{"id":745874,"date":"2026-02-19T20:01:14","date_gmt":"2026-02-19T20:01:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/745874\/"},"modified":"2026-02-19T20:01:14","modified_gmt":"2026-02-19T20:01:14","slug":"quand-lorient-et-lafrique-rappellent-a-leurope-son-propre-effacement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/745874\/","title":{"rendered":"Quand l\u2019Orient et l\u2019Afrique rappellent \u00e0 l\u2019Europe son propre effacement"},"content":{"rendered":"<p>                                                                          Agrandir l\u2019image : Illustration 1        <\/p>\n<p>Avant m\u00eame d\u2019\u00eatre une histoire de dogmes ou de constitutions, le christianisme est aussi une histoire de formes entre des rites, des langues, des voix. Et c\u2019est l\u00e0 que la figure de Komitas Vardapet devient une porte d\u2019entr\u00e9e presque id\u00e9ale. Pr\u00eatre (vardapet), musicologue et compositeur (1869-1935), Komitas a travaill\u00e9 \u00e0 la jonction de trois mondes entre la liturgie chr\u00e9tienne orientale, les chants populaires arm\u00e9niens et les outils savants de la musique \u201cclassique\u201d europ\u00e9enne. Il ne s\u2019est pas content\u00e9 de \u201ccollecter\u201d , il a compris que la m\u00e9moire d\u2019un peuple se cache souvent dans une m\u00e9lodie plus s\u00fbrement que dans un manuel d\u2019histoire, et que l\u2019on peut perdre une nation sans effacer sa musique tant que quelqu\u2019un sait encore la transcrire, la sauver, la r\u00e9ordonner. Selon des travaux cit\u00e9s par ses contemporains, il aurait rassembl\u00e9 environ 4 000 pi\u00e8ces (arm\u00e9niennes, mais aussi turques et kurdes), comme si l\u2019archive sonore disait, en creux, la complexit\u00e9 r\u00e9elle des appartenances dans l\u2019Orient imp\u00e9rial. Komitas est aussi reconnu par l\u2019UNESCO comme une figure majeure (compositeur, ethnomusicologue, chercheur, chanteur) pr\u00e9cis\u00e9ment parce que son \u0153uvre montre comment une tradition chr\u00e9tienne peut tenir dans la modernit\u00e9 sans devenir un mus\u00e9e. <br \/>Et il n\u2019est pas un cas isol\u00e9, l\u2019Orient chr\u00e9tien a produit, tr\u00e8s t\u00f4t, des clercs-auteurs et des clercs-compositeurs(hymnographes, chantres, b\u00e2tisseurs de liturgies) preuve que, bien avant les \u00c9tats-nations, la chr\u00e9tient\u00e9 a \u00e9t\u00e9 un continent sonore. Donc quand on parle de \u201cl\u00e9gitimit\u00e9 chr\u00e9tienne\u201d, on parle aussi de ce qui survit dans les peuples quand les fronti\u00e8res, les empires et m\u00eame les alphabets changent. La musique, elle, a cette insolence qu\u2019elle traverse.<\/p>\n<p>En f\u00e9vrier 2026, la Cour de cassation remet un point de droit l\u00e0 o\u00f9 beaucoup aimeraient un point d\u2019identit\u00e9. Elle rappelle, dans une affaire o\u00f9 une norme religieuse avait \u00e9t\u00e9 invoqu\u00e9e dans le raisonnement, que le juge de la R\u00e9publique ne peut pas faire de la r\u00e8gle confessionnelle une r\u00e8gle de droit applicable comme telle or en France, la norme ultime n\u2019est pas un dogme, mais l\u2019ordre juridique \u00e9tatique et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que la la\u00efcit\u00e9 organise. <\/p>\n<p>L\u2019histoire du christianisme n\u2019est pas seulement une histoire de foi, mais une histoire de nations. Alors que l\u2019Arm\u00e9nie, premier \u00c9tat chr\u00e9tien (301), a su pr\u00e9server juridiquement son identit\u00e9 religieuse dans sa Constitution contemporaine, la France, autoproclam\u00e9e \u00ab fille a\u00een\u00e9e de l\u2019\u00c9glise \u00bb, a choisi la la\u00efcit\u00e9 depuis 1905. Or, une question d\u00e9rangeante surgit : les pays aujourd\u2019hui musulmans, mais jadis chr\u00e9tiens \u00c9gypte, Syrie, Turquie, Maghreb ne sont-ils pas plus l\u00e9gitimes que l\u2019Europe \u00e0 revendiquer une identit\u00e9 chr\u00e9tienne, eux qui furent les matrices m\u00eames de la pens\u00e9e chr\u00e9tienne ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse suppose de croiser les approches : juridique (droit constitutionnel et droit international), historique et anthropologique (trajectoires de civilisations), philosophique et psychanalytique (identit\u00e9, m\u00e9moire, refoulement).<\/p>\n<p>La l\u00e9gitimit\u00e9 chr\u00e9tienne ,entre droit et histoire<\/p>\n<p>L\u2019Arm\u00e9nie occupe une place singuli\u00e8re dans l\u2019histoire universelle du christianisme car elle est le premier \u00c9tat \u00e0 avoir officiellement adopt\u00e9 le christianisme comme religion d\u2019\u00c9tat en 301, sous le r\u00e8gne de Tiridate IV, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019action missionnaire de Gr\u00e9goire l\u2019Illuminateur. Ce choix pr\u00e9coce pr\u00e9c\u00e8de l\u2019\u00e9dit de Milan (313), par lequel Constantin et Licinius ne faisaient encore qu\u2019accorder la libert\u00e9 de culte aux chr\u00e9tiens. Dans le cas arm\u00e9nien, il ne s\u2019agit pas seulement de tol\u00e9rance, mais d\u2019une transformation juridique et institutionnelle car le christianisme devient principe d\u2019organisation du royaume. Aujourd\u2019hui encore, l\u2019article 18 de la Constitution de la R\u00e9publique d\u2019Arm\u00e9nie dispose que \u00ab l\u2019\u00c9glise apostolique arm\u00e9nienne est l\u2019\u00c9glise nationale, dans le cadre de la mission de l\u2019\u00c9glise dans l\u2019histoire spirituelle du peuple arm\u00e9nien \u00bb. On retrouve ici une rare continuit\u00e9 entre un \u00e9v\u00e9nement fondateur du IV\u1d49 si\u00e8cle et un ordre constitutionnel contemporain, continuit\u00e9 que peu de nations peuvent revendiquer. Comme l\u2019a \u00e9crit Ren\u00e9 Cassin \u00e0 propos de la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019homme, \u00ab un texte de droit ne na\u00eet jamais du n\u00e9ant, il est l\u2019h\u00e9ritier de traditions profondes \u00bb et l\u2019Arm\u00e9nie illustre parfaitement ce principe, en inscrivant dans son droit positif une m\u00e9moire chr\u00e9tienne mill\u00e9naire.<br \/>La France a connu une trajectoire presque inverse. Baptis\u00e9e en 496 avec Clovis, elle se proclamera tr\u00e8s t\u00f4t \u00ab fille a\u00een\u00e9e de l\u2019\u00c9glise \u00bb, titre confirm\u00e9 par le pape Jean-Paul II lors de son voyage \u00e0 Reims en 1996. Tout l\u2019\u00e9difice cap\u00e9tien reposait sur cette alliance entre le tr\u00f4ne et l\u2019autel, le sacre de Reims faisant du roi l\u2019oint du Seigneur, selon une th\u00e9ologie politique h\u00e9rit\u00e9e de saint Augustin : \u00ab Sans justice, les royaumes ne sont que de grandes brigandages \u00bb (Cit\u00e9 de Dieu, IV, 4). La justice divine donnait au pouvoir royal son sens et sa l\u00e9gitimit\u00e9. Mais la R\u00e9volution fran\u00e7aise de 1789 op\u00e9ra une rupture radicale avec l\u2019article 10 de la D\u00e9claration des droits de l\u2019homme et du citoyen affirme la libert\u00e9 de conscience, rompant avec l\u2019unicit\u00e9 religieuse impos\u00e9e sous l\u2019Ancien R\u00e9gime. La loi de 1905 sur la s\u00e9paration des \u00c9glises et de l\u2019\u00c9tat parach\u00e8ve cette \u00e9volution en instaurant la neutralit\u00e9 confessionnelle. L\u2019article 1er de la Constitution de 1958 le rappelle : \u00ab La France est une R\u00e9publique indivisible, la\u00efque, d\u00e9mocratique et sociale. \u00bb L\u00e0 o\u00f9 l\u2019Arm\u00e9nie a consacr\u00e9 juridiquement sa m\u00e9moire chr\u00e9tienne, la France a choisi de la refouler dans le domaine priv\u00e9. Comme le note Marcel Gauchet dans Le d\u00e9senchantement du monde, le christianisme a paradoxalement pr\u00e9par\u00e9 lui-m\u00eame ce mouvement en \u00ab sortant la religion de la religion \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire en rendant possible l\u2019autonomie du politique. La France incarne ce passage : h\u00e9riti\u00e8re chr\u00e9tienne mais m\u00e8re de la la\u00efcit\u00e9, elle a institutionnalis\u00e9 un oubli volontaire.<br \/>C\u2019est ici que le contraste devient plus troublant si l\u2019on se tourne vers les terres anciennement chr\u00e9tiennes pass\u00e9es sous domination musulmane. L\u2019Afrique du Nord, la Syrie, l\u2019Anatolie ou l\u2019\u00c9gypte furent bien avant la Gaule des terres profond\u00e9ment christianis\u00e9es. Augustin d\u2019Hippone (354-430), n\u00e9 \u00e0 Thagaste en Numidie (Alg\u00e9rie actuelle), n\u2019est pas seulement une figure de l\u2019\u00c9glise latine, il est l\u2019un des fondateurs de la pens\u00e9e occidentale. Sa Cit\u00e9 de Dieu a fa\u00e7onn\u00e9 la conception chr\u00e9tienne du pouvoir et de la justice qui dominera l\u2019Europe m\u00e9di\u00e9vale. Tertullien et Cyprien de Carthage avaient d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9par\u00e9 ce terrain, \u00e9laborant une th\u00e9ologie du martyre et de l\u2019\u00c9glise. De la m\u00eame mani\u00e8re, la Syrie fut la matrice de communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes parmi les plus anciennes c\u2019est \u00e0 Antioche que, selon les Actes des Ap\u00f4tres (11, 26), les disciples furent pour la premi\u00e8re fois appel\u00e9s \u00ab chr\u00e9tiens \u00bb. En Anatolie se tiennent les grands conciles \u0153cum\u00e9niques : Nic\u00e9e en 325, Constantinople en 381, Chalc\u00e9doine en 451, o\u00f9 se d\u00e9cident les dogmes fondamentaux de la Trinit\u00e9 et de la double nature du Christ. Quant \u00e0 l\u2019\u00c9gypte, elle a vu na\u00eetre le monachisme avec Antoine le Grand et Pac\u00f4me, et une \u00e9cole th\u00e9ologique d\u2019Alexandrie qui a marqu\u00e9 toute la patristique.<br \/>Autrement dit, ce n\u2019est pas l\u2019Europe occidentale mais bien l\u2019Orient et l\u2019Afrique du Nord qui furent les matrices doctrinales, spirituelles et institutionnelles du christianisme. \u00ab L\u2019Orient nous a donn\u00e9 le Christ et les Ap\u00f4tres \u00bb, \u00e9crivait Chateaubriand dans Itin\u00e9raire de Paris \u00e0 J\u00e9rusalem (1811), soulignant que la France ne fut qu\u2019une terre d\u2019accueil secondaire de cette religion. Or, l\u2019islamisation du VII\u1d49 si\u00e8cle a profond\u00e9ment transform\u00e9 ces soci\u00e9t\u00e9s. La conqu\u00eate arabe, puis la domination ottomane, ont marginalis\u00e9 les communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes, r\u00e9duites au statut de dhimmis. Mais ce basculement politique et religieux n\u2019efface pas l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 historique. Michel Foucault, dans L\u2019arch\u00e9ologie du savoir, rappelait que les strates du pass\u00e9 ne disparaissent jamais compl\u00e8tement : elles demeurent sous la surface, pr\u00eates \u00e0 \u00eatre r\u00e9activ\u00e9es. De m\u00eame, le christianisme ancien de ces terres islamis\u00e9es demeure une strate fondamentale de leur identit\u00e9, m\u00eame s\u2019il ne s\u2019exprime plus dans leur droit positif.<br \/>On peut donc dire que l\u2019Arm\u00e9nie incarne la continuit\u00e9 juridique, la France le refoulement la\u00efque, et les nations islamis\u00e9es l\u2019effacement sous contrainte. Mais, paradoxalement, ces derni\u00e8res poss\u00e8dent une l\u00e9gitimit\u00e9 historique plus profonde que la France elle-m\u00eame, elles furent chr\u00e9tiennes avant elle, et dans un sens plus fondateur. Freud, dans Malaise dans la civilisation, notait que ce qui est refoul\u00e9 \u00ab revient sous forme de sympt\u00f4me \u00bb. Le patrimoine arch\u00e9ologique, les monast\u00e8res coptes d\u2019\u00c9gypte, les mosa\u00efques byzantines de Turquie ou les ruines des basiliques de Syrie sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces sympt\u00f4mes, les t\u00e9moins muets d\u2019une identit\u00e9 enfouie. L\u2019Europe, elle, vit son propre refoulement car \u00a0en pr\u00e9tendant universaliser la raison la\u00efque, elle nie parfois la profondeur chr\u00e9tienne de ses institutions. Mais les deux refoulements ne sont pas de m\u00eame nature, en Orient, ils r\u00e9sultent d\u2019une domination \u00e9trang\u00e8re, en Occident d\u2019un choix politique.<br \/>Ainsi, la question de la l\u00e9gitimit\u00e9 chr\u00e9tienne d\u00e9passe la simple chronologie. Elle interroge la capacit\u00e9 des nations \u00e0 reconna\u00eetre juridiquement, culturellement ou symboliquement la m\u00e9moire religieuse qui les a fond\u00e9es. L\u2019Arm\u00e9nie illustre l\u2019h\u00e9ritage assum\u00e9, la France l\u2019h\u00e9ritage transform\u00e9, et l\u2019Orient islamis\u00e9 l\u2019h\u00e9ritage occult\u00e9. Comme l\u2019\u00e9crivait Paul Val\u00e9ry dans Regards sur le monde actuel, \u00ab les civilisations sont mortelles \u00bb. Mais si elles meurent, elles laissent des traces ; et ces traces, qu\u2019on le veuille ou non, deviennent une part inali\u00e9nable de la l\u00e9gitimit\u00e9 historique des nations.<\/p>\n<p>M\u00e9moire et identit\u00e9 ,l\u2019approche anthropologique et philosophique<\/p>\n<p>L\u2019identit\u00e9 religieuse d\u2019un peuple n\u2019est jamais r\u00e9ductible \u00e0 une croyance priv\u00e9e ; elle s\u2019enracine dans les structures symboliques et anthropologiques qui fa\u00e7onnent les soci\u00e9t\u00e9s. Claude L\u00e9vi-Strauss rappelait que \u00ab chaque culture est un syst\u00e8me de significations \u00bb (Anthropologie structurale, 1958). On mesure aussi la diff\u00e9rence anthropologique entre l\u2019Europe occidentale et l\u2019Arm\u00e9nie \u00e0 travers le rapport aux rites et au temps. En Gaule, l\u2019adoption du christianisme s\u2019est op\u00e9r\u00e9e par superposition progressive, de nombreuses f\u00eates pa\u00efennes furent christianis\u00e9es, comme la f\u00eate du solstice d\u2019hiver devenue No\u00ebl, ou les f\u00eates de la fertilit\u00e9 absorb\u00e9es dans P\u00e2ques. Le calendrier julien puis gr\u00e9gorien a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment remani\u00e9 pour aligner les cycles naturels sur les f\u00eates chr\u00e9tiennes. Comme le montre Mircea Eliade dans Le sacr\u00e9 et le profane, cette translation n\u2019est jamais une suppression mais une \u00ab r\u00e9orientation du sacr\u00e9 \u00bb et le christianisme occidental a recouvert le paganisme en le transfigurant. \u00c0 l\u2019inverse, l\u2019Arm\u00e9nie ne connut pas ce syncr\u00e9tisme de m\u00eame ampleur. L\u2019adoption du christianisme fut un acte de rupture plus radical, qui substitua directement une nouvelle organisation du temps et des rites \u00e0 l\u2019ancien culte zoroastrien et hell\u00e9nis\u00e9. L\u2019alphabet invent\u00e9 par Mesrop Machtots au V\u1d49 si\u00e8cle servit d\u2019ailleurs d\u2019abord \u00e0 traduire les \u00c9vangiles, preuve que la m\u00e9moire chr\u00e9tienne y fut fondatrice et non superpos\u00e9e.<br \/>Le christianisme, avant m\u00eame d\u2019\u00eatre une foi, fut un syst\u00e8me global car il a structur\u00e9 les rites du temps, les f\u00eates, les institutions, les normes morales, jusqu\u2019au langage juridique. En Arm\u00e9nie, en Syrie, en \u00c9gypte ou en Afrique du Nord, il fut le sch\u00e8me organisateur de la vie collective, donnant une coh\u00e9sion symbolique qui surv\u00e9cut m\u00eame aux conqu\u00eates. Lorsque l\u2019on parle de \u00ab l\u00e9gitimit\u00e9 chr\u00e9tienne \u00bb, il ne s\u2019agit donc pas seulement de religion, mais d\u2019une profondeur anthropologique qui a marqu\u00e9 la m\u00e9moire longue des peuples.<br \/>La France offre un exemple paradoxal de cette logique. Si le christianisme fut longtemps le ciment du royaume, il est devenu objet de refoulement \u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine. Paul Ric\u0153ur, dans La m\u00e9moire, l\u2019histoire, l\u2019oubli (2000), distingue entre m\u00e9moire assum\u00e9e et m\u00e9moire bless\u00e9e. La France est l\u2019incarnation d\u2019une m\u00e9moire bless\u00e9e : fille a\u00een\u00e9e de l\u2019\u00c9glise, elle a choisi de nier officiellement ses racines religieuses au nom de la la\u00efcit\u00e9. Ce paradoxe se traduit par des d\u00e9bats incessants , fallait-il mentionner les \u00ab racines chr\u00e9tiennes de l\u2019Europe \u00bb dans le projet de Constitution europ\u00e9enne de 2004 ? Le refus fut r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019une angoisse identitaire parce que reconna\u00eetre ces racines aurait sembl\u00e9 trahir l\u2019universalisme r\u00e9publicain. Pourtant, cette absence elle-m\u00eame agit comme un sympt\u00f4me freudien. Car ce qui est refoul\u00e9 revient sous d\u2019autres formes : la la\u00efcit\u00e9 fran\u00e7aise, pens\u00e9e comme neutralit\u00e9, se vit parfois comme une nouvelle religion civile, une sacralisation du vide.<br \/>En miroir, les pays anciennement chr\u00e9tiens islamis\u00e9s ne sont pas indemnes de ce m\u00eame processus. L\u2019anthropologie montre que les civilisations ne d\u00e9truisent jamais compl\u00e8tement ce qu\u2019elles recouvrent. Michel de Certeau, dans L\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire, \u00e9crivait que \u00ab l\u2019effacement laisse toujours des traces \u00bb. L\u2019islamisation du VII\u1d49 si\u00e8cle a impos\u00e9 une nouvelle grammaire symbolique, mais sans abolir l\u2019ancienne , les monast\u00e8res coptes d\u2019\u00c9gypte continuent de fonctionner, les ic\u00f4nes byzantines resurgissent sous la chaux, les ruines des basiliques syriennes se dressent encore dans le d\u00e9sert. Ce sont des palimpsestes, sous l\u2019\u00e9criture dominante, on devine encore la premi\u00e8re. Anthropologiquement, la l\u00e9gitimit\u00e9 chr\u00e9tienne de ces terres n\u2019est pas effac\u00e9e, elle est stratifi\u00e9e.<br \/>Philosophiquement, cela interroge la notion m\u00eame d\u2019identit\u00e9. Hegel rappelait que \u00ab l\u2019histoire est le devenir de l\u2019Esprit \u00bb, et que chaque peuple est le moment d\u2019une conscience universelle. Le christianisme fut le moment fondateur de l\u2019Orient et de l\u2019Afrique, avant d\u2019\u00eatre celui de l\u2019Europe. Dire que l\u2019Europe seule serait \u00ab chr\u00e9tienne \u00bb rel\u00e8ve d\u2019une illusion r\u00e9trospective. En r\u00e9alit\u00e9, l\u2019Europe n\u2019a re\u00e7u ce legs qu\u2019apr\u00e8s coup, en h\u00e9riti\u00e8re tardive, tandis que la matrice se trouvait ailleurs. Nietzsche, dans La g\u00e9n\u00e9alogie de la morale, montrait d\u00e9j\u00e0 que nos valeurs modernes, m\u00eame la\u00efques, sont \u00ab encore satur\u00e9es de christianisme \u00bb. Autrement dit, le refoulement ne supprime pas la dette.<br \/>La psychanalyse peut \u00e9clairer ce double mouvement de refoulement et de survivance. Freud, dans Malaise dans la civilisation (1930), explique que les civilisations, comme les individus, fonctionnent par sublimation et par refoulement. L\u2019Europe a sublim\u00e9 son pass\u00e9 chr\u00e9tien en valeurs universelles : droits de l\u2019homme, dignit\u00e9 de la personne, rationalit\u00e9 scientifique, autant d\u2019h\u00e9ritages christianis\u00e9s et s\u00e9cularis\u00e9s. L\u2019Orient islamis\u00e9, lui, a refoul\u00e9 son christianisme ancien sous une domination religieuse nouvelle, mais sans parvenir \u00e0 l\u2019\u00e9radiquer totalement. Le retour se fait l\u00e0 aussi sous forme de sympt\u00f4mes de p\u00e8lerinages coptes en \u00c9gypte, \u00e0 la survie des communaut\u00e9s assyriennes en Irak, de la m\u00e9moire du Byzance chr\u00e9tien dans l\u2019imaginaire grec\u2026<br \/>La litt\u00e9rature, enfin, t\u00e9moigne de ce dialogue souterrain entre m\u00e9moire et effacement. Gustave Flaubert, en voyage en \u00c9gypte, note dans ses Voyages en Orient (1850) : \u00ab Sous la mosqu\u00e9e, il y a toujours une \u00e9glise. \u00bb Cette phrase condense l\u2019id\u00e9e que chaque religion superpos\u00e9e recouvre, mais ne d\u00e9truit pas, les couches ant\u00e9rieures. De m\u00eame, Andr\u00e9 Malraux, m\u00e9ditant devant les ruines byzantines d\u2019Asie Mineure, voyait en elles le signe d\u2019une \u00ab m\u00e9moire plus forte que l\u2019oubli \u00bb. L\u2019anthropologie rejoint ici la psychanalyse car ce qui est recouvert survit, et ce qui est refoul\u00e9 ressurgit.<br \/>Ainsi, les nations islamis\u00e9es ne sont pas moins l\u00e9gitimes \u00e0 revendiquer un h\u00e9ritage chr\u00e9tien que la France : elles en furent la matrice premi\u00e8re. Mais leur rapport \u00e0 cette m\u00e9moire est diff\u00e9rent car il est celui de l\u2019effacement subi, l\u00e0 o\u00f9 la France a choisi l\u2019oubli volontaire. Entre la m\u00e9moire bless\u00e9e de l\u2019Europe et la m\u00e9moire occult\u00e9e de l\u2019Orient, l\u2019Arm\u00e9nie demeure l\u2019exemple rare d\u2019une m\u00e9moire assum\u00e9e et transform\u00e9e en droit. Et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que se joue l\u2019essentiel , non pas dans l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 chronologique, mais dans la capacit\u00e9 \u00e0 symboliser et \u00e0 institutionnaliser la m\u00e9moire religieuse sans en faire une arme d\u2019exclusion.<\/p>\n<p>L\u00e9gitimit\u00e9 compar\u00e9e , droit, litt\u00e9rature et psychanalyse<\/p>\n<p>Si l\u2019histoire et l\u2019anthropologie permettent d\u2019\u00e9tablir les strates de la m\u00e9moire chr\u00e9tienne, le droit international et le patrimoine culturel apportent une autre forme de l\u00e9gitimit\u00e9 : celle de la reconnaissance mondiale. L\u2019UNESCO inscrit au patrimoine universel des sites comme Sainte-Sophie \u00e0 Istanbul, les monast\u00e8res rupestres de Cappadoce, les basiliques de Ravenne ou les monast\u00e8res arm\u00e9niens de Haghpat et de Sanahin. Cette patrimonialisation a valeur de droit, elle constitue une reconnaissance juridique et symbolique que certaines terres, m\u00eame devenues musulmanes, sont indissociables de l\u2019histoire chr\u00e9tienne. Hannah Arendt rappelait que \u00ab le monde ne dure que s\u2019il est rendu commun \u00bb (Condition de l\u2019homme moderne, 1958). En ce sens, les monuments chr\u00e9tiens d\u2019Orient appartiennent \u00e0 une m\u00e9moire partag\u00e9e, que nul r\u00e9gime politique ne peut effacer.<br \/>La litt\u00e9rature et la pens\u00e9e chr\u00e9tienne, elles aussi, t\u00e9moignent de cette ant\u00e9riorit\u00e9. Augustin, Tertullien, Ignace d\u2019Antioche, Basile de C\u00e9sar\u00e9e, Jean Chrysostome : autant de noms qui ne sont pas enracin\u00e9s en Europe occidentale, mais en Afrique ou en Orient. Ces auteurs sont \u00e0 la chr\u00e9tient\u00e9 ce que Platon et Aristote sont \u00e0 la philosophie : des sources matricielles. Dire que l\u2019Europe seule peut se r\u00e9clamer du christianisme revient \u00e0 ignorer que les textes fondateurs de la th\u00e9ologie et de la mystique sont n\u00e9s bien avant que la France ne s\u2019impose comme \u00ab fille a\u00een\u00e9e de l\u2019\u00c9glise \u00bb. La France a donn\u00e9 Pascal, Bossuet ou Bernanos ; mais elle n\u2019a pas donn\u00e9 Augustin. Le poids de cette filiation n\u2019est pas seulement historique, il est litt\u00e9raire et spirituel.<br \/>La psychanalyse des nations \u00e9claire enfin cette dialectique d\u2019h\u00e9ritage et de refoulement. Freud, dans Totem et tabou(1913), voyait dans la m\u00e9moire collective une structure semblable \u00e0 celle de l\u2019inconscient : ce qui est tu refait surface sous d\u2019autres formes. Les nations islamis\u00e9es vivent avec un christianisme refoul\u00e9, \u00a0l\u2019ombre de Byzance dans la Turquie contemporaine, la m\u00e9moire copte en \u00c9gypte, l\u2019h\u00e9ritage syriaque dans la plaine de Ninive. L\u2019Europe occidentale vit avec un christianisme sublim\u00e9 : les droits de l\u2019homme, l\u2019humanisme, la la\u00efcit\u00e9 sont des formes s\u00e9cularis\u00e9es de valeurs chr\u00e9tiennes. Dans les deux cas, il y a d\u00e9placement du religieux, mais jamais disparition. Comme le dit Jung, \u00ab ce qui n\u2019est pas int\u00e9gr\u00e9 revient sous la forme du destin \u00bb (Psychologie et alchimie, 1944). L\u2019oubli de ses racines chr\u00e9tiennes condamne l\u2019Europe \u00e0 voir revenir ces questions par les crises identitaires et les tensions culturelles qui agitent aujourd\u2019hui ses soci\u00e9t\u00e9s.<br \/>Ce qui frappe, au fond, c\u2019est que la l\u00e9gitimit\u00e9 chr\u00e9tienne se joue sur trois plans : le droit, la litt\u00e9rature et l\u2019inconscient collectif. Le droit arm\u00e9nien inscrit explicitement l\u2019\u00c9glise apostolique dans la Constitution ; le droit fran\u00e7ais la nie ; le droit international tente de sauver des fragments de m\u00e9moire par le patrimoine. La litt\u00e9rature, elle, rappelle que la v\u00e9ritable matrice chr\u00e9tienne n\u2019est pas l\u2019Occident mais l\u2019Orient et l\u2019Afrique. Et la psychanalyse d\u00e9voile que cette m\u00e9moire refoul\u00e9e, qu\u2019elle soit volontaire (Europe la\u00efque) ou subie (pays islamis\u00e9s), revient toujours sous d\u2019autres formes. La l\u00e9gitimit\u00e9 chr\u00e9tienne n\u2019est donc pas une question de proclamation politique, mais une question de traces. Ce qui reste, ce qui insiste, ce qui refuse de dispara\u00eetre.<br \/>Ainsi, en comparant l\u2019Arm\u00e9nie, la France et les anciens pays chr\u00e9tiens devenus musulmans, on comprend que la l\u00e9gitimit\u00e9 n\u2019est pas une hi\u00e9rarchie mais une typologie : l\u2019Arm\u00e9nie incarne la continuit\u00e9, la France la sublimation, l\u2019Orient l\u2019occultation. Et derri\u00e8re cette typologie se cache une m\u00eame v\u00e9rit\u00e9 : \u00ab les civilisations sont faites des morts qui ne meurent pas \u00bb, \u00e9crivait Paul Val\u00e9ry. Or, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que ces morts parlent encore \u00e0 travers le droit, les ruines, la litt\u00e9rature et l\u2019inconscient que la question de l\u2019identit\u00e9 chr\u00e9tienne reste ouverte.<\/p>\n<p>On peut donc affirmer que les anciens pays chr\u00e9tiens aujourd\u2019hui musulmans ont une l\u00e9gitimit\u00e9 historique et anthropologique plus profonde que l\u2019Europe \u00e0 revendiquer une identit\u00e9 chr\u00e9tienne. L\u2019Arm\u00e9nie incarne la continuit\u00e9 juridique, la France l\u2019oubli volontaire, et l\u2019Orient islamis\u00e9 la m\u00e9moire effac\u00e9e mais persistante.<br \/>La question n\u2019est pas seulement de savoir qui est \u00ab plus chr\u00e9tien \u00bb : elle interroge la capacit\u00e9 des nations \u00e0 assumer leur pass\u00e9 religieux dans un monde pluraliste. Comme l\u2019\u00e9crivait Nietzsche dans La g\u00e9n\u00e9alogie de la morale, \u00ab nous sommes encore les h\u00e9ritiers de deux mille ans de christianisme \u00bb. La v\u00e9ritable question est : voulons-nous l\u2019assumer comme identit\u00e9, ou le laisser parler \u00e0 travers nos refoulements ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Agrandir l\u2019image : Illustration 1 Avant m\u00eame d\u2019\u00eatre une histoire de dogmes ou de constitutions, le christianisme est&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":745875,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_share_on_mastodon":"0"},"categories":[1586],"tags":[11,1777,674,1011,27,12,25],"class_list":["post-745874","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-europe","tag-actualites","tag-eu","tag-europe","tag-fr","tag-france","tag-news","tag-republique-francaise"],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/116099080981637977","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/745874","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=745874"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/745874\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/745875"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=745874"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=745874"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=745874"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}