Par

Emilie Salabelle

Publié le

25 mai 2025 à 6h34

« L’histoire de ma famille, c’est comme dans le film La Vérité si je mens ». À peine sorti de sa petite boutique aux vitrines remplies de rouleaux de tissus, David Cohen plante le décor. Mais de l’ambiance bouillonnante de ce quartier du Sentier qu’il arpente depuis des années, il ne reste plus beaucoup de traces. Un nuancier de cafés aux décos léchées, concept-stores aux couleurs poudrées, et studios de Pilates reformer redessine les petites rues biscornues de cette enclave du 2e arrondissement de Paris. En vingt ans, les devantures sans grâce des grossistes et petits vendeurs de textile se sont effacées. Quelques rares enseignes persistent à côté des nombreux locaux vacants. Un fouillis vestimentaire de mannequins plus ou moins bien fagotés et de portants bondés rappelle ce que fut ce quartier, fief d’une main-d’œuvre immigrée en quête de fortune dans la confection et la vente de vêtement. Porteur de ces souvenirs, David Cohen s’apprête lui aussi à quitter le quartier. Il nous raconte son histoire.

« Le Sentier, une machine à intégrer »

« Pour moi, être vendeur de tissu, c’était le rêve américain. J’ai connu beaucoup de gens qui ont fait fortune en partant de rien grâce à ça », rembobine-t-il. Ce rêve, il l’a hérité de son père, venu d’Israël, qui débute dans le métier en s’engouffrant dans la mode naissante des pulls Jacquard, avant de devenir grossiste. Malgré une brouille familiale, le fils suivra le même chemin, en repartant de zéro. « J’ai connu Paris en passant par le sous-sol », revendique ce commerçant, qui démarre dans le business dans les années 1990. Au Sentier, se pressait une foule de petits destins partis du bas de la chaîne alimentaire, raconte le petit homme au regard profond.

Dès les années 1970, le commerce textile se taille la part du lion dans le centre de Paris. Les grossistes investissent les pieds d’immeubles et les fonds de cour, les ateliers de fabrication se développent dans les étages. Un royaume de camions et de froufrous diffus, qui s’étale de Bourse à Bastille. À chaque spécialité son quartier. « L’enfant du côté du faubourg Saint-Martin, l’homme rue de Turenne, la femme rue Saint-Denis, d’Aboukir et du Caire… Pour le tissu, c’était rue du Sentier, de Mulhouse ou des Jeûneurs. Il y avait aussi ce qu’on appelait le deuxième Sentier, le chinois, entre les rues Sedaine et Popincourt », cartographie le marchand.

Le Sentier premier du nom, lui, tient dans un petit rectangle délimité par les grands boulevards et la rue Réaumur. S’y agitent fabricants, grossistes, tailleurs, détaillants, toute une fourmilière dédiée à la confection de vêtements. Les diasporas turques, kurdes, cambodgiennes, nord-africaines y trouvent une porte d’entrée. « Le Sentier, c’est une machine à intégrer. Un trampoline. Même sans le sou, en étant sérieux, on pouvait décoller », défend David Cohen.

Du flair et du bagou

Mais les débuts sont difficiles. « J’ai pris un cahier, un stylo, et j’ai sillonné tout le quartier, étage par étage, porte après porte. Je cherchais des commerçants qui voulaient se débarrasser de leurs tissus. Neuf fois sur dix, on me renvoyait. » Mais il ne perd pas son temps. Il se constitue un annuaire ultra-détaillé de tout ce qui se vend et se fabrique dans le quartier.

« Ça allait du tailleur à l’importateur, pour tous les styles d’habits et de tissus : vêtements de marché, haut-de-gamme, sportswear… » Des ressources infiniment précieuses. Tous les matins, il laisse traîner ses oreilles dans les cafés et les bistrots. « C’était une mine d’information. Je savais qui avait besoin de tel tissu, quel produit marchait en ce moment… »

Le métier requiert d’avoir du flair et du bagou. David Cohen n’en manque pas. Sa première collaboration, il la doit à une dispute de comptoir dont il est témoin. « Il était question d’une course hippique, l’un des deux hommes parlait d’un cheval prometteur, l’autre lui disait de ne pas le jouer. J’ai retenu le nom et parié sur la bête en question, j’ai gagné 8 000 francs. Je suis allé voir celui qui en avait parlé en bien, il avait une boutique dans le Sentier. Je lui ai demandé 500 francs. Il m’a regardé bizarrement, mais s’est exécuté. Je lui ai rendu 4 000 francs en lui disant que c’était sa part pour m’avoir orienté sur ce pari gagnant. Ça m’a permis de créer un lien avec lui. L’homme cherchait du velours de laine, on a fait affaire. »

D’un filon, d’un client à l’autre, il fait son trou peu à peu dans « le marché de décroché », comme on l’appelle dans le jargon, c’est-à-dire le fournisseur de petites boutiques, via des ventes en petites séries. « Ça me plaisait. J’ai appris les matières à force de regarder 1 000 tissus. Je peux distinguer ce qui fait la richesse d’un lot de tissus tout de suite. »

Magouilles, coups bas et trahisons

Entre magouilles, coups bas et trahisons, la profession ne manque pas d’écueils, décrit le détaillant. Mais son déclin actuel est surtout dû à « un ensemble de facteurs », résume David Cohen. Dans les années 1980 et 1990, l’essor des « carambouilles », ces escroqueries consistant à revendre au comptant une marchandise achetée à crédit et à disparaître sans acquitter sa dette auprès des banques et assurances de crédit, pratiquée par des « voyous en col blanc », jette le discrédit et la méfiance sur la profession, rapporte-t-il. Les contrôles s’accentuent, traquant le travail clandestin.

Dans une économie de plus en plus libérale, le protectionnisme sur l’industrie française du textile se réduit, jusqu’à la suppression des quotas textiles dans les années 2000. Désormais, les marques de prêt-à-porter importent massivement de l’étranger, notamment d’Asie, pour profiter de leurs prix bas. Dans les petites échoppes du centre parisien, un nouveau type de prédateur fait son apparition : les vendeurs de matières synthétiques. « On retrouvait par exemple des costumes en polyviscose, une matière qui ressemble à s’y méprendre à de la laine, mais beaucoup moins chère. Ça a contribué à tuer les fabricants traditionnels », illustre David Cohen.

Concurrencés de toute part, les petits ateliers de fabrication du Sentier disparaissent petit à petit. Selon l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur), il en resterait moins de 200 à l’heure actuelle dans le 2e arrondissement.

« On pouvait rentrer de tous les côtés dans le Sentier »

Le net déclin des grossistes est encouragé par la Ville de Paris, qui entend lutter contre cette mono-activité et ses nuisances, peu compatibles avec les engagements écologistes de l’ère Delanoë, où s’amorce une politique de réduction de la place de la voiture. « On s’est retrouvé avec des bus à contre-sens, des voies cyclables partout », s’étrangle encore David Cohen. Les rues étroites deviennent un piège pour les camions de livraison. « Avant, on pouvait rentrer de tous les côtés dans le Sentier. Aujourd’hui, le but, c’est de dégoûter d’y entrer, c’est devenu un escargot qui vous éjecte. Ça nous a fait perdre beaucoup de clientèle, surtout quand elle vient de loin pour s’approvisionner chez nous. »

Dès 2004, la municipalité mène plusieurs interventions publiques pour récupérer les baux commerciaux des rez-de-chaussée et diversifier l’offre commerciale. En 20 ans, le nombre de commerces de gros chute de 77 % dans Paris, remplacés par des commerces de destination, des bars-cafés-restaurants et des services de proximité, détaille l’Apur. L’activité de gros se relocalise dans des entrepôts plus spacieux et accessibles de banlieue, à Aubervilliers ou à Tremblay-en-France, près de l’aéroport de Roissy.

« Le quartier se délite »

David Cohen, lui, continue tant bien que mal en réorientant dans les années 2010 son commerce sur la vente de tissu au mètre, « le seul secteur d’activité qui continue de monter » selon lui. Il prend le virage web à temps, en créant un premier site internet en 2011. La méthode de vente alors embryonnaire dans le milieu du textile. « Ma génération trouvait ça impossible d’acheter du tissu sans toucher. Mais les méthodes d’achat ont changé », constate-t-il.

Pendant le Covid, son site, Tissus de rêve, cartonne. « Aujourd’hui, je vends au détail, la majorité de mes clients sont des petits créateurs ou des particuliers qui font de l’upcycling », expose-t-il.

Mais le Sentier, c’est bientôt fini pour lui. « Le quartier se délite. Je ne trouve plus de stocks de matières, tous les acteurs du tissu sont partis. Je n’ai plus aucun intérêt à rester ici, entre le prix des loyers, et les problèmes pour circuler dans le centre. Je vais fermer, et m’installer en Ariège », prévoit-il. « Je continuerai à chercher des stocks de tissus pour apporter les plus beaux produits à ma clientèle en ligne. Mais j’aurai 1 000 m2 de surface, pour le prix d’un studio à Paris ! », rigole-t-il. Sa fortune prochaine, il l’espère, viendra du regain d’intérêt que connaît actuellement la couture. Et d’une jeune génération qui sera, veut-il croire, plus sensible à la qualité des produits.

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