en n\u00e9gligeant les formes de puissance indirecte qui structurent d\u00e9j\u00e0 le rapport de force.\u00a0\u00a0<\/p>\n<ul>&#13;<\/p>\n<li>\u00a0Elcano Royal Institute, Elcano Global Presence Index 2024, Madrid, 2024.<\/li>\n<p>&#13;<\/p>\n<li>\u00a0World Bank, World Development Indicators, \u00e9ditions 2023\u20132024.<\/li>\n<p>&#13;<\/p>\n<li>\u00a0Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), Military Expenditure Database, 2023\u20132024.<\/li>\n<p>&#13;<\/p>\n<li>\u00a0International Monetary Fund (IMF), World Economic Outlook Database, \u00e9ditions 2023\u20132024.<\/li>\n<p>&#13;<\/p>\n<li>\u00a0https:\/\/brandirectory.com\/reports\/global\/2025<\/li>\n<p>&#13;<\/p>\n<li>\u00a0Michael Beckley, The Power of Nations: Measuring What Matters, MIT Press, 2018.<\/li>\n<p>&#13;<\/p>\n<li>&#13;\n<p>\u00a0Freedom House, Freedom in the World 2024.<\/p>\n<p>&#13;\n<\/li>\n<p>&#13;<\/p>\n<li>&#13;\n<p>\u00a0NATO, Strategic Concept (2022) et analyses OTAN sur la saturation strat\u00e9gique, la coercition et les menaces hybride https:\/\/www.nato.int\/en\/news-and-events\/articles\/news\/2025\/08\/28\/defence-expenditure-of-nato-countries-2014-2025<\/p>\n<p>&#13;\n<\/li>\n<p>&#13;<\/p>\n<li>&#13;\n<p>\u00a0https:\/\/www.consilium.europa.eu\/en\/policies\/defence-numbers\/\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>&#13;\n<\/li>\n<p>&#13;<\/p>\n<li>&#13;\n<p>\u00a0https:\/\/www.rand.org\/content\/dam\/rand\/pubs\/research_reports\/RR2700\/RR2791\/RAND_RR2791.pdf\u00a0<\/p>\n<p>&#13;\n<\/li>\n<p>&#13;\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Par V\u00e9ronique Chabourine, Analyste du \u00ab\u2009soft power\u2009\u00bb Dans la nuit du 8 au 9 janvier 2026, la Russie&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":691550,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1590],"tags":[5734,11,78761,11352,12076,1777,674,56833,27159,12,4536,15492,132,220,19657],"class_list":{"0":"post-691549","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-ukraine","8":"tag-5734","9":"tag-actualites","10":"tag-contrainte","11":"tag-disent","12":"tag-donnees","13":"tag-eu","14":"tag-europe","15":"tag-idees-debats","16":"tag-influence","17":"tag-news","18":"tag-opinion","19":"tag-presence","20":"tag-russie","21":"tag-ukraine","22":"tag-vraiment"},"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/115964278408550095","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/691549","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=691549"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/691549\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/691550"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=691549"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=691549"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=691549"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}