{"id":74089,"date":"2025-05-04T11:06:20","date_gmt":"2025-05-04T11:06:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/74089\/"},"modified":"2025-05-04T11:06:20","modified_gmt":"2025-05-04T11:06:20","slug":"comment-la-mort-controversee-dun-commissaire-a-tue-le-mouvement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/74089\/","title":{"rendered":"comment la mort controvers\u00e9e d&rsquo;un commissaire a tu\u00e9 le mouvement"},"content":{"rendered":"<p>A la fin des ann\u00e9es 1960, il n&rsquo;y avait qu&rsquo;une seule universit\u00e9 \u00e0 Lyon. Elle regroupait les quatre facult\u00e9s : la fac de droit et de m\u00e9decine, traditionnellement de droite, et les facs de lettres et de sciences, marqu\u00e9es \u00e0 gauche.<\/p>\n<p>Pour les \u00e9tudiants, les conditions \u00e9taient assez pr\u00e9caires. Le campus de la Doua \u00e0 Villeurbanne venait d&rsquo;ouvrir et \u00e9tait encore un immense terrain boueux. Et les autres b\u00e2timents apparaissaient comme v\u00e9tustes, notamment ceux du quai Claude Bernard o\u00f9 de nombreux \u00e9tudiants \u00e9taient oblig\u00e9s de suivre les cours dans les escaliers.<\/p>\n<p>Avec 60 000 protagonistes, les \u00e9tudiants repr\u00e9sentent pourtant 15% de la population de Lyon.<\/p>\n<p>En dehors de la fac, les jeunes Lyonnais fustigent de plus en plus une soci\u00e9t\u00e9 archa\u00efque, avec des m\u00e9dias et une justice \u00e0 la botte du pouvoir politique. Les policiers pouvaient se montrer tr\u00e8s violents depuis la fin de la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie. Et puis il y avait un certain puritanisme dans les lyc\u00e9es et les cit\u00e9s universitaires, o\u00f9 la mixit\u00e9 restait interdite.<\/p>\n<p>C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pour exiger la mixit\u00e9 que les r\u00e9sidences universitaires sont bloqu\u00e9es au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e 1968.<\/p>\n<p>A Lyon, trois forces principales de contestation se d\u00e9gagent.<\/p>\n<p>Il y a les mao\u00efstes, avec de nombreux \u00e9tudiants en philosophie comme Jean-Claude Rey et surtout Alain Charnomordic, un passionn\u00e9 et un excellent orateur.<\/p>\n<p>Les anarchistes des Pentes de la Croix-Rousse recrutent essentiellement chez les \u00e9tudiants en sociologie mais sont mal structur\u00e9s, sans leader.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;extr\u00eame-gauche contestataire, avec des figures comme Pierre Masson, un \u00e9tudiant en \u00e9conomie plut\u00f4t m\u00e9thodique et r\u00e9serv\u00e9, et des syndicalistes de la CFDT comme Claude Huissou, pos\u00e9 mais d\u00e9termin\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;objectif \u00e9tait clairement politique : renverser le g\u00e9n\u00e9ral De Gaulle pour donner le pouvoir aux \u00e9tudiants et aux ouvriers.<\/p>\n<p><strong>Une police tr\u00e8s violente<\/strong><\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des autorit\u00e9s, le pr\u00e9fet du Rh\u00f4ne Max Moulins analyse la situation comme bon nombre de ses pairs. Et pr\u00e9f\u00e8re la force au dialogue avec les \u00e9tudiants. Ce qui finira par d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur de mai 68, c&rsquo;est la charge violente de la police contre les \u00e9tudiants parisiens sur le boulevard Saint-Michel le 3 mai.<\/p>\n<p>A Lyon, la gr\u00e8ve est imm\u00e9diate. Les \u00e9tudiants de lettres et de l&rsquo;Insa sont les premiers \u00e0 se mobiliser. Puis toutes les autres facs suivent d\u00e8s le 5 mai, sauf celle de droit r\u00e9put\u00e9e assez r\u00e9ac.<\/p>\n<p>Mais les gr\u00e9vistes s&rsquo;organisent pour emp\u00eacher les \u00e9tudiants d&rsquo;entrer dans les universit\u00e9s, allant jusqu&rsquo;\u00e0 souder les portes !<\/p>\n<p>R\u00e9sultat, le 10 mai, toutes les facs sont occup\u00e9es par les \u00e9tudiants qui organisaient des d\u00e9bats, certains dorment m\u00eame sur place.<\/p>\n<p>Le 13 mai, une grande manifestation a lieu dans les rues de la capitale des Gaules. Plus de 25 000 personnes d\u00e9filent de la Presqu&rsquo;\u00eele jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;usine Rhodia de Vaise. Les \u00e9tudiants re\u00e7oivent le renfort bienvenu d&rsquo;ouvriers, mais aussi des \u00ab\u00a0trimards\u00a0\u00bb, les jeunes et marginaux vivant dans les banlieues. Du jamais vu depuis les gr\u00e8ves de mai 1936\u2026<\/p>\n<p>Le slogan de la manifestation est encore peu inspir\u00e9 : \u00ab\u00a0Dix ans, \u00e7a suffit\u00a0\u00bb. En r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la long\u00e9vit\u00e9 de Charles de Gaulle au pouvoir.<\/p>\n<p>Les politiques locaux sont surpris par ce mouvement. Le maire Louis Pradel ne veut surtout pas faire de vagues et ne r\u00e9agit pas. Tandis que le pr\u00e9fet et le recteur ne re\u00e7oivent plus d&rsquo;ordres de Paris \u00e0 cause de la vacance du pouvoir, et encadrent les mouvements a minima.<\/p>\n<p>De plus, beaucoup de sites strat\u00e9giques sont \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat comme le port de Gerland ou la raffinerie de Feyzin. Et plusieurs temples de la consommation et institutions culturelles se mettent aussi en gr\u00e8ve.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Bref, Lyon nous appartenait !\u00a0\u00bb, r\u00e9sumait pour LyonMag G\u00e9rard Mouret, l&rsquo;un des principaux leaders de mai 68 \u00e0 Lyon.<\/p>\n<p>Galvanis\u00e9s par la situation, certains \u00e9tudiants ambitionnent de prendre la pr\u00e9fecture d&rsquo;assaut pour faire pression. Mais certaines voix dissonantes comme celles de la CGT et du Parti communiste rappellent que De Gaulle serait alors oblig\u00e9 de faire intervenir l&rsquo;arm\u00e9e. Une escalade de la violence que beaucoup ne souhaitaient pas. Mais d&rsquo;autres \u00e9taient d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 entrer en conflit frontal avec les autorit\u00e9s.<\/p>\n<p>Et le 24 mai, une nouvelle tentative de prise de la pr\u00e9fecture du Rh\u00f4ne est organis\u00e9e. Sentant le coup se pr\u00e9parer, le pr\u00e9fet Max Moulins envoie des policiers sur le pont Lafayette pour barrer le chemin aux \u00e9tudiants. Aux jets de grenades lacrymog\u00e8nes, les manifestants r\u00e9pliquent avec des pierres. Des barricades sont m\u00eame \u00e9rig\u00e9es aux Cordeliers.<\/p>\n<p>Peu avant minuit, deux trimards du nom de Michel Raton et Marcel Munch lancent sur les policiers un camion vol\u00e9 sur un chantier et charg\u00e9 de pierres avec l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rateur bloqu\u00e9 par un pav\u00e9. Un terrible accident qui provoque la mort du commissaire Ren\u00e9 Lacroix.<\/p>\n<p style=\"text-align:center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" height=\"504\" src=\"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/015-grd.jpg\" width=\"500\"\/><\/p>\n<p>Un \u00e9pisode marquant pour les Lyonnais qui prennent imm\u00e9diatement leurs distances avec le mouvement \u00e9tudiant jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent plus festif que dangereux. D\u00e8s le lendemain, ils sont nombreux \u00e0 venir fleurir le pont o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 le commissaire.<\/p>\n<p>Le bilan est lourd : trois morts dont deux manifestants, et une cinquantaine d&rsquo;hospitalis\u00e9s, majoritairement des policiers.<\/p>\n<p><strong>La contre-attaque gaulliste<\/strong><\/p>\n<p>Le pouvoir saute sur l&rsquo;occasion pour renverser l&rsquo;opinion et basculer les violences polici\u00e8res au second plan. Le Premier ministre Georges Pompidou \u00e9voque \u00ab\u00a0une tentative \u00e9vidente de d\u00e9clencher un d\u00e9but de guerre civile, comme le d\u00e9montre aussi ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 dans de grandes villes comme Lyon\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>D&rsquo;ailleurs, d\u00e8s le lendemain de la mort du commissaire Lacroix, des interpellations massives sont r\u00e9alis\u00e9es. Et tr\u00e8s rares sont les voix \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever \u00e0 Lyon pour le d\u00e9noncer. Plus de 200 personnes sont arr\u00eat\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans les rues, les gaullistes organisent une manifestation le 30 mai. En t\u00eate du cort\u00e8ge regroupant plusieurs dizaines de milliers de personnes, un certain <a href=\"https:\/\/www.lyonmag.com\/profil-personnalite-lyonnaise\/25\/michel-noir\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Michel Noir<\/a>, qui deviendra ensuite maire de la ville. Dans d&rsquo;autres villes comme Marseille ou Lille, ces contre-manifestations font des bides. Mais \u00e0 Lyon, il y a un sursaut, voire un rejet. M\u00eame Louis Pradel affiche son soutien en saluant le cort\u00e8ge depuis le balcon de l&rsquo;H\u00f4tel de Ville.<\/p>\n<p>Si les \u00e9tudiants gr\u00e9vistes d\u00e9filent le m\u00eame jour pour s&rsquo;opposer aux gaullistes, leur mouvement s&rsquo;essouffle. La faute aux ouvriers qui reprennent petit \u00e0 petit le travail, essor\u00e9s financi\u00e8rement par autant de semaines sans paie.<\/p>\n<p>L&rsquo;invasion de la Tch\u00e9coslovaquie en juillet par les troupes sovi\u00e9tiques finit de diviser profond\u00e9ment les \u00e9tudiants.<\/p>\n<p>Et les examens reprennent donc en septembre dans la plupart des facult\u00e9s lyonnaises.<\/p>\n<p>Marcel Munch et Michel Raton seront eux acquitt\u00e9s par la cour d&rsquo;assises du Rh\u00f4ne \u00e0 l&rsquo;automne 1970, car le t\u00e9moignage d&rsquo;un interne r\u00e9v\u00e8lera que le commissaire Ren\u00e9 Lacroix, 51 ans, est mort d&rsquo;une crise cardiaque \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital Edouard-Herriot, et non renvers\u00e9 par le camion. C&rsquo;est lui qui l&rsquo;avait pris en charge aux urgences, et il clamera depuis lors que des preuves existantes de cet infarctus ont ensuite disparu.<\/p>\n<p>Ce qui fait qu&rsquo;encore aujourd&rsquo;hui, la cause exacte du d\u00e9c\u00e8s de Ren\u00e9 Lacroix reste un sujet de d\u00e9bat.<\/p>\n<p>Outre le d\u00e9part de Charles de Gaulle en 1969, le mouvement de mai 68 a permis de faire \u00e9voluer la soci\u00e9t\u00e9 avec une plus grande ind\u00e9pendance des m\u00e9dias, la mixit\u00e9 dans les \u00e9tablissements, le droit \u00e0 l&rsquo;avortement\u2026<br \/>&#13;<br \/>\nIl y a \u00e9galement la cr\u00e9ation de l&rsquo;Universit\u00e9 Lyon III, qui permet de ne plus faire cohabiter les juristes et les litt\u00e9raires, trop oppos\u00e9s sur le plan politique. Les premiers sex-shops vont aussi leur apparition en ville apr\u00e8s mai 68.<\/p>\n<p>La plupart des leaders locaux ont poursuivi leur combat de mani\u00e8re diff\u00e9rente. Jean-Marie Keunebrock, membre de l&rsquo;Agel, a fond\u00e9 Radio Canut \u00e0 la fin des ann\u00e9es 70. G\u00e9rard Mouret lui est entr\u00e9 chez Renault V\u00e9hicule Industriel (RVI) o\u00f9 il a d\u00e9velopp\u00e9 des r\u00e9seaux de bus pour le Venezuela et l&rsquo;Afrique.<\/p>\n<p>Face \u00e0 la d\u00e9ferlante gaulliste aux l\u00e9gislatives de juin 68, la gauche se r\u00e9organise avec la cr\u00e9ation du Parti socialiste l&rsquo;ann\u00e9e suivante. A Lyon, certains militants se lancent alors dans cette aventure qui ne portera ses fruits que trente ans plus tard. Parmi eux, <a href=\"https:\/\/www.lyonmag.com\/profil-personnalite-lyonnaise\/1\/gerard-collomb\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">G\u00e9rard Collomb<\/a> ou <a href=\"https:\/\/www.lyonmag.com\/profil-personnalite-lyonnaise\/44\/jean-jack-queyranne\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Jean-Jack Queyranne<\/a>\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"A la fin des ann\u00e9es 1960, il n&rsquo;y avait qu&rsquo;une seule universit\u00e9 \u00e0 Lyon. 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