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19 août 2026 à 18h32
Cinéaste discret, exigeant et figure majeure du cinéma d’auteur français, Vincent Dieutre a marqué les esprits par son esthétique singulière à la croisée du documentaire, de la fiction et de l’autobiographie. Révélé au grand public avec Rome désolée en 1996, il a développé au fil des décennies une œuvre intime et poétique, interrogeant sans cesse le territoire, le désir et le temps qui passe. Il s’est éteint le lundi 10 août 2026 à l’âge de 65 ans. Il était un fidèle habitué du Moulin d’Andé (Eure). Propriétaire des lieux, Stanislas Lipinski, qui l’avait rencontré quelques jours avant sa disparition, réagit à sa disparition. Entretien.
La Dépêche de Louviers : Qu’avez-vous ressenti à l’annonce de la disparition de Vincent Dieutre ?
Stanislas Lipinski : Un immense choc et une profonde tristesse. J’étais encore avec Vincent quelques jours avant sa disparition, au Moulin. Et ce qui rend cette nouvelle encore plus difficile à réaliser, c’est qu’il devait justement revenir le jour même de sa disparition. Vincent était bien davantage qu’un résident. Il faisait partie de ces présences familières, qui, avec les années, faisaient partie de l’histoire et de l’âme du Moulin. Lors de son dernier séjour, il avait pris plusieurs photographies du Moulin dans le cadre de son projet « Revoir sa Normandie », qu’il souhaitait prolonger par un livre ou une exposition ici même. Ces dernières images prennent aujourd’hui une dimension particulièrement émouvante.

Stanislas Lipinski, propriétaire du Moulin d’Andé. ©La Dépêche de Louviers – archives« Sa programmation était audacieuse et très contemporaine »
Quels ont été les grands moments lors de la venue au Moulin d’Andé de Vincent Dieutre ?
Mon souvenir le plus fort restera certainement le confinement de 2020. Nous étions seulement sept au Moulin pendant cette période, coupés du monde. Dans cet immense domaine devenu silencieux, nous avons partagé les repas, les conversations, les inquiétudes, mais aussi beaucoup de rires et de complicité. Cette parenthèse hors du temps a créé entre nous des liens très particuliers. Je garde aussi un souvenir plus anecdotique et assez épique. Je lui avais donné carte blanche pour programmer deux événements dans notre saison culturelle. Vincent avait évidemment pris la carte blanche au pied de la lettre ! Sa programmation était audacieuse et très contemporaine, sans doute un peu trop moderne pour une partie de notre public… Cela avait quelque peu bousculé nos habitudes, mais c’était tout Vincent : libre, exigeant, curieux et jamais là où on l’attendait. Je pense également à sa participation au festival WEI, lors des Journées européennes du patrimoine, où son travail trouvait naturellement sa place dans ce dialogue entre cinéma, performance et art contemporain.
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Quels liens avez-vous entretenus avec lui ?
Un lien d’amitié, de fidélité et une grande affection. Vincent était l’un des plus anciens résidents du Moulin. Il avait connu ma grand-mère, Suzanne Lipinska, et appartenait à cette grande famille d’artistes qui s’est constituée ici au fil des décennies. J’aimais nos conversations. Vincent était extrêmement cultivé, sensible, drôle aussi, avec une grande liberté de pensée. Nous pouvions parler de cinéma, de littérature, de musique, puis glisser vers quelque chose de beaucoup plus personnel. Je perds aujourd’hui un grand cinéaste, bien sûr, mais surtout un ami et une présence qui m’était chère.
« Un cinéma très libre »
Quels sont ses documentaires, films, rôles dans le cinéma qui vous ont le plus marquée ?
Je pense à Rome désolée, son premier long-métrage, dans lequel on trouve déjà ce qui fera la singularité de son œuvre : un cinéma très libre, à la frontière du documentaire, de la fiction et de l’autobiographie. Et puis, bien sûr, Temps morts a pour moi une résonance particulière. Le film est en partie né du confinement que nous avons vécu ensemble au Moulin en 2020, et certaines de ses images y ont été tournées à ce moment-là. Vincent avait cette capacité rare de partir de l’intime, d’un lieu, d’un souvenir ou d’une fragilité pour toucher à quelque chose d’universel. Il ne cherchait pas à entrer dans une catégorie, il avait inventé son propre territoire de cinéma. C’est ce qui faisait sa singularité et, je crois, ce qui restera.
Propos recueillis par notre correspondant Jean-Claude Courteille
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