{"id":799529,"date":"2026-03-15T01:54:28","date_gmt":"2026-03-15T01:54:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/799529\/"},"modified":"2026-03-15T01:54:28","modified_gmt":"2026-03-15T01:54:28","slug":"sous-les-drones-russes-les-gens-libres-de-kherson","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/799529\/","title":{"rendered":"Sous les drones russes, les \u00ab\u00a0gens libres\u00a0\u00bb de Kherson"},"content":{"rendered":"<p>                                    14 mars 2026 \u00e0 16h36<\/p>\n<p class=\"dropcap-wrapper\"><b>KhersonKherson (Ukraine).\u2013<\/b> Sur l\u2019\u00e9cran du d\u00e9tecteur de drones, au moment o\u00f9 la masse grise des parasites radio laisse place \u00e0 une image nette, le chasseur a l\u2019air d\u2019\u00eatre encore loin. En regardant ainsi le centre-ville de Kherson avec les yeux d\u2019un oiseau, on ne sait toujours pas d\u2019o\u00f9 vient le drone russe, ni qui il traque.<\/p>\n<p>Le d\u00e9tecteur, qui capte le signal radio analogique de l\u2019\u00e9metteur vid\u00e9o du drone FPV (first-person view), montre exactement ce que voit le pilote russe \u00e0 travers ses lunettes, alors que l\u2019objet vole depuis la rive occup\u00e9e du Dniepr.<\/p>\n<p>Le drone se rapproche rapidement. En moins de trente secondes, le hurlement strident des quatre h\u00e9lices \u00e0 grande vitesse r\u00e9sonne sur la place de la Libert\u00e9. \u00c0 ce bruit, la plupart des rares habitant\u00b7es qui se trouvent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur h\u00e2tent le pas pour aller s\u2019abriter. Une m\u00e8re et son enfant se r\u00e9fugient dans un abri antibombes en b\u00e9ton sp\u00e9cialement con\u00e7u, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un arr\u00eat de bus. D\u2019autres ne r\u00e9agissent pas du tout.<\/p>\n<p>Le flux vid\u00e9o du d\u00e9tecteur s\u2019interrompt juste au moment o\u00f9 le drone descend \u00e0 hauteur des immeubles de cinq \u00e9tages qui entourent la place. Quelques secondes plus tard, une explosion retentit. Puis, voyant que le danger est pass\u00e9, les habitant\u00b7es sortent de leur cachette et reprennent leur chemin.<\/p>\n<p>                            Un habitant de Kherson (Ukraine) se tient pr\u00e8s d\u2019un abri, le 21 novembre 2025.                             \u00a9\u00a0Photo Sasha Maslov \/ The Kyiv Independent                                                          Agrandir l\u2019image : Illustration 1        <\/p>\n<p>La sc\u00e8ne n\u2019est qu\u2019un aper\u00e7u de la r\u00e9alit\u00e9 sombre et terrifiante des habitant\u00b7es de Kherson\u00a0: ils et elles servent de cibles d\u2019entra\u00eenement aux op\u00e9rateurs de drones russes, qui perfectionnent leurs comp\u00e9tences avant d\u2019\u00eatre envoy\u00e9s dans les intenses combats de l\u2019est de l\u2019Ukraine.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est du pur sadisme, assure Dmytro, commandant ukrainien d\u2019une unit\u00e9 de guerre \u00e9lectronique d\u00e9fendant la r\u00e9gion au Kyiv Independent. Leurs pilotes survolent la ville, et s\u2019ils ne voient pas de v\u00e9hicule militaire, n\u2019importe quel v\u00e9hicule ou personne leur servira de cible, y compris les voitures civiles ou les ambulances.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Conquise par la Russie puis lib\u00e9r\u00e9e<\/p>\n<p>La place de la Libert\u00e9, dans le centre de Kherson, a \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur du parcours vertigineux de la ville depuis f\u00e9vrier 2022 et le d\u00e9but de guerre \u00e0 grande \u00e9chelle men\u00e9e par la Russie contre l\u2019Ukraine.<\/p>\n<p>Dans les premiers jours qui ont suivi l\u2019occupation de la ville par les troupes russes, en mars 2022 \u2013\u00a0c\u2019est la seule capitale r\u00e9gionale \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 conquise lors de l\u2019invasion initiale \u2013, les habitant\u00b7es se sont rassembl\u00e9\u00b7es en nombre, pendant des semaines, pour protester contre l\u2019occupation. Avant d\u2019\u00eatre dispers\u00e9\u00b7es avec des gaz lacrymog\u00e8nes et des coups de feu.<\/p>\n<p>Huit mois plus tard, lorsque les troupes ukrainiennes <a href=\"https:\/\/kyivindependent.com\/kherson-celebrates-liberation-photos\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener nofollow\">ont lib\u00e9r\u00e9 Kherson<\/a>, dans l\u2019un des moments les plus \u00e9mouvants de la guerre pour Kyiv, des milliers de personnes se sont \u00e0 nouveau rassembl\u00e9es sur la place. Elles ont embrass\u00e9 les soldats ukrainiens et d\u00e9fil\u00e9 dans les rues sans crainte, certaines brandissant des drapeaux qu\u2019elles avaient cach\u00e9s pendant l\u2019occupation.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, plus de trois ans apr\u00e8s sa lib\u00e9ration, Kherson est plong\u00e9e dans une r\u00e9alit\u00e9 dont la noirceur d\u00e9passe l\u2019imagination. Avec les troupes russes toujours post\u00e9es juste de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du fleuve, la ville est fr\u00e9quemment bombard\u00e9e par de l\u2019artillerie, des tirs de roquettes et des bombes planantes, dont plusieurs ont r\u00e9duit le b\u00e2timent de l\u2019administration r\u00e9gionale, sur la place, \u00e0 une ruine b\u00e9ante.<\/p>\n<p>Mais il y a encore plus effrayant\u00a0: depuis l\u2019\u00e9t\u00e9 2024, et de plus en plus chaque mois qui passe, la ville est <a href=\"https:\/\/www.ohchr.org\/sites\/default\/files\/documents\/hrbodies\/hrcouncil\/coiukraine\/a-hrc-59-crp2-en.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener nofollow\">d\u00e9sormais l\u2019endroit<\/a> o\u00f9 des civil\u00b7es \u2013 hommes, femmes, enfants et personnes \u00e2g\u00e9es \u2013 sont syst\u00e9matiquement et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pourchass\u00e9\u00b7es par des drones russes de haute pr\u00e9cision.<\/p>\n<p>Ce crime de guerre, cynique et quotidien, est connu des habitant\u00b7es locaux et du monde entier sous le nom de <a href=\"https:\/\/kyivindependent.com\/human-safari-kherson-civilians-hunted-down-by-russian-drones\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener nofollow\">\u00ab\u00a0safari humain\u00a0\u00bb<\/a>.<\/p>\n<p>Celles et ceux qui restent font tout leur possible pour mener une vie normale, dans des conditions totalement anormales.<\/p>\n<p>Depuis que ce \u00ab\u00a0safari\u00a0\u00bb a v\u00e9ritablement commenc\u00e9, il y a un an et demi, les \u00e9quipes de dronistes russes pilotent des syst\u00e8mes de plus en plus sophistiqu\u00e9s. Leur nombre a augment\u00e9 de mani\u00e8re exponentielle \u00e0 Kherson et dans les villages voisins \u2013 et le nombre de victimes civiles ukrainiennes avec.<\/p>\n<p>En 2025, un total de 3\u00a0152 victimes civiles, dont 332 sont mortes, ont \u00e9t\u00e9 recens\u00e9es dans l\u2019oblast de Kherson, selon le projet international d\u2019enqu\u00eate en sources ouvertes (Osint) Tochnyi, qui a <a href=\"https:\/\/maps.tochnyi.info\/humansafari\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener nofollow\">suivi et cartographi\u00e9<\/a> de mani\u00e8re exhaustive ce \u00ab\u00a0safari humain\u00a0\u00bb depuis son d\u00e9but. Il faut y ajouter 384 victimes suppl\u00e9mentaires depuis 2024 dans la r\u00e9gion parmi les premiers secours, souvent victimes de <a href=\"https:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/international\/180425\/soumy-les-bombes-russes-pleuvent-tandis-que-le-monde-negocie-le-sort-de-l-ukraine\" target=\"_blank\" rel=\"noopener nofollow\">\u00ab\u00a0doubles frappes\u00a0\u00bb<\/a>.<\/p>\n<p>Sur terre et dans les airs, les soldats ukrainiens, en collaboration avec les autorit\u00e9s locales, travaillent nuit et jour pour prot\u00e9ger la ville d\u2019une menace sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire mondiale. Pendant ce temps, celles et ceux qui restent \u00e0 Kherson \u2013 environ 50\u00a0000 personnes d\u00e9but 2026 \u2013, qui ont d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu l\u2019occupation russe et des ann\u00e9es de bombardements, s\u2019accrochent \u00e0 leurs maisons et font tout leur possible pour mener une vie normale, dans des conditions totalement anormales.<\/p>\n<p>                            La route menant \u00e0 Kherson (Ukraine) enti\u00e8rement recouverte d\u2019un tunnel de filets antidrones, le 21 novembre 2025.                             \u00a9\u00a0Photo Sasha Maslov \/ The Kyiv Independent                                                          Agrandir l\u2019image : Illustration 2        <\/p>\n<p>En arrivant \u00e0 Kherson par la route principale depuis Mykola\u00efv, on d\u00e9couvre un spectacle qui semble tout droit sorti d\u2019un film dystopique. Une autoroute enti\u00e8re, recouverte de bout en bout par un tunnel continu de filets antidrones, serpente \u00e0 travers la steppe aride du sud. \u00c0 son entr\u00e9e, un feu de signalisation solitaire, non pas pour r\u00e9guler un carrefour, mais pour avertir les conducteurs de la pr\u00e9sence de drones russes d\u00e9tect\u00e9s dans les airs.<\/p>\n<p>L\u2019urgence de couvrir l\u2019autoroute s\u2019est fait sentir durant l\u2019\u00e9t\u00e9 2025, lorsque la route a \u00e9t\u00e9 pour la premi\u00e8re fois prise pour cible par des drones russes. Du jour au lendemain, la ville h\u00e9ro\u00efque, qui avait d\u00e9j\u00e0 tant endur\u00e9, s\u2019est retrouv\u00e9e menac\u00e9e de voir sa seule ligne de vie coup\u00e9e.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, l\u2019autoroute est couverte, mais les automobilistes pr\u00e9f\u00e8rent encore ne pas prendre de risques et traversent le tunnel vers Kherson aussi vite que les conditions le permettent. Ce matin, il pleut et il y a du brouillard\u00a0: parfait pour faire l\u2019aller-retour.<\/p>\n<p>Le SUV ne roulera plus<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, le travail visant \u00e0 prot\u00e9ger les habitant\u00b7es de Kherson intra-muros ne fait que commencer. Chaque jour, des \u00e9quipes couvrent de plus en plus de rues du centre-ville de filets antidrones, dans le cadre d\u2019une initiative men\u00e9e et g\u00e9r\u00e9e par l\u2019administration r\u00e9gionale.<\/p>\n<p>Les feuilles mortes, la neige et les autres d\u00e9bris qui s\u2019accumulent sur les filets cr\u00e9ent une vo\u00fbte mena\u00e7ante au-dessus des t\u00eates. D\u00e9sormais, suivant l\u2019exemple de Kherson, les administrations des r\u00e9gions ukrainiennes situ\u00e9es en premi\u00e8re ligne couvrent les routes importantes et les rues des villes de filets.<\/p>\n<p>Une indication fournie par l\u2019arm\u00e9e en fin d\u2019apr\u00e8s-midi nous m\u00e8ne \u00e0 un carrefour, dans un quartier calme et peu peupl\u00e9, juste \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la zone rouge. Au milieu de la route\u00a0: un SUV Audi argent\u00e9 plut\u00f4t r\u00e9cent, qui ne roulera plus jamais. Frapp\u00e9 par un drone FPV russe environ une heure plus t\u00f4t, le toit de la voiture est transperc\u00e9 et enfonc\u00e9, le pare-brise et les vitres lat\u00e9rales sont bris\u00e9s, et l\u2019arri\u00e8re ne ressemble plus \u00e0 rien.<\/p>\n<p>                            Des habitants de Kherson (Ukraine) d\u00e9placent une voiture percut\u00e9e par un drone FPV, le 23 novembre 2025.                             \u00a9\u00a0Photo Sasha Maslov \/ The Kyiv Independent                                                          Agrandir l\u2019image : Illustration 3        <\/p>\n<p>Les deux occupants de la voiture, qui ont eu la chance de s\u2019en sortir vivants, sont hospitalis\u00e9s pour des commotions c\u00e9r\u00e9brales et des blessures l\u00e9g\u00e8res, explique notre contact militaire, derni\u00e8res victimes en date de l\u2019un des actes de cruaut\u00e9 quotidiens les plus terrifiants commis par la Russie. Si les attaques contre les civils ukrainiens dans la rue sont fr\u00e9quentes, les v\u00e9hicules restent la cible pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e des chasseurs russes.<\/p>\n<p>De nombreuses vid\u00e9os prises par des drones et publi\u00e9es sur le Telegram russe justifient les frappes indiscrimin\u00e9es sur les voitures, en affirmant que les civils ukrainiens qui se trouvent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur sont en r\u00e9alit\u00e9 des combattants. Se d\u00e9placer ainsi devient encore plus dangereux \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, les phares \u00e9tant facilement rep\u00e9rables par les FPV russes \u00e9quip\u00e9s de vision nocturne.<\/p>\n<p>Des passants tentent de mettre la voiture au point mort et de la retirer de la route, mais elle ne bouge pas. \u00ab\u00a0La seule chose qui les a sauv\u00e9s, c\u2019est la vitesse \u00e0 laquelle ils allaient, dit l\u2019un des passants, qui a vu le FPV percuter la voiture de plein fouet. S\u2019ils n\u2019avaient pas roul\u00e9 aussi vite, le drone n\u2019aurait pas laiss\u00e9 passer sa cible et aurait directement percut\u00e9 le pare-brise.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les gens du coin d\u00e9conseillent de rester trop longtemps sur place, car une attaque de drone est souvent suivie d\u2019une autre contre celles et ceux qui se sont rassembl\u00e9\u00b7es l\u00e0.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ils voient n\u2019importe qui, un homme, une femme ou une grand-m\u00e8re, et ils larguent leurs bombes.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Serhii Shevchenko, bless\u00e9 par une bombe russe<\/p>\n<p>Mortiers, bombes planantes, artillerie, roquettes, missiles, mines, drones FPV et drones lanceurs de bombes, snipers\u00a0: situ\u00e9e si pr\u00e8s des positions russes, Kherson est \u00e0 port\u00e9e de presque toutes les armes de l\u2019arsenal russe.<\/p>\n<p>Le vaste \u00e9ventail d\u2019armes utilis\u00e9es contre la ville laisse sa marque sur ses habitant\u00b7es, sous la forme d\u2019une grande vari\u00e9t\u00e9 de blessures. Dans l\u2019un des principaux h\u00f4pitaux de la ville, une chambre terne donnant sur le couloir accueille deux victimes des attaques russes.<\/p>\n<p>C\u2019est une bombe largu\u00e9e par un drone qui a conduit Serhii Shevchenko, 36 ans, ici. Tr\u00e8s probablement le type de mod\u00e8le chinois utilis\u00e9 pour la reconnaissance sur la ligne de front gr\u00e2ce \u00e0 ses cam\u00e9ras haute d\u00e9finition.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais en route vers le magasin avec un ami lorsqu\u2019un drone nous a rep\u00e9r\u00e9s et a largu\u00e9 une bombe. Deux jambes en compote, plein de sang, se souvient-il dans son lit en appliquant de la cr\u00e8me sur son pied enfl\u00e9 et parsem\u00e9 de mauvaises cicatrices. Ils voient n\u2019importe qui, un homme, une femme ou une grand-m\u00e8re, et ils larguent leurs bombes. Pourquoi chassent-ils les gens comme \u00e7a\u00a0? Je n\u2019ai pas de r\u00e9ponse.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Boulevers\u00e9, avec une mobilit\u00e9 r\u00e9duite le temps de sa convalescence, Serhii Shevchenko a au moins l\u2019espoir de retrouver quelque chose qui ressemble \u00e0 une vie normale. Son colocataire, Volodymyr Baidarov, 53 ans, a eu moins de chance.<\/p>\n<p>R\u00e9sident d\u2019Antonivka, une banlieue peu peupl\u00e9e de Kherson situ\u00e9e pr\u00e8s du pont Antonivka (aujourd\u2019hui d\u00e9truit) qui enjambe le Dniepr, devenue la partie la plus dangereuse de la ville, Volodymyr Baidarov \u00e9tait sorti pour une course lorsqu\u2019il a march\u00e9 sur une mine antipersonnel, du type de celles que les drones russes diss\u00e9minent r\u00e9guli\u00e8rement.<\/p>\n<p>Des centaines de drones chaque jour<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Elle \u00e9tait l\u00e0, dans l\u2019herbe, je ne l\u2019ai pas vue et j\u2019ai march\u00e9 dessus, dit-il. Le sang sortait de partout.\u00a0\u00bb R\u00e9agissant rapidement, Baidarov a utilis\u00e9 un morceau de fil de fer comme garrot improvis\u00e9 pour arr\u00eater l\u2019h\u00e9morragie. Arriv\u00e9 chez un ami, ils ont appel\u00e9 une ambulance, mais en raison de la fr\u00e9quence des frappes sur les secouristes dans la zone, on lui a dit qu\u2019il devait sortir d\u2019Antonivka par ses propres moyens.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0S\u2019ils \u00e9taient arriv\u00e9s plus vite, la jambe aurait pu \u00eatre amput\u00e9e sous le genou, explique-t-il. Mais personne ne veut aller l\u00e0-bas, tout le monde a peur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Une voiture blanche appara\u00eet sur l\u2019image tremblante et pix\u00e9lis\u00e9e de la cam\u00e9ra d\u2019un drone. Celui-ci s\u2019en rapproche, sur une route de terre qui traverse un champ aux abords de Kherson. La cam\u00e9ra se rapproche de plus en plus, dans ce qui semble \u00eatre le pr\u00e9lude \u00e0 la derni\u00e8re preuve en date d\u2019une attaque contre un v\u00e9hicule civil dans la r\u00e9gion. Mais au dernier moment, le drone d\u00e9vie de sa trajectoire et atterrit dans un champ sans faire de d\u00e9g\u00e2ts.<\/p>\n<p>La vid\u00e9o passe sur le t\u00e9l\u00e9phone de Dmytro, commandant du 310e\u00a0bataillon s\u00e9par\u00e9 de guerre \u00e9lectronique, qui fait partie des troupes de marine ukrainiennes. Gr\u00e2ce \u00e0 un r\u00e9seau dense et sophistiqu\u00e9 de capteurs, de d\u00e9tecteurs et de dispositifs de brouillage, son unit\u00e9 d\u00e9fend la population de Kherson vingt-quatre heures sur vingt-quatre contre les \u00ab\u00a0safaris humains\u00a0\u00bb de la Russie.<\/p>\n<p>D\u00e9but 2025, environ 50 \u00e0 60 drones russes entraient \u00e0 Kherson chaque jour, mais en fin d\u2019ann\u00e9e, le chiffre d\u00e9passait les 300 en moyenne. Des groupes d\u2019intervention mobiles patrouillent dans la ville avec des fusils pour les intercepter, les filets antidrones ne constituant qu\u2019une derni\u00e8re ligne de d\u00e9fense.<\/p>\n<p>Alors que Dmytro montre la vid\u00e9o, on entend au loin des coups de feu provenant d\u2019armes l\u00e9g\u00e8res, suivis d\u2019une explosion. Dmytro l\u00e8ve la t\u00eate. \u00ab\u00a0Ils l\u2019ont abattu.\u00a0\u00bb Dans l\u2019une des bases du bataillon, des soldats scrutent les flux vid\u00e9os des drones russes qui arrivent, et transmettent les ordres \u00e0 leurs \u00e9quipes de brouillage dans et autour de la ville. Si le travail est bien fait, les drones tombent du ciel alors qu\u2019ils survolent encore le Dniepr, avant m\u00eame d\u2019entrer dans Kherson.<\/p>\n<p>Sur le canap\u00e9, des drones abattus sont align\u00e9s. Chaque quadricopt\u00e8re, tordu et cass\u00e9, est le troph\u00e9e d\u2019une attaque russe rat\u00e9e, mais aussi un t\u00e9moignage de la guerre d\u2019adaptation men\u00e9e par Moscou. Face \u00e0 la bulle de brouilleurs ukrainiens au-dessus de Kherson, les forces russes testent constamment de nouveaux \u00e9quipements de communication \u00e0 installer sur leurs drones.<\/p>\n<p>Antennes utilisant de nouvelles fr\u00e9quences, c\u00e2bles \u00e0 fibre optique pos\u00e9s sur les ponts d\u00e9truits de Kherson, modules aliment\u00e9s par l\u2019intelligence artificielle qui se dirigent sans op\u00e9rateur humain vers les v\u00e9hicules\u00a0: tout est fait pour permettre au \u00ab\u00a0safari humain\u00a0\u00bb de se poursuivre.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019ennemi perfectionne son art, rel\u00e8ve Maksym, sp\u00e9cialiste en brouillage \u00e2g\u00e9 de 28 ans. Ils attendent sur les toits des maisons de civils, des immeubles d\u2019habitation, des entrep\u00f4ts. Ils attendent jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils voient quelqu\u2019un descendre la rue, puis ils attaquent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 les conditions de vie extr\u00eames qui r\u00e8gnent ici, la guerre men\u00e9e par la Russie n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 de nouveaux Ukrainiens de voir le jour \u00e0 Kherson. La cour d\u2019un des centres pr\u00e9nataux de la ville est recouverte d\u2019un dense filet. Mais en bas, dans le sous-sol r\u00e9nov\u00e9, les m\u00e8res des environs se pr\u00e9parent \u00e0 l\u2019accouchement comme elles le feraient dans n\u2019importe quelle ville en paix.<\/p>\n<p>Tatiana Kuznetsova, \u00e2g\u00e9e de 32\u00a0ans, attend son deuxi\u00e8me enfant apr\u00e8s une pause de neuf ans, prolong\u00e9e par les bouleversements li\u00e9s \u00e0 l\u2019occupation et \u00e0 la guerre. \u00ab\u00a0Pourquoi attendre pour \u00eatre heureux\u00a0?, dit-elle, rayonnante. Notre fils a\u00een\u00e9 g\u00e8re tr\u00e8s bien la situation. S\u2019il entend un drone, il court directement dans notre maison ou notre garage.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est vraiment dommage, une partie de moi aimerait d\u00e9m\u00e9nager, mais je ne peux pas et je ne veux pas laisser mon mari ici, alors nous avons d\u00e9cid\u00e9 de rester\u00a0\u00bb, ajoute-t-elle.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Si je n\u2019avais pas de projets pour le futur, je ne pr\u00e9parerais pas les pi\u00e8ces de demain.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Oleksandr Knyha, metteur en sc\u00e8ne<\/p>\n<p>Ilona Osadcha, secouriste de 31 ans, est \u00e9galement enceinte. Mais, apr\u00e8s avoir vu les effets de la terreur sem\u00e9e par la Russie depuis l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du fleuve sur les enfants de la r\u00e9gion, elle ne pr\u00e9voit pas d\u2019\u00e9lever le sien \u00e0 Kherson.<\/p>\n<p>Le d\u00e9bit fr\u00e9n\u00e9tique, les yeux \u00e9puis\u00e9s, Ilona Osadcha se souvient avoir r\u00e9pondu \u00e0 des appels d\u2019urgence apr\u00e8s les attaques russes sur sa ville natale de Bilozerka, juste \u00e0 l\u2019est de la ville. \u00ab\u00a0Je vis dans la zone rouge. Des enfants sont morts entre mes mains. J\u2019ai tenu des enfants bless\u00e9s. C\u2019est tr\u00e8s difficile\u00a0\u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il y avait un enfant&#8230; ses blessures n\u2019avaient pas l\u2019air graves, deux petits trous, mais c\u2019\u00e9tait un pneumothorax ouvert. \u201cNe respire pas trop fort, petit\u201d, nous lui avons dit pour le calmer. Mais plus tard, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital p\u00e9diatrique, il est mort. Ces deux \u00e9clats d\u2019obus l\u2019avaient d\u00e9chir\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Rester \u00e0 la maison avec un nouveau-n\u00e9 serait \u00e9go\u00efste, a r\u00e9fl\u00e9chi Ilona Osadcha, dont le mari est \u00e9galement secouriste. Mais elle n\u2019a pas envisag\u00e9 une seule seconde de partir \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. \u00ab\u00a0Je veux que mon enfant vive libre en Ukraine, explique-t-elle. J\u2019ai beaucoup d\u2019amis qui vivent \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, mais ils ont toujours \u00e9t\u00e9 heureux ici, chez eux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Chaque jour, malgr\u00e9 la mort qui les entoure, les gens de Kherson continuent de chercher la joie dans les choses simples. Bravant le danger de se d\u00e9placer \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, des dizaines d\u2019habitant\u00b7es se rendent \u00e0 une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre mise en sc\u00e8ne par le th\u00e9\u00e2tre municipal.<\/p>\n<p>                            L&rsquo;actrice Maria Shapochka joue dans la pi\u00e8ce \u00ab L\u2019Oiseau dans le grenier \u00bb \u00e0 Kherson, en Ukraine, le 20 novembre 2025.                             \u00a9\u00a0Photo Sasha Maslov \/ The Kyiv Independent                                                          Agrandir l\u2019image : Illustration 4        <\/p>\n<p>La derni\u00e8re repr\u00e9sentation a eu lieu sur la sc\u00e8ne principale, la veille de l\u2019invasion \u00e0 grande \u00e9chelle, mais aujourd\u2019hui, le b\u00e2timent du th\u00e9\u00e2tre est ferm\u00e9 et les spectacles se d\u00e9roulent dans un espace souterrain beaucoup plus petit.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si je n\u2019avais pas de projets pour le futur, je ne pr\u00e9parerais pas les pi\u00e8ces de demain, dit le metteur en sc\u00e8ne Oleksandr Knyha, 66 ans, qui vivait auparavant sur la rive est du fleuve Dniepr, aujourd\u2019hui occup\u00e9e. Nous ne pouvons pas nous permettre d\u2019\u00eatre pessimistes. Je n\u2019ai pas perdu l\u2019espoir de retourner chez moi, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le spectacle de ce soir est un seule-en-sc\u00e8ne jou\u00e9 par Maria Shapochka, une jeune actrice venue pour l\u2019occasion de la ville voisine de Mykola\u00efv. Intitul\u00e9e L\u2019Oiseau dans le grenier, l\u2019\u0153uvre se pr\u00e9sente sous la forme d\u2019une s\u00e9rie de journaux vid\u00e9o d\u2019un enfant de Marioupol, d\u00e9port\u00e9 et \u00ab\u00a0adopt\u00e9\u00a0\u00bb par la commissaire aux droits de l\u2019enfant russe Maria Lvova-Belova \u2013 <a href=\"https:\/\/www.icc-cpi.int\/fr\/defendant\/maria-alekseyevna-lvova-belova\" target=\"_blank\" rel=\"noopener nofollow\">vis\u00e9e par un mandat d\u2019arr\u00eat<\/a> de la Cour p\u00e9nale internationale.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9v\u00e9nement est \u00e0 la fois \u00e9trangement sinistre et r\u00e9confortant. Les habitant\u00b7es de Kherson prennent de leur temps pour se rassembler \u00e0 quelques kilom\u00e8tres seulement des forces russes et assister \u00e0 une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 propos d\u2019encore un autre crime de guerre russe.<\/p>\n<p>Mais ce qui pourrait ressembler \u00e0 un m\u00e9lange presque masochiste de chagrin et de d\u00e9pression devient au contraire une source de communion et de force int\u00e9rieure. Alors que l\u2019actrice \u00e9voque dans la pi\u00e8ce la lib\u00e9ration de Kherson, le public regarde, chacun se rem\u00e9morant la mani\u00e8re dont lui-m\u00eame a v\u00e9cu la fin de huit mois de terreur.<\/p>\n<p class=\"aside-kicker\">\u00c0 lire aussi<\/p>\n<p>                          <a data-smarttag=\"\" data-smarttag-name=\"a_lire_aussi\" data-smarttag-chapter1=\"recirculation\" data-smarttag-chapter2=\"corps_article\" data-smarttag-type=\"navigation\" href=\"https:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/international\/050625\/la-russie-restera-notre-voisine-comment-l-ukraine-se-bunkerise\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">                                                                                            \u00ab\u00a0La Russie restera notre voisine\u00a0\u00bb\u00a0: comment l\u2019Ukraine se bunk\u00e9rise            <\/a>            <\/p>\n<p>                5 juin 2025                                <\/p>\n<p>                              <a data-smarttag=\"\" data-smarttag-name=\"a_lire_aussi\" data-smarttag-chapter1=\"recirculation\" data-smarttag-chapter2=\"corps_article\" data-smarttag-type=\"navigation\" href=\"https:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/international\/111025\/guerre-en-ukraine-comment-les-drones-russes-ciblent-civils-humanitaires-et-journalistes\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">                                Guerre en Ukraine\u00a0: comment les drones russes ciblent civils, humanitaires et journalistes            <\/a>            <\/p>\n<p>                11 octobre 2025                                <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Kherson, c\u2019est l\u2019Ukraine. Nous ne serons pas vaincus\u00a0!\u00a0\u00bb, crie un habitant \u00e2g\u00e9 \u00e0 la fin de la pi\u00e8ce, tandis que le petit public se l\u00e8ve pour une standing ovation. Apr\u00e8s la repr\u00e9sentation, les employ\u00e9\u00b7es du th\u00e9\u00e2tre et les spectateurs et spectatrices se retrouvent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du b\u00e2timent, discutent avec Maria Shapochka qui tient un bouquet de roses et un metteur en sc\u00e8ne de la r\u00e9gion, Serhiy Pavlyuk.<\/p>\n<p>Les antennes d\u2019un d\u00e9tecteur de drones d\u00e9passent, bien visibles, du sac d\u2019un visiteur, un journaliste local. Juste au moment o\u00f9 la foule commence \u00e0 se disperser, un drone FPV russe se fait entendre dans les airs, for\u00e7ant tout le monde \u00e0 retourner \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur jusqu\u2019\u00e0 ce que le signal de fin d\u2019alerte soit donn\u00e9. Rien d\u2019inhabituel pour cette ville.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Kherson a montr\u00e9 \u00e0 toute l\u2019Ukraine et au monde entier comment r\u00e9sister, nous dit Oleksandr Knyha. L\u2019id\u00e9e que des gens sortent pour manifester contre un agresseur lourdement arm\u00e9 et lui disent\u00a0: \u201cNous ne voulons pas de toi\u201d est difficile \u00e0 comprendre. Mais ce sont des gens libres.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"14 mars 2026 \u00e0 16h36 KhersonKherson (Ukraine).\u2013 Sur l\u2019\u00e9cran du d\u00e9tecteur de drones, au moment o\u00f9 la masse&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":799530,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_share_on_mastodon":"0"},"categories":[1591],"tags":[11,2024,674,1887,28370,12,1885,1886,132,220],"class_list":["post-799529","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-russie","tag-actualites","tag-drones","tag-europe","tag-federation-de-russie","tag-kherson","tag-news","tag-russia","tag-russian-federation","tag-russie","tag-ukraine"],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/pubeurope.com\/@fr\/116230702064051034","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/799529","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=799529"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/799529\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/799530"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=799529"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=799529"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=799529"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}