« Lorsque j’ai fait mes études, j’avais 17 mètres carrés, une fenêtre et du cannabis. C’est comme si on mettait un frigo rempli de bières chez un alcoolique… » Ce mercredi 26 août 2026, Cyril (1), un jeune de 21 ans en chemise à carreaux et à la carrure de sportif, participe pour la première fois au groupe de parole de l’association Entraid’Addict à Soissons. Autour d’une table garnie de bouteilles d’eau et de soda, Frédéric, Étienne, Jules, Jean, Nelly (1) et Jean-Marc prêtent une oreille attentive. Leur silence apaisant ne provoque aucun malaise.



Cyril poursuit : « Je fumais plus de 30 joints par jour. J’ai dépensé 4 000 euros en six mois. Ensuite, je suis passé au pête-ton crâne, en utilisant la cigarette électronique… Sauf que le dealer ajoutait d’autres substances, comme de la kétamine (antidouleur détourné comme drogue récréative, NDLR). »



De petites victoires dans la guerre contre la maladie

Après une présentation de plusieurs minutes, le jeune homme conclut en indiquant qu’il est sevré depuis un an déjà. « J’ai mis du temps à me rendre compte que j’étais plus malade de l’addiction que du produit. » Un frisson de joie parcourt les participants. Sa petite victoire, c’est aussi la leur. Une de plus face à la maladie. Une de plus face « à un cerveau qui joue des tours, qui redemande de la substance », décrit Frédéric.



Le dynamique trentenaire, qui fut notamment caviste et serveur, prend alors la parole : « Quand tu sors du déni, tu as fait un grand pas ». Il est abstinent depuis trois ans. Pendant près de 20 ans, il est passé d’un excès à l’autre : alcool, drogues puis chemsex (prise de drogues lors de longs rapports sexuels)… « Je buvais une bouteille de vodka le matin, une l’après-midi et une demie le soir », raconte-t-il. « Pourquoi de la vodka ? Parce qu’on sent moins l’alcool ensuite… Quand on est malade d’addiction, on se cache. »

« J’ai vécu dans la honte en buvant… et c’est réellement aujourd’hui que je suis désinhibée »Nelly, Octogénaire abstinente depuis 17 mois

Nelly, une élégante octogénaire, rebondit. « Ma petite-fille m’a dit un jour : mamie, c’est quoi la bouteille de rosé près de la machine à laver ? Ça m’a brisé le cœur mais l’alcool prenait toute la place… Surtout ces dernières années lorsque mon mari a été malade. Je buvais deux à trois bouteilles de rosés par jour. Plus je buvais, plus je faisais souffrir mes proches. Plus ils souffraient, plus je buvais. » Ses chutes furent de plus en plus fréquentes. Jusqu’à un dimanche, il y a 17 mois. Elle tombe en sortant de sa baignoire, sans pouvoir se relever.




« Dès le lundi, j’ai arrêté. Quelques jours après, je participais à mon premier groupe de parole. Aujourd’hui, on s’aime énormément. Il y a une vraie osmose. C’est mon « gang ». J’ai vécu dans la honte en buvant… et c’est réellement aujourd’hui que je suis désinhibée. »

L’abstinence, un chemin sinueux et sans garantie de succès

Le tour de table continue. Les mots sont lourds, les histoires rudes. « Je pesais 170 kg… Mon petit-déjeuner, c’était plus de deux litres de bière », lâche Bernard, sexagénaire abstinent depuis 16 ans. Pour Étienne, un timide quadragénaire, il fallait « deux whiskys avant d’entamer le travail ». Après trois sevrages, il a fini par s’éloigner de la bouteille. « C’est la volonté, pour mon fils. On peut faire des choses ensemble aujourd’hui. »


Le chemin vers l’abstinence reste sinueux et sans garantie de succès. À 47 ans, Jules affiche près de 30 ans dans les griffes du cannabis. « Il ne faut pas que je reste seul… Sinon je gamberge et je plonge. Le sport, ça me fait du bien par contre. » Jean-Marc, président départemental de l’association Entraid’Addict, le rassure. « Dès que tu te sens seul, tu peux appeler n’importe qui autour de cette table. Que tu aies consommé ou pas, tu viens. On est un groupe d’entraide, pas un groupe d’abstinents… »

(1) Tous les prénoms ont été modifiés.Entraid’Addict 02, 29 rue du Champ-Bouillant à Soissons. Groupe de parole pour les malades tous les mercredis soir de 19 à 21 heures. Contact : 06 50 99 33 46. Permanence d’accueil des proches « codépendants » deux mardis par mois. Contact : 06 60 50 77 87.