À quelques pas de la place du bourg, un gros cornet de glace, une fenêtre qui ouvre sur un comptoir, quelques tables sur une terrasse abritée. Sur une ardoise, la carte des sandwiches. Voilà planté le décor de L’Entracte, où, dès ce début de matinée d’été, Marthe Le Roux Cocheril s’affaire à cuire des pains qu’elle garnira de produits rigoureusement sélectionnés, à l’image des légumes cultivés sur l’île par la Ferme de Kervilon, ou du savoureux houmous maison, pièce maîtresse de son fameux sandwich végétarien.

« J’ai élaboré la carte avec ma fille Julita, qui a fait les saisons avec moi pendant plusieurs années », raconte celle qui est née en Algérie et a grandi dans le Périgord. Tenir un commerce ici, c’était un rêve. Une évidence ? Pas du tout. Plutôt une opportunité saisie au vol par une femme chaleureuse et sociable, qui a toujours eu l’esprit d’entreprise. Et a découvert et aimé cette île, grâce à son mari, Roland Le Roux Cocheril. Un Bréhatin au parcours spectaculaire.

Dans sa sandwicherie située à deux pas de la place du bourg, Marthe Le Roux Cocheril propose des produits de qualité, à l’image de son sandwich végétarien ou de ses cakes maison.Dans sa sandwicherie située à deux pas de la place du bourg, Marthe Le Roux Cocheril propose des produits de qualité, à l’image de son sandwich végétarien ou de ses cakes maison. (Claire Charpy)De l’école de Bréhat à la Cour de cassation

Né en 1935, il est arrivé à Bréhat enfant, quand sa mère et beau-père s’y sont installés. À18 ans, Roland devient instituteur, d’abord sur l’île, puis sur le continent. Et enfin à Paris, où il décide de reprendre ses études, est reçu à l’Ena et à l’école de la magistrature, choisit cette seconde voie et devient juge pour enfants à Chartres. « Il a fait beaucoup d’actions pour les enfants, les a sortis de prison, les a emmenés sur un chalutier faire le tour de la Bretagne », raconte Marthe, admirative du parcours de celui qu’elle a rencontré en 1978 et qui a terminé sa carrière à la Cour de cassation à la chambre sociale. On lui doit notamment la réforme des tribunaux de commerce, les nouveaux conseils des prud’hommes et les arrêts de la Samaritaine du 13 février 1997. Une sacrée carrière pour un homme qui ne s’en tenait pas à ces seules, et pourtant hautes, fonctions.

Par amour du théâtre

« Il a toujours aimé le théâtre, comme moi. » Une passion commune qui les entraîne dans une folle aventure. « On a acheté un loft qui était en fait un ancien théâtre, au 94, rue du Faubourg du Temple, dans le XIe arrondissement de Paris. Il était désaffecté mais avait un très beau volume, une acoustique excellente. On a fait un an de travaux, on n’avait plus d’argent. On faisait les bennes de Paris pour récupérer de quoi le meubler », se souvient Marthe avec nostalgie.

On retrouve dans la salle de la sandwicherie de Marthe Le Roux Cocheril des fresques qui figuraient dans son théâtre parisien.On retrouve dans la salle de la sandwicherie de Marthe Le Roux Cocheril des fresques qui figuraient dans son théâtre parisien. (Claire Charpy)

Le Théâtre du Tambour royal ouvre en 1988. Marthe dirige, joue, assure la mise en scène, ose proposer des opéras : « On était le seul petit théâtre parisien à le faire ». Le couple revend en 2011 ce lieu devenu le Théâtre de Belleville.

Malgré cette vie trépidante et prenante, Marthe et Roland viennent très souvent à Bréhat, s’occupent de la kermesse, créent une association de protection du patrimoine religieux de l’île. « On venait uniquement hors saison et on a d’abord loué avant de pouvoir acheter. » Roland Le Roux Cocheril décédera à Bréhat en 2017. « Après le décès de mon mari, ce n’était pas évident que je reste ici », précise Marthe. Mais une amie lui suggère d’acheter un ancien commerce en vente. Alors elle emprunte, fait des travaux et se lance dans cette nouvelle aventure en 2019, baptisant le lieu L’Entracte, en référence à sa vie d’avant. Ses journées, notamment en été, sont chargées mais « j’aime bien discuter avec les gens. Et ce qui me plaît, c’est de faire quelque chose qui a du sens ». Qu’aurait pensé son mari de cette reconversion réussie ? « Il aurait été heureux que j’entreprenne à nouveau », répond sans hésitation celle qui ne sait en revanche pas combien de temps elle pourra continuer comme ça mais restera de toute manière attachée à Bréhat, « où tout est si beau ».